Crises et mutations du secteur textile dans la région Nord-Pas-de-Calais

16 avril 1965
04m 36s
Réf. 03001

Notice

Résumé :

L'industrie textile est un des piliers de l'économie régionale du Nord-Pas-de-Calais. A partir des années 60, le secteur entre dans une crise profonde notamment liée à la modernisation de l'appareil productif et la concurrence de pays émergents.

Type de média :
Date de diffusion :
16 avril 1965

Contexte historique

Dès le Moyen-Age, l'industrie textile des Flandres a une renommée internationale. On y travaille le lin, le chanvre et la laine. La qualité des travaux de confection est réputée: draperies, dentelle à l'aiguille de Valenciennes et Calais. A partir du milieu du XIXe siècle, la 1ère Révolution industrielle permet l'essor de la production textile du Nord-Pas-De-Calais. Le secteur est dominé par les grandes familles jusqu'au milieu du XXe siècle: Motte, Masurel, Prouvost, Tiberghien. La main d'oeuvre afflue depuis la Belgique voisine ou le bassin minier. Sur le plan national, le secteur textile régional représente 34% de la production nationale.

Après cette période d'essor, la crise éclate à partir des années 60. Parmi les facteurs qui peuvent expliquer le retournement de conjoncture, on peut citer entre autres: l'émergence d'une concurrence des pays européens ou anciennement colonisés, la modernisation de la chaîne de production, une baisse générale de la consommation. La recherche d'une main d'oeuvre moins coûteuse entraîne plus récemment la délocalisation des unités de production. En 30 ans, on assiste à la suppression de 120 000 emplois. Le secteur textile-habillement reste cependant la seconde force industrielle de la région et fournit le plus grand nombre d'emplois: 40 000 dont la moitié dans l'agglomération lilloise.

La bonne résistance du secteur tient aux énormes efforts d'adaptation entrepris. De grands groupes industriels ont repris les anciennes entreprises familiales afin de développer des entreprises concurrentielles sur le plan international. Les productions se sont spécialisées (tissus chirurgicaux, textile de pointe utilisé notamment dans l'aérospatiale). On assiste également dès les années 70 à l'essor de la Vente par Correspondance (VPC): Damart, La Redoute , les Trois Suisses, La Blanche Porte, Vert Baudet se développent au niveau national mais ne fabriquent plus dans la région. Cette reconversion permet à la région Nord-Pas-De-Calais d'être aujourd'hui considérée comme la première région textile de l'Europe du Nord, grâce à des entreprises au rayonnement international.

Emeline Vanthuyne

Éclairage média

Dès le milieu des années 60, les observateurs cherchent à analyser l'ampleur de la crise de l'industrie textile du Nord. Dans ce reportage, après avoir dressé un premier état des lieux de la situation, le journaliste tente d'en comprendre les causes puis il envisage les alternatives possibles. Les plans filmés à l'intérieur des usines permettent d'observer les méthodes de traitement des fibres textiles importées: opérations de cardage (démêlage des fibres), de filage (constitution du fil) et de tissage (entrelacement des fils pour obtenir un tissu). A chaque étape, on remarque l'omniprésence de lourdes machines mais également le rôle essentiel des petites mains souvent féminines.

Les images illustrent également l'arrivée de nouvelles avancées techniques: un opérateur surveille le bon fonctionnement d'un métier sans navettes. Des spécialistes résument la situation de l'industrie textile de façon très pédagogique et technique: incrustations de graphiques, recours aux statistiques, rappels historiques. Selon eux, les difficultés subies par l'industrie textile sont surtout liées à la nouvelle conjoncture mondiale: efforts de reconstruction de l'après-guerre, conséquences de la décolonisation (moins de débouchés, fin du contrôle des prix des matières premières), concurrence croissante de pays émergents. Il est intéressant de relever les remèdes alors envisagés: modernisation des techniques, zone européenne de libre échange.

Dans les années 60, les spécialistes ne prennent donc pas encore l'ampleur des mutations durables qui s'opéreront au cours des décennies suivantes dans le textile: baisse des effectifs employés, montée de la concurrence et nécessité de réorienter les activités vers la vente et les secteurs innovants.

