Les laboureurs de la mer

11 juin 1981
14m 26s
Réf. 03002

Notice

Résumé :

A Fécamp, les terre-neuvas s'embarquent 9 mois par an pour aller pêcher la morue en direction de Terre Neuve. Si cette activité a aujourd'hui presque totalement disparu, elle a imprégné la culture locale depuis le XVIe siècle.

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Date de diffusion :
11 juin 1981
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Contexte historique

La pêche à Terre-Neuve est aujourd'hui une activité presque abandonnée. Elle demeure cependant liée à l'histoire de plusieurs ports normands: elle a rythmé la vie de milliers de pêcheurs à travers les siècles. Au début du XXe siècle, 2500 terres-neuvas vivaient à Fécamp. Chaque année, de fin février jusqu'en août, ces marins partaient pêcher la morue en direction de Terre-Neuve à bord de grands chalutiers. L'équipage endurait pendant ces longs mois des conditions météorologiques d'une violence exceptionnelle (tempêtes, brume, froid).

Cette tradition de la pêche en haute mer remonte au XVIe siècle. La traversée jusqu'aux bancs de Terre-Neuve durait alors six mois. Les marins, paysans la moitié de l'année étaient surnommés "les forçats de la mer", en référence aux risques encourus afin de ramener la morue, denrée essentielle pour les ménages les plus démunis. Les techniques demeurèrent pendant des siècles rudimentaires et occasionnèrent de nombreuses pertes humaines. Les marins devaient abandonner le voilier principal pour embarquer dans des barques longues à fond plat. Ils pouvaient ainsi jeter leurs lignes en profondeur mais étaient à la merci des icebergs et des baleines. L'équipage s'occupait ensuite du traitement et de la conservation de la morue: étêtage, évidage, lavage et salage du poisson. Le saleur avait un rôle essentiel et pour cette raison disposait d'une meilleure rémunération que les autres marins: la conservation de la morue dépendait du bon dosage de sa salaison. L'apparition de techniques plus modernes au XXe siècles transformèrent les chalutiers en de véritables usines.

Aujourd'hui, si l'activité des pêcheurs normands est toujours essentielle pour la région, elle se concentre essentiellement sur la conchyliculture avec la production d'huiles et de moules. Mais la culture locale reste imprégnée des récits consacrés aux terre-neuvas (voir le célèbre témoignage d'Anita Conti, première femme océanographe française dans Racleurs d'océans en 1952).

Emeline Vanthuyne

Éclairage média

Ce reportage, extrait d'un magazine de France 3 Haute Normandie retrace les conditions de vie des marins de Fécamp sur un des chalutiers qui les transportait au large de Terre Neuve pour pêcher la morue. Le commentaire est très littéraire. Une mélodie enchanteresse accompagne les vues de la banquise prises depuis le navire. Cette atmosphère de calme tranche avec l'effervescence régnant dans l'usine flottante située à l'intérieur du chalutier. Le contraste est saisissant. On constate également à l'aide des images qu'une organisation très réglementée du travail est instaurée à bord. L'interview des marins permet de mieux comprendre le rôle tenu par chacun des membres de l'équipage. Cette immersion dans le monde des Terre-Neuvas constitue un précieux document d'archives. Il permet de mieux saisir les réalités quotidiennes d'un métier traditionnel en voie de disparition.

