Fin de la Lainière de Roubaix : rétrospective

07 décembre 1999
03m 08s
Réf. 03009

Notice

Résumé :

La Lainière de Roubaix est mise en liquidation judiciaire. Fondée avant la première guerre mondiale, l'entreprise a compté jusqu'à 7200 salariés. Les 210 dernières ouvrières s'attendaient à l'irrémédiable.

Date de diffusion :
07 décembre 1999

Contexte historique

Depuis le XVe siècle, la commune de Roubaix s'est spécialisée dans la fabrication et la vente de laine. A partir du milieu du XIXe siècle, ce secteur prend une ampleur industrielle, notamment grâce à la complémentarité des activités de production de Lille-Roubaix-Tourcoing. La main d'oeuvre afflue et les usines de filatures se multiplient (plus de 200 au début du siècle). La "ville aux mille cheminées [d'usines]" voit sa population passer de 8 000 habitants en 1800 à 122 000 à la veille de la Première Guerre Mondiale! Cet essor démographique a des conséquences néfastes sur les conditions d'habitation des ouvriers. Ils s'entassent dans 1500 courées jugées insalubres par les observateurs sociaux de l'époque. La Lainière de Roubaix devient le premier employeur de la ville et acquiert une réputation internationale. L'entreprise reçoit même la visite de la reine d'Angleterre ou de Nikita Krouchtchev à la fin des années 50.

Dans les années 60, la crise du secteur textile touche l'ensemble de la région et Roubaix n'est pas épargnée. La concurrence nouvelle des pays en voie de développement et la mauvaise gestion des entreprises familiales expliquent en partie ces difficultés économiques. Les fermetures d'usines se multiplient depuis 30 ans et entraînent une hausse considérable du chômage et des problèmes sociaux. A la fin des années 90, les délocalisations des unités de production dans des pays où la main-d'oeuvre est moins coûteuse ont raison d'une des institutions industrielles de la ville, la Lainière de Roubaix. En 1954, 190 000 emplois étaient liés à la production textile de la commune, ils n'en représentaient plus que 15 000 en 1998. Néanmoins, les efforts d'adaptation entrepris par la ville ont été nombreux. Le secteur textile a été très tôt réorienté vers la commercialisation grâce à la vente par correspondance. Les anciens "châteaux de l'industrie" sont devenus des espaces culturels parfaitement intégrés au paysage urbain. L'ancienne filature de coton Motte-Bossut fermée en 1981 en est l'exemple le plus célèbre: elle accueille depuis 1993 le centre des archives du monde du travail.

La reconversion de Roubaix passe également par la tertiarisation de ses activités économiques. La ville s'enorgueillit ainsi de la présence d'un eurotéléport, équipement moderne qui lui permet d'être en communication audiovisuelle avec le monde entier.

Emeline Vanthuyne

Éclairage média

Le journal régional s'ouvre sur l'information essentielle de la journée: la liquidation judiciaire de la Lainière de Roubaix. Le lancement du présentateur résume à lui seul le ton des reportages consacrés au sujet. La brutalité de la décision prise tranche avec le prestige d'une entreprise présentée comme "emblème de toute une région". L'atmosphère régnant au moment du verdict semble totalement ubuesque: le vocabulaire juridique abscon utilisé par le président du tribunal est récité presque mécaniquement et sans émotion. La scène paraît d'autant plus cruelle que la caméra reste braquée sur les visages des salariés présents, victimes d'une "condamnation à mort" selon les termes très forts utilisés par le présentateur. L'aspect tragique de cette situation est encore accentué par l'évocation du passé prestigieux de l'entreprise. La rétrospective présente l'"âge d'or" du secteur textile dans la région au cours de la période des Trente Glorieuses: visite de personnalités internationales, reportages à la gloire de l'entreprise, témoignages d'un ancien salarié de l'usine textile. Par contraste, la situation actuelle apparaît d'autant plus dramatique que le journaliste en exagère les retombées économiques. C'est ainsi toute la région qui semble pâtir de la fermeture de l'entreprise qui n'emploie plus en 1999 que 210 ouvrières. Le journaliste n'évoque que brièvement l'ancienneté de la crise et à aucun moment il ne parle des perspectives de reconversion des employés du secteur.