Emeline Vanthuyne

Transcription

Journaliste
Depuis maintenant six mois, le textile est en crise. Réductions d'horaires, fermetures d'ateliers, d'usines, même. De mois en mois, on espère la relance. A la fin de l'année dernière, on comptait sur la saison du blanc, au début de cette année on entrevoyait une reprise pour le printemps, aujourd'hui on parle de l'automne. Que se passe t-il dont dans le textile du Nord, comment la concentration la plus importante d'Europe, dont l'influence est profonde sur la vie économique et sociale de notre région, comment cette concentration peut-être être si gravement touchée ? Il est temps d'ouvrir le dossier de l'industrie textile, et tout d'abord situons l'importance et la place de l'industrie textile du Nord.
Inconnu
L'industrie textile du Nord, c'est véritablement un très gros morceau. Il faut considérer qu'elle emploie cent quarante mille travailleurs, c'est-à-dire vingt mille de plus que dans les charbonnage du Nord et du Pas-de-Calais. Que le chiffre d'affaire est de l'ordre de huit cent milliards d'anciens francs, c'est-à-dire les deux tiers de celui de l'industrie automobile française. Qu'en matière de production, pour la laine c'est 50% de la production nationale, et qu'à Roubaix se trouve le centre mondial du négoce de laine, que c'est aussi 50% du jute, 30% du coton, 95% de l'industrie linière. Et que, si vous voulez, l'industrie textile du Nord, par rapport à l'industrie textile française, correspond à 30% de la production nationale. Cela dit je voudrais faire deux observations. La première c'est que l'industrie textile emploie, à l'exclusion du lin, des matières premières qui sont d'origine étrangère : le coton, la laine d'Australie, le jute du Pakistan, ce qui signifie qu'il est impossible de peser sur les prix de ces matières premières d'origine étrangère, impossible au gouvernement français, et impossible aux industriels français. Deuxième observation, et bien c'est que la bonneterie et les synthétiques sont de plus en plus en expansion, en particulier pour les synthétiques et c'est un signe incontestable de progrès.
Journaliste
L'instrument de production est donc puissant, mais est-il moderne ?
Inconnu
Vous avez raison de poser cette question. Car, à vrai dire, la caractéristique essentielle d'une industrie moderne, c'est de savoir s'adapter aux problèmes qui se posent à elle. L'industrie textile a connu de nombreux problèmes. Après la Libération, par exemple, le problème était de renouveler le matériel, de répondre aux énormes besoins de la population qui avait à reconstituer son équipement vestimentaire, et c'était aussi de rétablir les relations avec les marchés extérieurs, en Europe et Outremer. Et bien cela notre industrie l'a fait. Un autre problème a été, quelques années ensuite, la perte des territoires d'Outremer, précisément. Voici quelques chiffres : l'industrie du tissage de coton français a exporté en 1952, en Indochine, vingt mille tonnes environ de cotonnades. En 1963, elle n'en a exporté que cent treize tonnes. Elle avait exporté en 1952 quatorze mille tonnes en Algérie, elle n'en a exporté en 1963 que sept mille tonnes. Or cette industrie a augmenté de quarante mille tonnes sa production à onze ans, tout en perdant les débouchés que je viens de dire, et qui correspondaient à trente mille tonnes au total. Troisième grand problème : la concurrence des autres pays. L'apparition du marché commun a heureusement coïncidé avec une réforme monétaire importante et indispensable. Et bien notre industrie y a trouvé un aiguillon dans son effort pour se rajeunir.
Journaliste
Et les techniques ont-elles évolué ?
Inconnu
Bien sûr, une industrie comme la nôtre connaît un renouvellement constant de ses techniques grâce à la coopération d'industries comme la chimie, l'électronique et la mécanique, des matériels nouveaux sont apparus. Les continue à filer ont par exemple supplanté les anciens [INCOMPRIS] dans la filature de la laine peignée. De très nombreux métiers sans navette sont venus, aux côtés des métiers automatiques, remplacer les anciens métiers dans la plupart des tissages. De tout cela il est résulté des progrès considérables de la productivité. Productivité du matériel, perfectionnement des méthodes de travail, et aussi, il faut le souligner, coopération à cette tâche de tous les salariés, quel que soit leur rang. Grâce à tous ces efforts, nos exportations ont crû, dans ces cinq années, et ont quasiment doublé. Mais il s'agit là, il faut le souligner, d'une lutte qui ne laisse aucun répit.