La transition démocratique en Espagne après la mort de Franco

22 novembre 1975
03m 22s
Réf. 01708

Notice

Résumé :

Au lendemain de la mort de Franco le 20 novembre 1975, le nouveau roi d’Espagne Juan Carlos Ier, désigné par le Caudillo, fait passer en quelques mois le pays dans le camp des démocraties : c’est la "transition démocratique".

Type de média :
Date de diffusion :
22 novembre 1975
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Contexte historique

Au terme de la guerre d’Espagne (1936-1939), avec la défaite des Républicains, l’Espagne passe sous la coupe du général Franco. Revêtu du titre de "Caudillo (guide) par la grâce de Dieu", Franco établit un gouvernement autoritaire et dictatorial, pour trente-six années. A partir des années 60 cependant, si le Movimiento Nacional demeure le seul parti autorisé, des technocrates du régime acquis à l’impératif de la modernisation permettent au pays de connaître un fort développement socio-économique.

L'Espagne se transforme en un pays industrialisé et urbanisé, à la culture sécularisée et aux mentalités modernisées ; de nouvelles institutions émergent qui échappent à l'intervention de l'Etat (négociations collectives, grèves, syndicats semi-libres) et favorisent l'émergence de traditions démocratiques, longtemps avant la démocratisation politique du pays. En 1969, malade, Franco désigne officiellement devant les Cortès espagnols le petit-fils du dernier roi d'Espagne, Juan-Carlos, comme devant lui succéder après sa mort, en tant que roi d'Espagne. Il se résout en 1970 à désigner un premier ministre pour l'aider à gouverner. Le Caudillo meurt le 20 novembre 1975, et Juan-Carlos est officiellement intronisé roi d'Espagne le 22 novembre.

S'ouvre alors la période de transition démocratique, cas "modèle" où une dictature s'est défaite de façon volontaire, en une transition pacifique sans cassure institutionnelle ni épuration, et associant à chaque étape l'assentiment populaire. Dès son intronisation, Juan Carlos s'attache à établir un contact direct avec le peuple et à conquérir une légitimité internationale en multipliant les voyages, au cours desquels il s'engage à faire de l'Espagne une démocratie. Il nomme le 3 juillet 1976 Adolfo Suarez comme chef de gouvernement. Ancien ministre-secrétaire du parti unique de Franco, Suarez s'entoure pourtant de jeunes réformateurs et s'engage à soumettre à la nation les questions relatives à la réforme constitutionnelle et à organiser les premières élections libres avant le 30 juin 1977. Le parti unique sous Franco, le Movimiento Nacional, s'auto-dissout le 1er avril 1977, permettant la naissance du pluralisme politique.

La pièce maîtresse des réformes démocratiques est la Loi pour la Réforme Politique, adoptée par les Cortès le 18 novembre 1976 et par le peuple espagnol le 15 décembre 1976. Cette loi, de rang constitutionnel ("loi fondamentale"), crée les bases juridiques nécessaires à la réforme des institutions franquistes depuis l'intérieur et permet que se déroulent le 15 juin 1977 les premières élections démocratiques depuis l'instauration de la dictature. Le Congrès des députés et le Sénat issus de ces élections sont chargés d'élaborer, notamment, la nouvelle constitution démocratique que le roi approuve au cours d'une session conjointe des deux Chambres le 27 décembre 1978. La Constitution, approuvée par 87,8% de la population, fixe le cadre d'un Etat de droit : démocratie libérale et parlementaire, société pluraliste (notamment dans le cadre d'une large autonomie accordée aux "Generalités"), culture d'égalité et de tolérance, économie de marché.

La solidité des nouvelles institutions, l’attachement des Espagnols à leur monarque, et la fierté qu’ils tirent de leur transition démocratique réussie est tangible dans l’échec du pronunciamento militaire du 23 février 1981, où le roi se fait le garant de la légitimité démocratique, en exigeant que l’armée apporte son soutien inconditionnel au gouvernement démocratique légitime. En 1982, la première alternance politique tourne définitivement la page de la Transition démocratique. Et en 1986, l’entrée de l’Espagne dans la Communauté Economique Européenne, avec le Portugal, intègre la jeune démocratie espagnole au sein des démocraties européennes.

Elsa Coupard

Éclairage média

Le reportage se compose de trois séquences. La première montre la réaction populaire face aux événements : on voit des ouvriers en grève, certains d’entre eux sont ensuite interviewés. Les scènes de réunion, les hommes qui lisent à plusieurs le journal accréditent l’idée qu’il "se passe quelque chose" en Espagne. Le premier ouvrier est filmé en train d’appeler ses camarades à "continuer la lutte", cependant le ton est poli et posé, et la réunion semble se dérouler dans le calme. Le commentaire insiste sur le changement que vit l’Espagne ("Une situation impossible il y a 3 mois (...) ce qui était interdit devient possible"), et sur les incertitudes qui planent encore sur le devenir du pays : une voiture de police, symbole de l’Etat répressif, est filmée en gros plan.

