A Luna-Park, Blum tente de justifier aux militants sa politique de non intervention en Espagne

06 septembre 1936
01m 46s
Réf. 02043

Notice

Résumé :

Léon Blum saisit l'occasion d'une réunion organisée à Luna-Park le 6 septembre 1936 par la fédération socialiste de la Seine pour tenter de justifier la non intervention de son gouvernement en faveur des républicains espagnols.

Type de média :
Date de diffusion :
06 septembre 1936
Personnalité(s) :

Contexte historique

La guerre civile en Espagne et le principe adopté par Blum d'une non intervention en faveur des républicains espagnols constitue une source de division importante entre les différentes forces du Front populaire. En février 1936, quelques semaines avant la victoire du Front populaire en France, l'alliance électorale des partis de gauche espagnols au sein du Frente popular permet la constitution d'un gouvernement républicain en Espagne. "Frère ainé" du Front populaire, le Frente popular occupe une place sentimentale particulière dans la gauche française. Or, le 18 juin 1936, une insurrection militaire partie du Maroc espagnol marque les débuts de la guerre civile entre les forces nationalistes dirigées par le général Franco et le gouvernement républicain. Dès le départ, les républicains se trouvent dans une situation particulièrement délicate car la majorité de l'armée rallie le camp nationaliste, entraînant avec elle de nombreuses villes du Sud et de l'Ouest de l'Espagne. Dès le 20 juillet, José Giral, président du Conseil espagnol, adresse un télégramme à Blum lui demandant l'aide du gouvernement français par l'envoi d'armes et d'avions. L'ambassadeur espagnol à Paris, Cardenas, précise la nature des armements demandés au président du Conseil français : 20 bombardiers, 8 mitrailleuses, 8 canons, 250 000 balles de mitrailleuses, 4 millions de cartouches et 20 000 bombes. Blum accepte de satisfaire les demandes espagnoles. Edouard Daladier, ministre de la Défense nationale et Pierre Cot, ministre de l'Air, approuvent la décision du président du Conseil.

En quelques semaines cependant, Blum révise sa position et revient sur son accord initial. Trois facteurs poussent à ce revirement. L'annonce de l'aide française au gouvernement républicain espagnol entraîne une violente campagne de presse des journaux de droite (L'Echo de Paris ) et d'extrême-droite (l'Action française) contre Léon Blum et le Front populaire, accusés de précipiter la France dans une nouvelle guerre européenne en souhaitant soutenir le Frente popular espagnol. Au sein de son propre camp, la décision prise par Blum de soutenir les républicains espagnols, provoque d'importantes critiques, notamment de la part des socialistes modérés et pacifistes (tendance de Paul Faure) et surtout des radicaux, sans le soutien desquels les socialistes ne peuvent gouverner. Enfin, sur le plan international, Blum ne peut rallier les britanniques à ses vues. Le gouvernement de Baldwin, n'exprimant guère de sympathie à l'égard du Frente popular et soucieux avant tout de sauver la paix en Europe, décide en effet d'adopter une neutralité absolue dans le cadre de la guerre civile espagnole. Le refus de Londres de soutenir la France (alors que l'alliance britannique est considérée comme essentielle par Blum pour faire face au fascisme en Europe), la crainte d'un éclatement de la coalition gouvernementale, la mobilisation de l'opposition au Front populaire sur le thème de l'aide apportée à l'Espagne avec le risque que la France ne bascule à son tour dans une véritable guerre civile, amènent donc Léon Blum à se rallier au cours du mois d'août 1936 à l'idée de la non intervention défendue par l'Angleterre. En secret, Blum accepte cependant le principe d'une aide dissimulée aux républicains espagnols, permettant par divers moyens détournés de faire passer quelques armes en Espagne (en effectuant des ventes à des pays tiers comme la Lituanie ou en assurant le transit des armes livrées par l'URSS). Mais cette aide ne peut qu'être très largement insuffisante au regard de l'intervention massive des puissances fascistes (Allemagne, Italie) aux côtés de Franco.