Le cas de la Lainière de Roubaix sert également de prétexte pour développer un thème d'inquiétude plus général: l'ampleur des délocalisations et la nécessité de prendre des mesures protectionnistes pour enrailler le mouvement. Le propos se fait très alarmiste à la fin du reportage: le député-maire de Tourcoing évoque ainsi "une situation excécrable", l'inertie "irresponsable et criminelle" de l'Europe face à l'exploitation des enfants dans les pays du Tiers-Monde. Le pessimisme et la dramatisation à outrance viennent conforter les idées reçues sur une région en crise alors que dans le cas du textile roubaisien, il faudrait plutôt évoquer les solutions trouvées depuis plus d'une décennie (diversification et tertiarisation des activités de la ville par exemple).

Emeline Vanthuyne

Transcription

Martin Igier
Madame, Monsieur, bonsoir, bienvenue et merci de nous recevoir. La Lainière de Roubaix condamnée à mort cet après-midi par le tribunal de commerce. Une annonce qui n'a pris que quelques secondes pour sceller définitivement le destin de cette entreprise textile, emblème de toute une région.
Inconnu
Le tribunal, après en avoir délibéré, statuant publiquement, contradictoirement, et en premier ressort, vu l'article 36 de la loi du 25 janvier 1985, prononce la liquidation judiciaire de la SA Nouvelle filature lainière de Roubaix, maintient Monsieur Segard dans ses fonctions de juge commissaire, nomme Maître Duquesnoy représentant des créanciers en qualité de liquidateur, autorise la poursuite d'activité jusqu'au 31 décembre 1999 et maintient Maître Becquet dans ses fonctions jusqu'à la fin de la poursuite d'activité.
Martin Igier
Voilà en quelques secondes la liquidation judiciaire de la Lainière prononcée cet après-midi au tribunal de commerce. Apprendre son licenciement à quelques jours de Noël, quel crêve-coeur pour les deux cent dix ouvrières de la Lainière, toutes mères de famille, qui s'attendaient toutefois à l'irrémédiable. Fondée juste avant la Première Guerre mondiale, leur entreprise a compté jusqu'à sept mille deux cents salariés, à l'époque florissante des insouciantes années soixante. Le prestige de la Lainière attirait jusqu'aux souverains les plus en vue. Hervé Arduin.
Hervé Arduin
La Lainière de Roubaix sur la voie royale. Cette année-là, Elisabeth II consacre un monstre. Le géant textile du Nord compte sept mille salariés, il est omniprésent dans la société, comme le prouve ce reportage de l'époque.
Journaliste
Avec ses usines, ses quartiers d'habitation, ses services sociaux, son stade, il offre un exemple typique de centre industriel moderne où les problèmes humains font l'objet de la même attention que les problèmes du travail.
Hervé Arduin
Marcel Duthoit a bien connu cette période, il a travaillé trente-huit ans et demi au sein de la Lainière de Roubaix.
Marcel Duthoit
La lainière c'était un empire, c'était le géant du textile dans la région, quoi. Quand la Lainière ça tournait, ben disons que tout le textile français tournait.
Hervé Arduin
C'était un vrai empire ?
Marcel Duthoit
Ah, c'était un empire, ah oui.
Hervé Arduin
Un empire qui va décliner à la mort de son créateur, Jean Prouvost, et à l'apparition du tissu synthétique. Les plans sociaux se succèdent, comme les repreneurs : VEV, [Verbec], et le dernier en date, Jacques Chapurlat en 1987. Ces tentatives de positionnement dans des niches technologique ne suffiront pas face à la concurrence mondiale, aux règles du jeu trop disparates. Aujourd'hui, la liquidation de la Lainière est un sacré aveu d'impuissance pour tous.
Jacques Chapurlat
C'est aussi la réalité pour nous, clients, les tisseurs, les tricoteurs français, qui ont eux-mêmes beaucoup de difficultés à se défendre. Et c'est pour ça que beaucoup d'emplois textiles ou d'emplois dans l'habillement disparaissent en France ou en Europe.
Jean-Pierre Balduyck
La situation actuelle, elle est exécrable. Les enfants sont exploités et le chômage est chez nous. Donc l'Europe serait irresponsable criminelle de ne pas imposer aux pays en voie de développement une amélioration. Il faut que les enfants aillent à l'école et qu'ils n'aillent pas dans les machines.
Hervé Arduin
Mais pour l'instant, ce sont les machines de la Lainière de Roubaix et ses salariés qui vont se taire définitivement.

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