Emeline Vanthuyne

Transcription

(Silence)
Jean-Marie Noel
Quand la neige est sur le toit, il y a du feu dans la cheminée, ainsi se définissait Jacques [Ledun] à travers ce proverbe canadien. Jacques Ledun n'est plus, c'était le dernier armateur de grande pêche de Fécamp. Il avait participé voici quelques temps avec nous à la réalisation de ce magazine. Mais écoutez tout d'abord ce témoignage que nous livre le patron du dernier Terre-Neuva normand.
Inconnu
Monsieur Jacques Ledun, c'est une grande figure fécampoise. C'était un homme qui avait la foi dans son travail et il l'a montré. Puisque contre vents et marées il a continué à armer le Shamrock et Le Dauphin. Vis-à-vis des marins, Monsieur Jacques Ledun aimait beaucoup les marins. Et il les côtoyait très très souvent pour connaître leurs problèmes, pour connaître aussi leur métier. Leur métier et aussi leurs difficultés à la mer.
(Silence)
Journaliste
Fécamp, mai 81. Le Dauphin mouille dans le port et décharge ses six cent cinquante tonnes de poisson dont deux cent cinquante de morue salée. Et il en a déjà déchargé, voici quelques mois, deux cent vingt-cinq à Saint Pierre et Miquelon. Long de soixante-dix-huit mètres, large de onze mètres cinquante, avec un tirant d'eau de près de six mètres, le Dauphin, construit en 1963, est fort de cinquante et un hommes, dont les deux tiers de Fécampois. Il est le dernier Terre-Neuvas. Parti le 4 janvier à destination de Terre Neuve, il parvenait sur la banquise dix-huit jours plus tard.
(Silence)
Inconnu
Généralement, les meilleures pêches sont faites sous la banquise. Ce qu'il y a, bien sûr, quand la banquise devient trop importante, il est très difficile pour nous de travailler, et à ce moment-là nous sommes obligés de quitter les parages de pêche pour en trouver d'autres où il y a moins de glace.
Journaliste
Tels les chercheurs d'or, les Terre-Neuvas disposent de cartes qui sont plus pour eux qu'une base d'orientation. C'est la propriété du commandant.
Enerst Laffiche
Toutes les épaves que nous connaissons, que nous découvrons à mesure, nous-mêmes et avec les collègues.
Journaliste
Et tous les endroits où vous avez rencontré, une année ou l'autre, beaucoup de poisson.
Enerst Laffiche
Oui. C'est certain que la chance existe, c'est sûr, mais maintenant il faut d'abord y croire aussi puisque, bon, ben, à partir du moment où vous vous déplacez d'un endroit dans un autre, on ne se déplacerait pas si on n'y croyait pas. Si on y croit on y va, ben il arrive que, à la mesure des habitudes, et des courants et des marées, tout ça, on arrive à trouver du poisson plus facilement.
Journaliste
C'est ici que le véritable travail va commencer pour l'équipage. Un travail absorbant, dix-huit heures sur vingt-quatre, sept jours sur sept. Dès qu'un banc de poissons est repéré au sonar, on laisse filer le chalut, et c'est par dizaines de tonnes que la pêche miraculeuse se soldera. Au fond du bateau, c'est l'usine. La machine Bader va avaler les poissons dont la majeure partie sera congelée, et une autre salée. Seule cette dernière portera le nom de morue, pour le poisson frais on dit maintenant cabillaud, ça fait plus noble. Ici, chacun, selon sa spécialité, [INCOMPRIS], coupe ou tranche.
(Silence)
Inconnu
Maintenant, les voyages sont tout à fait différents parce que les commodités ne sont pas les mêmes. D'autres fois, il y a quelques années, bon vous aviez des, des chalutiers dits classiques, ça pêche par le côté. Tout le travail du poisson se faisait sur le pont, à l'air libre, dans des températures particulièrement, le premier voyage, particulièrement, très basses, de l'ordre de moins quinze degrés, jusqu'à moins vingt-cinq degrés, dans toutes les intempéries. Tandis que maintenant, avec les chalutiers qui pêchent à l'arrière, tout le travail du poisson se fait à l'intérieur de l'usine, avec des machines à fileter, à trancher, et donc tout l'équipage travaille à l'intérieur du navire. Donc le travail maintenant, au point de vue qualité de travail, toutes ces intempéries-là n'existent plus puisque les gens travaillent à l'abri, quoi.
(Silence)
Journaliste
La nuit le travail ne s'arrête pas. Sur le Dauphin comme sur le Victor Pleven, où ont été tournées ces images, on s'affaire. Ce n'est pas le poisson qui manque. Pourtant les quotas ne doivent pas être dépassés, mais les Terre-neuvas, au fil des ans, ont vu se désarmer les bateaux. Il étaient encore dix-sept il y a quarante ans à Fécamp, il n'en reste plus qu'un depuis que le Shamrock, dernier saleur, a baissé pavillon. Au plan national, on n'en compte plus que huit, dont quatre à Saint-Malo et trois à Bordeaux. Il est vrai que le métier est dur, même s'il est relativement bien rémunéré : un minimum garanti, soit environ 30% de plus que les marins au long cours, une rémunération au nombre de parts et, pour les courageux qui veulent grossir la godaille, il y aura les joues de morue, et ce travail supplémentaire sera pris sur le temps de sommeil. En fait la Grande pêche n'en est pas à sa première crise : elle en a connu en 23, en 29, en 51, et plus tard en 69 où à commencé le véritable malaise.
