Premières élections présidentielles libres au Chili depuis 1973

15 décembre 1989
02m 21s
Réf. 01701

Notice

Résumé :

Après seize années de dictature, le désaveu électoral de Pinochet et la victoire d'un président issu de la coalition d'opposition trace pour la population chilienne une chemin encore incertain vers la démocratie.

Date de diffusion :
15 décembre 1989
Date d'événement :
14 décembre 1989

Contexte historique

Le plébiscite présidentiel d'octobre 1988 est un désaveu pour le général Pinochet au pouvoir depuis 1973, qui doit accepter la tenue d'élections libres. Cet échec a été rendu possible grâce à une mobilisation record des électeurs et à l'union des forces d'opposition au régime, réunies au sein d'une vaste coalition (Concertacion) avec le soutien d'une Eglise chilienne très impliquée dans les questions de défense des droits de l'homme. Après 16 années de dictature, les élections présidentielles ont lieu le 14 décembre 1989 et voit triompher le candidat de l'opposition, le démocrate-chrétien, Patricio Aylwin, allié aux forces de gauche. Si Augusto Pinochet garde son titre de commandant en chef de l'Armée, les objectifs du nouveau gouvernement incluent la reconnaissance de certaines exactions commises au cours des années de dictature.

Le pays est alors soumis à plusieurs défis : assurer la démocratisation du Chili et sortir de l'isolement diplomatique, poursuivre sur la voie du développement économique (ce que certains observateurs ont appelé "le miracle cubain") mais aussi réduire les fortes inégalités sociales à l'intérieur de la population. L'impossibilité pour les partis de la Concertacion de réformer sans l'appui des partis de droite font craindre un blocage institutionnel et un nouveau risque de déstabilisation politique. Mais les hommes au pouvoir entreprennent alors une politique de réconciliation qui n'occulte cependant pas les crimes commis par le passé comme en atteste la création dès avril 1990 d'une commission d'enquête pour la Vérité et la Réconciliation et le jugement de certains responsables du putsch.

Dans les années 90, si la situation économique du Chili reste favorable, les réformes constitutionnelles ne peuvent être adoptées faute de majorité stable au Parlement. Ainsi certaines principes autoritaires non abrogées (concernant notamment le pouvoir de décision des militaires) freinent le processus de réformes sociales. Face à cette situation, l'élection d'un président socialiste Ricardo Lagos en 1999 marque une nouvelle étape dans le retour à la normale de la vie démocratique chilienne et donne à la population l'espoir de le voir s'occuper des problèmes sociaux.

En janvier 2006, Michelle Bachelet, qui a entrepris des réformes remarquées au ministère de la Santé et à de la Défense, incarne la modernisation du Chili. Avec une femme divorcée et non croyante à sa tête, le pays réputé conservateur renverse tous les clichés. Son élection s'inscrit également dans un mouvement plus vaste : le renouveau démocratique exprimé dans de nombreux pays d'Amérique latine longtemps dominés par des régimes militaires autoritaires. Pourtant, une question divise encore le pays et a miné les relations entre le Chili et certains pays européens : le jugement de Pinochet, qui a bénéficié de l'immunité juqu'au début des années 2000. Aucune condamnation n'a été prononcée contre l'ancien dictateur, qui est décédé le 10 décembre 2006 à Santiago, âgé de 91 ans.

Emeline Vanthuyne

Éclairage média

Ce reportage traite, sous un angle très inattendu, des résultats de l'élection présidentielle annoncés au cours de du lancement. En effet, loin de décrire la joie ressentie par les Chiliens, le sujet s'efforce de retranscrire leur perplexité face à une évolution possible du régime. L'impassibilité des badauds et le calme relatif dans les rues de Santiago confortent cette impression. Dans un deuxième temps, le journaliste cherche les raisons de cette réaction : l'interview des militants des droits de l'homme ainsi que les images de la dispersion violente d'une manifestation en faveur d'opposants politiques emprisonnés fournissent à eux seuls quelques éléments de réponse.

Le reportage fait donc ressortir avec une grande clarté les obstacles qui retiennent l'enthousiasme des Chiliens : le maintien de Pinochet à la tête de l'armée, l'impossibilité pour le nouveau gouvernement de réformer sans l'accord de l'opposition conservatrice... Mais malgré cette apparente désillusion, les attentes sont très fortes notamment sur le plan social, comme l'explique le leader syndical interrogé. Le journaliste ne se contente donc pas ici de décrire les résultats mais anticipe sur les futures difficultés que le pouvoir chilien devra surmonter tout au long de la décennies : la réconciliation nationale, les réformes sociales et la démocratisation des institutions.

Le reporter apparaît à la fin du reportage, face caméra, se détachant au milieu des passants de Santiago. Il cherche ainsi, en s'adressant directement aux télespectateurs, à rendre son propos plus efficace. Il s'agit pour lui de faire comprendre aux téléspectateurs un des enjeux primordiaux pour la démocratie chilienne : le traitement du cas Pinochet (décédé en 2006, sans avoir été jugé).

Emeline Vanthuyne

Transcription

Journaliste
Au Chili, résultat officiel : le candidat de l'opposition, Patricio Aylwin, a obtenu 55,2% des voix au premier tour de scrutin, vote massif. Monsieur Aylwin succèdera en mars prochain au Général Pinochet, qui reste chef de l'armée. Quelques incidents après les élections. Bernard Benyamin, Pascal Stelletta, lendemain de vote.
Bernard Benyamin
Peut-être était-ce ce soleil voilé qui éclairait la ville ce matin, ou alors le travail qui a repris comme auparavant, ou encore la fatigue accumulée au cours de la campagne électorale. Peut-être était-ce tout cela à la fois, mais Santiago aujourd'hui semblait désenchanté. C'était particulièrement le cas à l'évêché où se retrouvent toutes les organisations des droits de l'Homme. On était un peu déçus des résultats à la Chambre des Députés et au Sénat : la droite conserve la majorité absolue.
Inconnue
Ces résultats nous forcent à continuer notre lutte pour que le Chili ne connaisse plus jamais la dictature et ce qu'il s'est passé durant ces seize ans.
Bernard Benyamin
Une profession de foi mise en application quelques minutes plus tard devant la prison de Santiago. Ils sont une cinquantaine à réclamer la liberté pour tous les prisonniers politiques. Et si les Chiliens se posaient encore des questions sur le maintien de l'appareil répressif, ils n'allaient pas tarder à être fixés. Un peu plus loin, dans les faubourgs de la capitale, on a repris la grève, oubliée le temps d'une journée de vote. C'est le deuxième problème que devra affronter le nouveau gouvernement de Patricio Aylwin : répondre à l'immense espoir des plus défavorisés.
Arturo Martinez
D'une façon ou d'une autre, pour calmer les travailleurs, il faudra bien que le gouvernement annonce des mesures concrètes dans les quarante-cinq premiers jours suivant son investiture.
Bernard Benyamin
Et puis par dessus tout ça, il y a le cas Pinochet. Selon la constitution, il reste commandant en chef des forces armées, garant de tout l'appareil militaire qu'il a lui même mis en place durant seize ans. Autant dire que les mois qui viennent seront difficiles pour le Chili. Si la dictature est bien terminée, ce n'est pas encore tout à fait la démocratie.