Discours de Léon Blum à l'occasion des funérailles de Roger Salengro à Lille le 22 novembre 1936

22 novembre 1936
03m 08s
Réf. 02044

Notice

Résumé :

A l'occasion des funérailles de son ministre de l'Intérieur, Roger Salengro, poussé au suicide par les attaques de la presse d'extrême droite, Blum prononce un long discours, revenant sur la carrière du défunt et condamnant violemment la calomnie.

Type de média :
Date de diffusion :
22 novembre 1936
Personnalité(s) :

Contexte historique

Le suicide de Roger Salengro constitue le symbole des attaques calomnieuses dont ont été victimes les ministres du Front populaire de la part de l'opposition de droite et d'extrême droite. Dès sa constitution en juin 1936, le gouvernement de Léon Blum est l'objet de vives attaques de la part de la presse de droite et d'extrême droite, et un véritable climat de haine s'installe contre le Front populaire. L'une des stratégies des opposants au nouveau gouvernement consiste à s'attaquer directement aux ministres les plus importants. Le jour même de son investiture par la Chambre des députés, Blum est invectivé par un député d'extrême droite, Xavier Vallat, expliquant qu'un juif ne peut diriger la France. Pierre Cot, accusé de traîtrise auprès des Soviétiques ou Jean Zay, attaqué pour un pastiche littéraire écrit sur le drapeau tricolore dans sa jeunesse, sont également des cibles privilégiées de la presse nationaliste. Mais c'est contre le ministre de l'Intérieur, par ailleurs maire de Lille, Roger Salengro, que les attaques et accusations calomnieuses sont les plus virulentes.

C'est le 14 juillet 1936 que L'Action française lance sa campagne contre Salengro, déniant le droit au ministre de l'Intérieur de se présenter devant la tombe du soldat inconnu, au motif qu'il aurait déserté en 1915. Plusieurs journaux emboîtent le pas au journal de Charles Maurras, notamment Gringoire, où le journaliste et écrivain Henri Béraud s'acharne contre Salengro, publiant par exemple le 6 novembre 1936 sous la forme d'une lettre ouverte au Président de la République un article intitulé "l'affaire Proprengro". Béraud y met en doute la décision d'un conseil de guerre qui a blanchi Salengro de toute accusation à la fin de la Première Guerre mondiale. Léon Blum prend rapidement la défense de son ministre, confiant notamment à une commission présidée par le général Gamelin, chef d'Etat major général, le soin d'enquêter sur les faits reprochés à Salengro afin de le laver de tout soupçon. La commission conclut son enquête par l'innocence de Salengro : soldat-cycliste, Salengro a en fait passé en 1915 les lignes ennemies non pas pour trahir son pays mais pour essayer de ramener le corps d'un de ses camarades tué au combat. Fait prisonnier par l'ennemi, il a fait preuve au cours de son emprisonnement d'un patriotisme sans faille, encourageant notamment ses codétenus à ne pas travailler pour les Allemands. Le 13 novembre 1936, la Chambre des députés lave Salengro de tout soupçon. Léon Blum prononce à cette occasion une violente diatribe contre les basses manoeuvres politiques des adversaires du gouvernement. Mais quatre jours plus tard, le 17 novembre 1936, Roger Salengro se suicide. La veille, il avait rédigé une brève lettre à Léon Blum expliquant son geste : "Ma femme est morte il y a bientôt 18 mois de la calomnie qu'on ne lui épargna pas et dont elle souffrit tant. Ma mère ne se remet pas des suites de son opération et la calomnie la ronge jusqu'aux moelles. J'ai lutté de mon côté vaillamment. Mais je suis à bout. S'ils n'ont pu réussir à me déshonorer, du moins porteront-ils la responsabilité de ma mort, car je ne suis ni un déserteur ni un traître".