Inconnu 2
Oui, c'est une crise, au fond, qui a précédé la crise générale, économique générale que nous connaissons dans le monde actuellement. Elle a commencé par le poisson, c'est une activité extrêmement fragile. Elle a commencé en 71, parce que le métier a beaucoup évolué en ce sens qu'on a produit des poissons congelés par rapport, par rapport aux poissons salés qui étaient connus d'une façon universelle, partout et qui étaient bon marché, surtout. Et alors ça s'adressait à une autre clientèle, une clientèle urbaine en particulier, mais le marché n'était pas très organisé. Il est venu des quantités de poissons congelés dont on avait mal préparé la distribution. A ce moment-là il n'était pas question de quotas, puisqu'au contraire on se plaignait que le poisson se faisait plus rare. Il y avait eu des efforts de pêche importants de navires étrangers, et on s'apercevait que le poisson allait en diminuant sensiblement fort. Il s'est trouvé qu'en 1969, il y a eu une pêche fantastique, une pêche très importante qui a créé beaucoup de difficultés d'écoulement.
Journaliste
Jadis, ils partaient pour trois mois à raison de trois voyages par an, l'un à Terre-Neuve, l'autre sur la côte norvégienne ou au Groenland. Aujourd'hui, il n'y a plus guère que deux voyages, mais ceux-ci durent de quatre à cinq mois. Une rude vie de marin, mais sauraient-ils faire autre chose ? Sur la côte, il n'y avait pas le choix : le canot ou la charrue, la mer ou la terre. Et ceux qui optaient pour la première ont été appelés les laboureurs de la mer, image de la lame et du sillon.
(Silence)
Jean-Baptiste Durand
Il y avait des personnes de ma famille qui le faisaient, ça m'a dit étant tout petit, à l'âge de cinq ans ça me disait, la mer.
Francis Perrot
Ben oui, c'est-à-dire que, il y a des moments que c'est pas, on en a marre, mais c'est-à-dire que si on le dit aux autre, qu'on en a ras-le-bol, comme on dirait…
(Silence)
Jean-Baptiste Durand
Si j'arrête maintenant, qu'est-ce que je vais aller faire à terre ? C'est toujours pareil.
Patrick Lasnier
En dehors de ça, on connaît rien, nous, on n'est même pas bricoleurs, c'est vrai. J'ai choisi, j'ai été obligé de choisir parce qu'autrement c'était gardien de vaches ou bien alors, il y a pas…
Journaliste
Seule liaison avec la terre : le Centaure, bâtiment de la Royale détaché en assistance. C'est lui qui en particulier amène le courrier. Par grosse mer, celui-ci est largué dans un container étanche que les marins crocheront à bord. Voici quelques dix ans, le Shamrock avait perdu ce container dans une lame de fond, il devait le retrouver deux ans plus tard.
(Silence)
Inconnu 3
Ils ont mis huit jours à venir par le [INCOMPRIS].
(Silence)
Inconnu
C'est surtout un rôle de, sécurisant pour les pêcheurs, étant donné qu'ils savent qu'ils ont un médecin, un dentiste à portée de main, et on est pratiquement, rarement trois quatre jours sans les voir.
Medecin
On peut dire que c'est une mission de service public, de soutien aux pêcheurs, et une mission humanitaire que le Centaure effectue au profit des neuf chalutiers de Grande pêche présents sur les bancs de Terre-Neuve.
Journaliste
A bord de chaque bateau, deux inspecteurs canadiens surveillent les quotas et la grandeur des poissons. Plus loin, à Halifax, au Canada, les gardes-côtes tiennent une carte rigoureuse des mouvements de chaque navire. ici, on est jaloux de ses droits. Et si en 1970 les Canadiens, après avoir exclu toutes les flottilles, ont consenti une exception pour la France, les accords qui permettent à nos pêcheurs de travailler doivent expirer en 1986. Nul ne sait encore s'ils seront reconduits, et seuls subsisteraient alors les deux cents miles de Saint Pierre. Mais il faudrait que les bateaux soient basés là-bas, et surtout qu'ils aient d'autres dimensions.
Inconnu
On devrait pouvoir, on aimerait tous avoir quelque espoir. Parce que dans une économie bien ordonnée, on doit pouvoir s'en tirer.
Journaliste
Est-ce que d'après vous la Grande pêche va continuer ?
Inconnu
Ah, c'est une question difficile que vous me posez. Actuellement il y a des accords qui sont établis avec les Canadiens jusqu'en 1986 pour le Saint-Laurent, il est possible que ces accords-là soient reconduits après 86, mais enfin ce n'est pas certain. Et ce qu'il y a maintenant, comme vous disait Monsieur [Ledun] tout à l'heure, il faut que les armateurs aient la foi pour armer les bateaux de la Grande pêche vus les investissements énormes qui sont nécessaires.
Journaliste
Ce n'est pas un métier mort, pour vous, alors ?
Inconnu
Vous savez, le marin, il a toujours espoir.
(Silence)