Cette décision de non intervention prise par Léon Blum suscite de très nombreuses critiques de la part des forces politiques et syndicales situées les plus à gauche (communistes, CGT) et constitue une faille importante dans la cohésion du Front populaire. Communistes et syndicats lancent une ardente campagne de tracts, d'affiches et de réunions publiques autour du thème "des canons, des avions pour l'Espagne". Au sein du parti socialiste, Jean Zyromski et la Bataille socialiste s'alignent sur les vues du parti socialiste, créant un comité d'action socialiste pour l'Espagne. Fragilisé, contesté sur sa gauche et au sein même de son propre parti, Léon Blum saisit l'occasion d'une réunion organisée à Luna-Park le 6 septembre 1936 par la fédération socialiste de la Seine pour défendre et justifier sa politique à l'égard de l'Espagne. Contre ceux qui l'accusent de trahison, Blum exprime les déchirements personnels profonds qu'il ressent devant la nécessité d'une non intervention. Mais le président du Conseil répète aux militants qu'il ne reviendra pas sur sa décision car sa position de chef de gouvernement lui réclame d'agir non pas dans une logique partisane mais dans l'intérêt de la nation. Et le principe de la non intervention en Espagne est le meilleur moyen d'éviter la guerre en Europe.

Lors de ce discours de Luna-Park, Blum provoque une forte impression sur son auditoire et parvient pour quelques temps à ressouder autour de lui les forces de gauche. La mise en garde adressée par Blum aux communistes (en continuant à s'attaquer au gouvernement, les communistes doivent assumer la responsabilité de la rupture du Front populaire, anéantissant ainsi tous les efforts mis en place depuis 1934) a notamment pour effet de calmer pendant quelques semaines les attaques lancées par Thorez. Mais le répit est de courte durée, la question de la guerre d'Espagne constituant un élément important de fragilisation du Front populaire au cours de l'automne 1936.

Fabrice Grenard

Éclairage média

La voix de Léon Blum dans ce discours fleuve (il dure près de cinquante minutes) trahit l'importante émotion du président du Conseil et son déchirement à accepter le principe d'une non intervention en Espagne, ce qui ne correspond pas à ses souhaits personnels. La répétition de certaines phrases entières, le martèlement des mots suivi de longs silences montrent sa volonté de convaincre un auditoire qui ne lui est pas forcément acquis au départ, puisque de nombreux militants socialistes accusent le gouvernement de Front populaire de trahison à l'égard de son homologue espagnol.

Blum suit un raisonnement qui se veut particulièrement pédagogique. Les socialistes sont face à une situation nouvelle : en acceptant la responsabilité du pouvoir, ils ne peuvent agir uniquement en fonction des intérêts et des souhaits du parti mais doivent également tenir compte de l'intérêt collectif et national. Au fond de lui, Blum est comme la majorité des militants socialistes : son coeur lui commande d'intervenir en faveur des républicains espagnols. Mais des raisons de réalisme politique le forcent à se rallier au principe de non intervention car l'Espagne pourrait devenir un champ d'affrontement des puissances européennes et entraîner une nouvelle guerre continentale. Ne pas intervenir en Espagne, c'est donc sauver la paix en Europe. En exposant clairement les motivations de sa politique, en montrant que celle-ci ne correspond pas à ce que lui dicte son coeur et en faisant part aux militants socialistes de la Seine de sa véritable détresse, Blum provoque une forte impression sur son auditoire, comme le prouvent en bruit de fond les nombreux "vive Blum!" et les cris de l'assistance. L'assistance salue la fin du discours par une véritable ovation, entonnant l'Internationale.

