Annonce prématurée de la mort de Pol Pot

06 juin 1996
02m 12s
Réf. 01704

Notice

Résumé :

En 1996, des rumeurs entourent la mort supposée de Pol Pot, un des principaux responsables du génocide cambodgien vivant retranché à la frontière thaïladaise. Après avoir orchestré son procès, ses partisans annoncent son décès le 15 avril 1998.

Date de diffusion :
06 juin 1996
Source :
(Collection: 19/20 )
Lieux :

Contexte historique

Le souverain cambodgien Norodom Sihanouk, artisan de l'indépendance négociée de son pays avec la France en 1953 tente dans un premier temps de maintenir son état hors des conflits qui secouent l'Asie du Sud-Est, qui est devenue un des théâtres privilégiés de la guerre froide. Mais ses critiques face à l'intervention américaine au Vietnam et l' aide apportée aux forces rebelles sud-vietnamiennes encouragent Washington à lutter contre celui qu'il considère comme un "prince rouge". En 1970, il est renversé par un de ses généraux, Lon Nol. Le nouveau régime est soutenu par les Américains dont les troupes envahissent le Cambodge. Une guerre civile éclate alors entre les partisans de Lon Nol et ceux de Sihanouk, réfugié à Pékin et allié de circonstance avec ses opposants communistes, les Khmers rouges. Il forme avec eux un gouvernement royal d'union nationale.

Après le désengagement des Etats-Unis au Vietnam (accords de Paris de 1973), les Khmers rouges parviennent à s'emparer le 17 avril 1975 de la capitale Phnom Penh qu'ils vident de sa population. Au cours de cette période, un véritable génocide est perpétré au sein de la population khmère : au nom d'une idéologie collectiviste et ruraliste, les familles sont séparées, les uns travaillant à la campagne, les autres participant aux grands chantiers mis en place par l'Etat. Les éléments jugés "contre-révolutionnaires" sont envoyés dans des centres de torture et exterminés. La répression, la famine, la surexploitation de la main d'oeuvre font plus de 2 millions de victimes (un quart de la population) dans le pays rebaptisé alors Kampuchéa démocratique. Le 25 décembre 1978, l'intervention de l'armée vietnamienne met fin au régime terroriste instauré par les Khmers rouge au Cambodge. Au cours des onze années d'occupation, une lutte diplomatique s'engage et aboutit au retrait des troupes vietnamiennes en septembre 1989.

Le 23 octobre 1991, les Accords de Paris mettent fin à 21 ans de conflit. Le pays est placé sous tutelle de l'ONU en prévision d'élections libres. En septembre 1993, le Cambodge se dote d'une nouvelle Constitution et Norodom Sihanouk, qui resta prisonnier des Khmers jusqu'en 1978, retrouve sa fonction royale, occupée jusqu'en 2004. Les principaux chefs khmers se réfugient alors dans des zones reculées, frontalières de la Thaïlande. En avril 1998, Pol Pot meurt sans avoir été légalement jugé. Près de 30 ans après les faits, l'ONU et le gouvernement cambodgien décident en juin 2003 que les quelques dirigeants Khmers rouges survivants seront jugés par un tribunal à participation internationale pour crime contre l'humanité.

Emeline Vanthuyne

Éclairage média

Cette annonce prématurée de la mort de Pol Pot au journal télévisé de France 3 est révélatrice du mystère qui entoure la figure emblématique des Khmers rouges, près de 20 ans après la chute de leur régime. En effet, le responsable d'un des génocides du XXe siècle vit retranché avec ses troupes à la frontière thaïlandaise depuis décembre 1978. Quelques reportages leur ont été consacrés : comme le montrent les images de combattants tournées deux ans plus tôt et utilisées dans la rétrospective de France 3. Mais ni les médias, ni le gouvernement cambodgien ne disposent d'informations précises sur leur organisation. C'est pourquoi le présentateur prend toutes les précautions d'usage en utilisant le conditionnel et en évoquant l'attente d'une confirmation officielle.

