A Narbonne, en octobre 1936, Blum revient sur les conditions de la victoire du Front populaire

25 octobre 1936
02m 10s
Réf. 02045

Notice

Résumé :

Dans un discours devant les militants de sa circonscription de Narbonne, le 25 octobre 1936, Blum revient sur l'oeuvre accomplie depuis la victoire du Front populaire et rappelle la nécessaire distinction entre "l'exercice et la conquête" du pouvoir.

Type de média :
Date de diffusion :
25 octobre 1936
Personnalité(s) :

Contexte historique

Acceptant pour la première fois la responsabilité du pouvoir en 1936, les socialistes français se trouvent face à la contradiction régnant entre leur programme idéologique révolutionnaire et la nécessité d'inscrire leur action dans un cadre légaliste, privilégiant la réforme au détriment de la révolution. La victoire des forces de gauche aux élections législatives de mai 1936 permet au parti socialiste d'être pour la première fois en France majoritaire à l'Assemblée et de former le gouvernement.

L'expérience du Front populaire s'ouvre ainsi dans un climat d'incertitudes car pour la première fois, dans un contexte de grève et d'agitation sociale, les socialistes acceptent d'exercer la responsabilité du pouvoir. "Tout est possible" écrit par exemple dans Le Populaire le leader de la tendance révolutionnaire de la SFIO, Marceau Pivert, invitant le gouvernement à profiter du mouvement social et de la victoire électorale afin d'adopter des mesures révolutionnaires. Dès le départ pourtant, Léon Blum s'efforce de poser des limites à l'action du gouvernement et à inscrire sa politique dans un cadre légaliste. C'est le sens notamment de son intervention devant le congrès extraordinaire du parti socialiste le 31 mai 1936, quelques jours avant l'entrée en fonction de son gouvernement. C'est à cette occasion que Blum distingue les deux notions de "conquête" et "d'exercice" du pouvoir. Précisant que les socialistes n'ont pas la majorité absolue et doivent compter sur l'alliance des différentes forces de gauche, Blum explique que le gouvernement doit se contenter d'exercer le pouvoir et d'appliquer le programme commun du Front Populaire, et repoussant la mise en place d'une expérience strictement socialiste et révolutionnaire à l'heure où la SFIO aura réussi à conquérir le pouvoir, c'est-à-dire à obtenir la majorité absolue aux élections. Il ne peut donc être question aux yeux de Blum de "conquête du pouvoir", comme le souhaitent certains militants, et la raison de cette position repose tout simplement sur le mandat confié par le suffrage universel aux vainqueurs des élections législatives de 1936. Il ne peut non plus être question d'une simple occupation du pouvoir, pour un parti dont le programme repose sur la condamnation du régime social en place. "L'exercice du pouvoir" signifie ainsi pour Blum l'expérience nouvelle d'une politique sociale en régime capitaliste, susceptible de constituer un des progrès préparatoires à l'avènement futur du socialisme.

Le 25 octobre 1936, six mois environ après la victoire du Front populaire et la constitution de son gouvernement, Léon Blum rappelle aux militants de sa circonscription de Narbonne cette nécessaire distinction entre "exercice" et "conquête" du pouvoir. Il s'agit indéniablement pour le président du Conseil de justifier une politique jugée quelque peu timide par une partie des militants socialistes après les espoirs importants soulevés par les premières mesures du printemps et de l'été 1936 (accords Matignon, lois sur les 40 heures et les congès payés). Alors que le Front populaire rencontre ses premières difficultés (division sur la question de l'intervention en Espagne, dévaluation du franc...) et que l'alliance avec les radicaux s'avère plus nécessaire que jamais pour conserver une majorité au gouvernement, Blum rapelle ainsi aux militants que tout n'est pas possible et que son action comporte forcément des limites par rapport au programme strict de la SFIO.

Fabrice Grenard

Éclairage média

Dans ce discours de Narbonne, Blum expose en fait le même raisonnement que celui tenu le 31 mai 1936 devant le congrès extraordinaire du parti socialiste, sur les conditions dans lesquelles son gouvernement doit placer son action. Il revient également sur les conditions de sa victoire aux élections législatives de 1936 et l'oeuvre accomplie depuis par son gouvernement (présentée comme importante même si le programme idéologique du parti n'a pas été totalement appliqué). S'adressant aux militants de sa circonscription, il n'hésite pas à revenir sur quelques éléments personnels (notamment l'agression dont il fut victime en revenant du Palais Bourbon le 13 février 1936, quelques semaines avant les élections, de la part de militants de l'Action française).

Ce discours constitue un bon témoignage de toutes les contradictions du socialisme français : en gardant une idéologie révolutionnaire tout en acceptant l'exercice du pouvoir, les dirigeants socialistes ne peuvent qu'entraîner une certaine incompréhension chez certains militants qui ne comprennent pas pourquoi le programme idéologique du parti n'est pas appliqué. Cette contradiction va servir de ligne directrice à l'histoire du parti socialiste depuis 1936 jusqu'à nos jours.

Fabrice Grenard

Transcription

Léon Blum
Ciyoyens, camarades, mes chers amis, je me retrouve auprès de vous pour la première fois, je suis [inaudible]. Je vous ai quitté au lendemain d'une élection que vous ne pouvez pas avoir encore oublié tout à fait. J'étais, bien entendu, le candidat du parti socialiste, mais vous vous souvenez qu'en même temps, une circonstance inattendue et bien involontaire, avait donné à ma candidature un caractère spécial. A la suite du petit accident qui m'était arrivé un matin, boulevard Saint-Germain, le parti radical et radical socialiste avaient résolu de ne pas m'opposer d'adversaire. Tous les républicains... Mes chers amis, je vous prie de considérer que la France entière, en ce moment, vous écoute. La victoire remportée ici dès le 26 avril l'a été le 3 mai dans la France entière. Un gouvernement est constitué dont je n'ai pas besoin, je crois, de définir le caractère une fois de plus. Non pas un gouvernement socialiste ayant pour mandat d'appliquer le programme socialiste, non pas un gouvernement fondé sur la coalition des partis prolétariens et ayant pour mandat d'appliquer le programme d'actions communes arrêté entre socialistes et communistes. Mais un gouvernement de Front populaire fondé sur la coalition des partis groupés dans le rassemblement populaire ayant pour mandat d'appliquer le programme délibéré et arrêté d'un commun accord avant la campagne électorale. Gouvernement présentant pourtant un caractère d'originalité, de nouveauté évidente puisque pour la première fois, dans notre pays, hors l'exception de la guerre, le parti socialiste participait au pouvoir. Puisque pour la première fois, et ici, sans exception, le verdict des électeurs lui confiait la direction de la coalition gouvernementale. Puisque pour la première fois, un gouvernement recueillait l'appui et la collaboration de toutes les forces populaires, de toutes les forces prolétariennes organisées sur le plan politique ou sur le plan corporatif. Le but du parti socialiste est la conquête du pouvoir politique en vue de la transformation du régime de la propriété. C'est cette transformation sociale dont la possession totale, intégrale du pouvoir politique est la condition nécessaire, que nous appelons, dans notre langage, la révolution. Mais avant que les partis socialistes soient en mesure de conquérir le pouvoir pour fonder une société différente et qu'ils croient meilleure, ils peuvent être appelés à l'exercer dans le cadre de la société présente. J'avais toujours redouté, beaucoup d'entre vous s'en souviennent assurément, qu'une contusion ne s'établisse dans l'esprit de la masse des travailleurs entre l'exercice du pouvoir et sa conquête.