La guerre d'Espagne restera toutefois une pomme de discorde importante au sein des forces du Front populaire et le choix de la non intervention continuera de provoquer les critiques des communistes et de toute une partie des socialistes. Le raisonnement présenté par Blum dans son discours de Luna-Park présente en effet une faille importante : le principe de non intervention doit être respecté par tous les pays européens afin tout à la fois de n'avantager aucun des deux camps en Espagne et de sauver la paix en Europe. Mais alors que l'Angleterre et la France respectent la décision adoptée, l'Italie fasciste et l'Allemagne nazie apportent une aide conséquente au camp nationaliste, donnant par là même aux troupes de Franco une supériorité technique qui leur garantit, à terme, la victoire.

Fabrice Grenard

Transcription

Inconnu
Mes chers amis, la parole est à notre ami Léon Blum, Président du Conseil.
Léon Blum
Merci. Mes chers amis, je n'étais pas inscrit au programme de cette fête. C'est moi qui, hier soir, à la fin d'une assez dure journée et après m'être entretenu avec nos camarades délégués des usines métallurgiques de la Seine, ai demandé à la Fédération de la Seine de m'accorder, aujourd'hui, son hospitalité. Je m'étais entretenu avec nos camarades des usines. J'éprouvais le besoin, le besoin impérieux, je vous l'assure, de m'entretenir maintenant avec mes camarades et avec mes amis de la fédération. Je n'ai pas besoin de vous dire longuement pourquoi. Je ne ferme pas les yeux, croyez-le bien, à la réalité. Il existe, en ce moment, entre le gouvernement de Front Populaire que je préside et une partie tout au moins des masses ouvrières, un malentendu que je ne veux à aucun prix laisser s'acheminer insidieusement et s'altérer. Je suis ici, je ne sais pas si je vous convaincrai, mais je suis ici tout au moins pour m'expliquer devant vous et cela je veux le faire. Est-ce qu'il y a un seul d'entre vous qui puisse croire de moi, que trois mois d'exercice du pouvoir, aient fait de moi un homme autre que celui que vous connaissez depuis tant d'années ? Non. Car il y a trois mois aujourd'hui, juste aujourd'hui même, que nous nous sommes présentés devant les chambres. Et je vous assure que ces trois mois me paraissent, à moi, en ce moment, aussi long que je ne sais combien d'années. Non pas peut-être seulement par l'oeuvre accomplie mais parce que, vous savez, cette suite de jours sans répit et de nuits sans sommeil, font trouver la course du temps étrangement lente. Vous savez bien que je n'ai pas changé et que je suis toujours le même. Est-ce que vous croyez qu'il y ait un seul de vos sentiments que je ne comprenne pas et que je n'éprouve pas ? Vous avez entendu l'autre soir... Vous avez entendu, l'autre soir, au Vélodrome d'hiver, les délégués du Front populaire espagnol, je les avais vu le matin même. Croyez-vous que je les ai entendus avec moins d'émotion que vous ? Croyez vous, quand je lisais comme vous dans les dépêches, le récit de la prise d'[Hendaye d'Irune] et de l'agonie des derniers miliciens, est-ce que vous croyez, par hasard, que mon coeur était moins déchiré que le vôtre ? Unis, unis... Si j'ai agi comme j'ai agi, si j'agis encore comme j'estime qu'il est nécessaire d'agir, alors il faut bien qu'il y ait tout de même un plan. Alors, il faut bien qu'il y ait tout de même, à cette conduite, des motifs peut-être valables je le crois, en tout cas intelligibles. Vous pouvez, je ne vous demande pas, je fais une confiance aveugle, une confiance personnelle dans tel ou tel individu, mais cette confiance-là, cette confiance de ma constante avec moi-même, avec ma conscience de militant et cette faculté, malgré tout, de jeter sur les évènements un regard empreint de quelque clairvoyance raisonnable, cette double confiance, je crois que vous pouvez tout de même l'avoir en moi. Alors, ces motifs, voilà dans toute la mesure où cela est possible, je veux essayer de vous les faire