Ce suicide, s'il ne désarme pas les attaques de l'extrême droite, provoque une vive émotion et une réaction de certains milieux catholiques. Le cardinal Liénart, évêque de Lille, condamne notamment en termes très fermes les diffamateurs dans un article publié dans La Croix ("la politique ne justifie pas tout : la calomnie ou même la médisance sont des fautes que Dieu condamne"). Le 22 novembre, lors des funérailles de Salengro organisées à Lille, Léon Blum prononce un important discours pour défendre la mémoire de son ancien ministre : après avoir rappelé la carrière du défunt, il évoque son rôle central dans la conclusion des accords Matignon et les premières mesures adoptées par le gouvernement de Front populaire. Pleurant la disparition d'un frère d'armes, Blum se lance dans une longue dénonciation de la calomnie, interprétant le geste de Salengro comme "l'impuissance de la victime face au mensonge".

Fabrice Grenard

Éclairage média

Le son de la voix de Blum et le ton employé laissent transparaître la forte émotion du président du Conseil d'avoir perdu l'un de ses ministres mais aussi l'un de ses amis les plus fidèles au sein de la SFIO. La manière dont Blum s'attaque aux ravages de la calomnie révèle une longue réflexion sur la nature de l'arme qui a tué Salengro et certains passages du discours possèdent un caractère actuel particulièrement important ("depuis que s'est propagée chez nous la presse du scandale, vous sentez se développer dans l'opinion un goût du scandale"). Ce passage sur la calomnie procède également de l'expérience personnelle de Blum, qui comme son ministre de l'Intérieur, est lui aussi régulièrement attaqué par ses adversaires, notamment sur ses origines juives. Blum ne souhaite toutefois pas se placer sur le même terrain que ses adversaires politiques, prêts à recourir à tous les moyens pour détruire le Front populaire : aux attaques personnelles et à la diffamation, Blum préfère le débat politique et idéologique. C'est pour ces raisons sans doute que Blum ne nomme jamais expressément ceux qui ont poussé Salengro au suicide.

Fabrice Grenard

Transcription

Léon Blum
Il n'y a pas d'antidote contre le poison de la calomnie. Une fois versé, il continue d'agir quoiqu'on fasse dans le cerveau des indifférents, des hommes de la rue comme dans le coeur de la victime. Il pervertit l'opinion, car depuis que s'est propagée, chez nous, la presse de scandale, vous sentez se développer dans l'opinion un goût du scandale. Tous les traits infamants sont soigneusement recueillis et avidement colportés. On juge superflu de vérifier, de contrôler, en dépit de l'absurdité parfois criante. On écoute et on répète sans se rendre compte que la curiosité et le bavardage touchent de bien près à la médisance, que la médisance touche de bien près à la calomnie et que celui qui publie ainsi la calomnie devient un complice involontaire du calomniateur. Il faut donc tarir la calomnie à sa source. Il faut en finir avec l'inexplicable esprit de tolérance qui la considère comme à peu près d'excusable dans le cas où elle est pourtant le plus criminel. C'est-à-dire qu'elle est employée froidement, systématiquement, comme une arme politique, comme un moyen de propagande, de vengeance ou de représailles. Voici quelques années qu'il en est ainsi dans notre pays. Je n'incrimine aucun parti politique organisé mais les clans, les bandes, les hommes, les journaux, qui, contre les adversaires, jugent tous les moyens bons et tous les coups réguliers. Il s'agit, pour eux, d'abattre tel ou tel homme ou bien à travers tel ou tel homme, d'atteindre tel ou tel parti, ou bien à travers tel ou tel parti, d'atteindre les institutions et le régime républicain. Seul, le résultat prouve. Et s'il ne peut être utilement obtenu que par le mensonge et la calomnie, va pour le mensonge et pour la calomnie. Si un homme est déshonoré, chemin faisant, tant mieux. Si un homme souffre et meurt, tant pis. La fin justifiera les moyens. Voila, précisément, ce qui ne peut pas durer. Le peuple français ne livrera pas plus longtemps les siens à la fin infâme. Il ne supportera pas plus longtemps que pour satisfaire à leur passion, à leur vengeance ou même à leur plus vils intérêts, les chefs de bandes et leurs mercenaires attentent à son honneur ou même à sa sécurité. Il reconstituera en dehors d'eux la communauté nationale. Il consolidera contre aux des institutions républicaines. Il rejettera fermement et durement s'il le faut leurs attentats contre la société plus libre et plus juste jusqu'à la mort. Roger Salengro n'aurait pas voulu d'autre vengeance.

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