Le choix des interviews d'ouvriers cherche à exprimer les différents points de vue : le premier dit qu'il veut les libertés démocratiques et l'amnistie, le second qu'il ne croit pas à l'instauration de la démocratie, enfin le troisième se préoccupe essentiellement de ses conditions de travail. La seconde séquence montre plus largement les effets de la Transition démocratique sur la société. Elle s'ouvre par un grand panneau aux couleurs de l'Espagne, où le roi Juan Carlos appelle son peuple à l'unité nationale, tandis que le commentaire insiste sur la volonté de changement du nouveau gouvernement sur des images de la nouvelle presse : revues politiques, mais surtout magazines érotiques, dont il est dit qu'il en sort "un par jour". Ces images témoignent de la libéralisation des moeurs accompagnant la libéralisation politique, et qui mêlées à un bouillonnement artistique inédit vont donner naissance à la "Movida" espagnole. Le reportage montre ensuite des Espagnols prudents, voire inquiets des changements politiques.

La troisième et dernière séquence développe plus avant cette "prudence" de certains milieux espagnols face aux nouvelles orientations du régime, en pleine élaboration. Sur des images assez conventionnelles de voitures officielles et du premier ministre Arias Navarro en train de serrer des mains, le commentaire du journaliste se fait l’écho de cette attitude très circonspecte, en rappelant au spectateur que si Navarro est le Premier ministre de Juan Carlos, il était juste avant celui de Franco, et que s’il a annoncé l’élection de deux nouvelles chambres, il a également rappelé "ce que l’Espagne devait à Franco".

Elsa Coupard

Transcription

Inconnu
" Bon, comme ça, vous m'entendez bien ? Je suis un de ceux qui ont été renvoyés de chez John Deere. Et moi, je vous le dis. Il faut que la lutte continue ".
Journaliste
Il y a quelques jours, fin janvier, dans la cantine d'un collège religieux, dans la banlieue de Madrid, une réunion d'ouvriers en grève, à visage découvert. Une situation qu'il aurait été impossible de filmer il y a trois mois, comme il aurait été dangereux et irresponsable de vous montrer les visages de ceux qui disent, aujourd'hui, ce qu'ils ont sur le coeur. Le spectacle de la rue à Barcelone, à Madrid, a changé. Ce qui hier était interdit s'est transformé en possible. L'Espagne entre dans le conflit des idées, du verbe et des mots. Et après la dictature, la liberté. Mais aujourd'hui, ce n'est ni l'une ni l'autre. Ce jeune ouvrier dit qu'il est contre la réquisition décidée pour certaines grèves, et ce qu'il désire, ce sont les libertés démocratiques et l'amnistie. Pour celui-ci, l'Espagne ne va pas faire la démocratie comme semblent l'affirmer les dirigeants en place. " Ce que nous voulons, ajoute son voisin, c'est plus de pesetas, moins d'heures de travail et une meilleure répartition des bénéfices ". " En restant unis, nous construirons notre avenir " dit Juan Carlos pendant que sur d'autres panneaux surgit Fraga Iribarne, premier des ministres espagnols, " tendu ", selon la formule, vers l'objectif national. " Il faut que ça change ". Un mot d'ordre lancé par le premier gouvernement de Juan Carlos. La presse n'attendait que cela. Revue politique et revue olé-olé. " Il en sort au moins une par jour " consent à dire le vendeur de la place des Cibeles. Pendant que le passant reste sur la défensive. " Qui sont-ils, se demande-t-il, ces gens qui nous filment sous le nez ? Des étrangers, sans doute, qui viennent encore médire sur l'Espagne ". Ainsi, ces facteurs en grève, fin janvier, qui portent sur le revers de la veste le M rouge de la militarisation. Ils sont réquisitionnés et pourraient être jugés par un tribunal militaire, s'ils refusent de travailler. Ceux-là ne s'attardent pas devant la caméra. Prudence et réserve de la rue, dans laquelle partisans du régime défunt et ceux de l'ouverture surveillent les premiers choix. Choix prudents, confirmés par exemple par le discours programme du premier ministre Ariaz Navarro, le 28 janvier, devant les Cortes. Ce jour-là, le dernier chef du gouvernement Franco et le premier chef du gouvernement Juan Carlos, c'est-à-dire Ariaz Navarro, a annoncé l'élection de deux Chambres, haute et basse, et rappelé ce que l'Espagne devait à Franco.