comprendre maintenant, vous parlant face à face, moi chef du gouvernement et vous militants de notre fédération socialiste. Pas de doute que si nous nous placons sur le terrain strict du droit international, du droit public, seul le gouvernement légal aurait le droit de recevoir de l'étranger des livraisons d'armes alors que ce droit devrait être refusé sévèrement aux chefs de la rébellion militaire, oui. Vous avez raison de m'applaudir, mais je crois que vous aurez raison aussi d'écouter et de méditer les paroles que je vais ajouter. Dans la rigueur du droit international, si cette rigueur qu'on invoque comme on l'a fait dans un grand nombre d'ordres du jour dont le gouvernement a été saisi, laissez-moi vous dire que le droit international permettrait, demain, au gouvernement qui jugerait cette mesure commode de reconnaître comme gouvernement de fait, la gent rebelle de Burgos. Et qu'à partir de cette reconnaissance de fait sur le terrain du droit international, terrain moins solide que vous ne pensez, les livraisons d'armes pourraient être alors faites à ce gouvernement rebelle, revu, connu de fait, aussi bien qu'au gouvernement régulier. Cette reconnaissance de fait, il y a eu des moments où elle a paru possible dans certaines éventualités, elle le deviendrait encore demain. En tout cas, dans la réalité des choses, tout s'est passé comme si certaines puissances avaient reconnu le gouvernement rebelle comme un gouvernement de fait et s'étaient jugées en droit de livrer des armes à ce soi-disant gouvernement de fait aussi bien que d'autres pouvaient le faire au gouvernement régulier. Vous me dites cela est contraire au droit international. Peut-être, pour assurer alors l'observation stricte du droit international que d'ailleurs il devenait si aisé de tourner. Quelle loi auriez-vous vu que la force ? Quel autre moyen auriez-vous vu que la sommation, l'ultimatum avec toute ses conséquences possibles ? Camarades, je vous parle gravement, je le sais. Je suis venu ici pour cela. Je sais bien ce que chacun de vous souhaite au fond de lui-même, je le sais très bien, je le comprends très bien. Vous voudriez que l'on arrive à une situation telle que les livraisons d'armes puissent être faites au profit du gouvernement régulier et ne puissent pas l'être au profit du gouvernement rebelle, au profit des forces rebelles. Naturellement, naturellement, vous désirez cela. Dans d'autre pays, on désire exactement l'inverse. Demandez-vous, une fois la concurrence des armements installée, car elle est fatale, dans cette hypothèse, jamais cela ne restera unilatéral. Demandez vous une fois la concurrence des armements installée sur le sol espagnol, quelles peuvent être les conséquences pour l'Europe entière ? Cela, dans la situation d'aujourd'hui. Et alors, si ces pensées sont maintenant suffisamment claires et suffisamment présentes devant votre esprit, ne vous étonnez pas trop les amis, si le gouvernement, je dis le gouvernement mais je pourrais aussi bien parler à la première personne car j'assume toutes les responsabilités au nom... Au nom du gouvernement que je préside. Je n'accepte pas d'acception de personne ou d'acception de parti. Si nous avions mal agi, je serai aussi coupable en ayant laissé faire qu'en ayant fait moi-même. Et je n'accepte pas, pour ma part, ces distinctions même amicales, même ménagères de ma personne. Alors, ne vous étonnez pas si nous en sommes venus à cette idée. La solution, ce qui permettrait peut-être à la fois d'assurer le salut de l'Espagne et le salut de la paix, c'est la conclusion d'une convention internationale par laquelle toutes les puissances s'engageraient, non pas à la neutralité, il ne s'agit pas de ce mot neutralité qui n'a rien à faire en l'espèce, mais s'engageraient à l'abstention en ce qui concerne les livraisons d'armes, s'engageraient à interdire l'exportation, en Espagne, du matériel de guerre.

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