La grève du Joint français

08 mai 1972
02m 02s
Réf. 01871

Notice

Résumé :

Le conflit du Joint français qui oppose les ouvriers de l'usine de Saint Brieuc à la direction parisienne suscite une gigantesque vague de solidarité en Bretagne. Médias, agriculteurs et lycéens se mobilisent pour soutenir cette grève de 8 semaines.

Date de diffusion :
08 mai 1972
Personnalité(s) :

Contexte historique

La grève du Joint français constitue l'un des conflits sociaux majeurs des années 1970. En 1962, dans le cadre de la décentralisation et de la politique d'industrialisation de l'Ouest de la France, la société du Joint français implante une usine à Saint Brieuc. La commune encourage d'ailleurs cette implantation : elle cède le terrain à un prix dérisoire et instaure une prime à la création d'emplois. L'usine, qui emploie une grande majorité de femmes, ouvrières spécialisées, est peu syndiquée. Le syndicalisme fait en effet son apparition dans l'usine en mai 1968, et les rapports avec la direction se détériorent progressivement. Alors que la situation financière est présentée par la direction comme désastreuse, les sections CGT et CFDT réclament une réduction du temps de travail sans perte de salaire, un alignement de ce salaire sur les autres usines du Joint français et l'octroi d'un treizième mois.

Devant l'absence de réaction de la direction, la grève illimitée est votée le 10 mars et l'usine est occupée le 13. Cette grève reçoit très vite un soutien médiatique, puis un soutien populaire. Le 14 mars, Ouest France et le Télégramme publient un appel à la solidarité financière avec les grévistes. Un comité de soutien se constitue dès le 17 mars, lorsque la direction fait appel aux forces de l'ordre pour mettre un terme à l'occupation de l'usine, et les agriculteurs livrent, à partir du 20 à prix de gros ou à prix coûtant des produits alimentaires. Les lycéens manifestent également leur solidarité avec les grévistes du Joint français. L'église enfin, dont l'importance est sensible en Bretagne, prend parti et organise des collectes en faveur des grévistes. Parallèlement, la mairie de Saint-Brieuc accorde des subventions aux familles des grévistes. Des artistes tels Claude Nougaro ou Tri Yann manifestent leur soutien par des concerts. L'ampleur du soutien témoigne de la solidarité bretonne, même si les manifestations sont exemptes de toute revendication indépendantiste. Dans le reste de la France, la solidarité est avant tout professionnelle, et concerne surtout le secteur de la chimie.

Après 8 semaines de grève, la direction s'engage à harmoniser progressivement les salaires des ouvriers de Saint Brieuc sur ceux du reste de la France, mais n'accorde pas le 13ème mois demandé. Le 8 mai 1972, les ouvriers votent la reprise du travail. Ce conflit, d'une exceptionnelle longévité, et révélateur des dissensions croissantes entre la CGT et la CFDT, se singularise par l'ampleur du soutien de la population, et souligne à ce titre l'importance du sentiment d'identité bretonne.

Julie Le Gac

Éclairage média

Ce document, diffusé au terme du conflit social opposant les ouvriers de l'usine de Saint Brieuc du Joint Français à la direction parisienne, s'attache à mettre en valeur le vaste élan de solidarité suscité par la grève. Il énumère à cet égard les multiples soutiens : les agriculteurs, l'église, les autorités communales, et la population dans son ensemble. Les images de vieilles femmes saluant avec leur canne le passage de la manifestation illustrent l'implication de la totalité de la population dans ce conflit. Les gros plans sur les drapeaux bretons tendent quant à eux à identifier le ferment de cette solidarité : l'identité bretonne. Le recours à l'anaphore "pendant deux mois" dans le commentaire du journaliste met en valeur l'extraordinaire longévité du conflit.

Ce reportage, par ailleurs, néglige totalement les organisations syndicales : la spécificité du conflit du Joint Français réside précisément dans le rôle joué par la population bretonne, mais les syndicats, bien que divisés, ont participé au mouvement, et surtout, en sont à l'origine. Enfin, la réflexion finale du journaliste, qui condamne la décentralisation, demeure énigmatique: il ne différencie pas les rôles et les responsabilités respectifs des institutions publiques (Etat, municipalités) et de l'Entreprise, et sa remise en cause générale de la décentralisation industrielle apparaît dès lors peu fondée.

Julie Le Gac

Transcription

Journaliste
Il aura fallu huit semaines de grève, une dizaine d'entretiens avec le préfet des Côtes du Nord, trois négociations avec la direction, des heures et des heures de discussion pour aboutir enfin à l'accord de samedi dernier, accord qui a donc été ratifié aujourd'hui par la majorité des ouvriers du Joint français. Ces derniers, je vous le rappelle, demandaient une augmentation des salaires de soixante-dix centimes par heure de travail, et un treizième mois. Ils ont obtenu soixante-cinq centimes d'augmentation en deux étapes et une prime fixe de fin d'année de trois cent vingt-cinq francs. Ces chiffres ne sont pas à première vue très élevés. Et pourtant c'est déjà beaucoup pour un OS du Joint, un ouvrier spécialisé, qui gagne en moyenne entre huit cents et mille francs par mois dans cette usine qui s'est installée à Saint Brieuc il y a dix ans et qui emploie mille personnes, dont 60% de femmes. En dehors de sa longueur, ce conflit aura été principalement marqué par un élan sans précédent de solidarité régionale et nationale. De toutes parts affluaient vivres, argent et télégrammes de soutien, et c'est au centre Charner, au PC en quelque sorte des grévistes, que tout cela était regroupé. Pendant deux mois, les paysans et les commerçants de la région ont apporté viande, légumes et fruits, pendant deux mois, chaque dimanche, on quêtait à la sortie des églises pour les familles des ouvriers, pendant deux mois, et à tour de rôle, les municipalités de la région votaient des crédits exceptionnels. Pendant deux mois enfin, galas de variété, représentations théâtrales et matchs sportifs venaient gonfler la caisse des grévistes. A l'heure qu'il est, près d'un million de nouveaux francs ont été récoltés et redistribués aux familles des ouvriers. Et à cet élan de générosité avaient également participé partis de la majorité et partis de l'opposition. Un très long conflit, donc, s'est terminé aujourd'hui, un conflit qui a posé une nouvelle fois le problème de la décentralisation parisienne, une décentralisation pas toujours aussi simple qu'on veut bien le dire, et qui ne va pas sans poser de problèmes, notamment en ce qui concerne la main d'oeuvre et les salaires.