Néanmoins cette rumeur permet de diffuser une des rétrospectives préparées traditionnellement à l'avance en prévision du décès des personnalités marquantes de la vie politique ou culturelle. En effet, cela suppose un travail d'archives en amont qui ne peut difficilement être effectué en urgence : on remarque d'ailleurs ici la présence de nombreuses photos et extraits de reportages d'époque. Or les images filmées dans le Cambodge de la fin des années 70 sont rares : on aperçoit des scènes officielles tournées à la gloire du régime et lors de rencontres diplomatiques. Mais les plans relayant la prise de Phnom Penh et la déportation de la population cambodgienne sont fugaces et clandestins. Le journaliste doit donc recourir à des vues tournées a posteriori au mémorial des victimes du génocide : les plans resserrés sur les crânes humains alignés et les photos en noir et blanc de jeunes victimes montrent d'ailleurs l'importance de ce monument commémoratif dans le travail de mémoire entrepris au Cambodge.

Le commentaire est lui-même très écrit et pédagogique. Cette biographie est un véritable exercice de style journalistique : il s'agit de synthétiser dans un sujet de deux minutes les étapes essentielles du parcours d'un homme dont la destinée s'éclaire en regard de l'évolution historique de son pays. Les rumeurs autour de Pol Pot ne prendront fin que deux ans plus tard lorsqu'il succombe à une probable crise cardiaque, le 15 avril 1998, après une parodie de procès mis en scène par ses propres partisans.

Emeline Vanthuyne

Transcription

Journaliste
Bonsoir. Mais pour ouvrir ce journal, la mort d'un homme responsable de l'une des plus grandes tragédies du siècle. Pol Pot avait semé la terreur au Cambodge pendant les années soixante-dix. Sous son régime, un à trois millions de Cambodgiens avaient trouvé la mort. Le dirigeant des Khmers rouges serait décédé au coeur de la jungle victime du paludisme, information que s'efforce encore de vérifier le gouvernement cambodgien. Évocation de l'une des pages les plus sombres de l'histoire du Cambodge avec Hervé Guesquière.
Hervé Guesquière
Pol Pot au temps de son apogée en 1978, quand il se faisait appeler frère numéro 1, ou encore 87, un simple numéro de code pour ses officiers, Pol Pot a le culte du secret. Son vrai nom, Saloth Sar, né en 1928 dans une famille de paysans cambodgiens aisés. En 1950, il étudie en France et adhère au Parti Communiste. En 1953, retour au Cambodge. Au début des années soixante, il fonde le parti des travailleurs du Kampuchéa et prend le maquis. Après des années de guérilla, Pol Pot entre dans Phnom Penh le 17 avril 1975. La ville est déserte, vidée de sa population par les Khmers rouges. Débutent alors trois ans et huit mois de terreur. Au nom d'un communisme absolu et délirant, Pol Pot applique son programme : tous les Cambodgiens sont envoyés au travail dans les campagnes, négation de toute civilisation urbaine et propagande omniprésente. Le bilan est terrible : un à trois millions de morts dans un pays de huit millions d'habitants, morts de faim, d'épuisement, de maladies ou exécutés. Le 7 janvier 1979, l'armée vietnamienne met fin au cauchemar et Pol Pot reprend le maquis. Le tyran est alors soutenu par la Chine, les États-unis et la Thaïlande dans sa lutte contre le Vietnam communiste. A partir de 1985, Pol Pot se retire officiellement des affaires politiques, mais en fait il dirige toujours les Khmers rouges. Des Khmers rouges qui, en 1993, ne participent pas au processus de paix et aux élections cambodgiennes. Malgré de nombreuses défections, le mouvement compterait encore quatre mille combattants retranchés dans la jungle à la frontière thaïlandaise. C'est dans cette jungle que serait mort Pol Pot, victime des moustiques et de la malaria.

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