La fusillade d'Aléria

23 août 1975
04m 23s
Réf. 03033

Notice

Résumé :

Le 22 août 1975, à Aléria, les forces de l'ordre prennent d'assaut une cave viticole occupée par Edmond Siméoni et des militants de l'Action pour la renaissance de la Corse. Deux gendarmes mobiles sont tués. Siméoni fait ensuite une déclaration.

Date de diffusion :
23 août 1975
Date d'événement :
22 août 1975
Personnalité(s) :

Contexte historique

Si depuis son rattachement à la France en 1768, la Corse avait gardé de forts sentiments particularistes, ce n'est qu'à partir des années 1950 qu'un mouvement de renaissance de l'identité corse voit le jour. En 1964, les frères Edmond et Max Siméoni fondent le Comité d'étude et de défense des intérêts de la Corse, puis en 1967 l'Action régionaliste corse, devenue en 1973 l'Action pour la renaissance de la Corse (A. R. C.) qui prône l'autonomie de l'île.

Toutefois, le basculement n'a lieu qu'avec l'affaire d'Aléria, les 21 et 22 août 1975. Le 21 août, des membres de l'A. R. C. menés par Edmond Siméoni occupent une cave viticole proche d'Aléria, exploitée par un agriculteur pied-noir. Ils l'accusent d'avoir étendu démesurément ses propriétés au détriment des petits viticulteurs corses. Le lendemain, les gendarmes mobiles donnent l'assaut contre la cave. Au cours de la fusillade, deux membres des forces de l'ordre sont tués, et un blessé est fait dans le camp des autonomistes. Edmond Siméoni est immédiatement arrêté et déféré dès le 27 août 1975 devant la Cour de Sûreté de l'Etat. Le même jour, le Conseil des ministres décide la dissolution de l'A. R. C. et Siméoni est incarcéré à la prison de la Santé, à Paris. Des émeutes éclatent les 27 et 28 août 1975 à Bastia, fomentées par de jeunes manifestants qui s'opposent à ce qu'ils appellent la "répression", et au cours desquelles un autre CRS trouve la mort.

Le drame d'Aléria marque véritablement la naissance du mouvement nationaliste corse. En 1976 est ainsi fondé le Front de libération nationale de la Corse (FLNC). Il revendique l'indépendance de l'île et prône la lutte armée. Il se lance alors dans une vague d'attentats et de plasticages contre tout ce qui représente l'Etat français, aussi bien les bâtiments publics que les fonctionnaires, aux premiers rangs desquels les gendarmes, et contre les intérêts économiques des continentaux en Corse. Entre 1975 et 1982, 2 957 attentats sont commis. Le FLNC est certes interdit en 1982 pour terrorisme mais il se maintient clandestinement. La violence devient une réalité permanente en Corse. En dépit des réponses institutionnelles apportées par les pouvoirs publics, telles que le statut particulier de 1982 ou celui de 1991, qui accordent à la Corse une plus grande autonomie, les attentats se poursuivent.

A partir du début des années 1990 et de la scission du FLNC en 1990 en un FLNC-Canal historique et en un FLNC-Canal habituel, le nombre de victimes s'accroît, en particulier en raison de l'essor de vives divisions au sein du mouvement nationaliste. Le 6 février 1998, le plus haut représentant de l'Etat en Corse, le préfet de région Claude Erignac, est lui-même assassiné à Ajaccio.

Christophe Gracieux

Éclairage média

Ce sujet a été diffusé dans le journal télévisé de FR 3 Côte d'Azur "Côte d'Azur actualités", le 23 août 1975, au lendemain de la fusillade d'Aléria dont il rend compte. En grande partie sans son, le commentaire sur images n'ayant pu être sauvegardé, il s'agit d'un véritable document choc, qui s'apparente à un reportage de guerre. Le journaliste et son caméraman ont en effet suivi les gendarmes mobiles dans leur assaut donné le 22 août 1975, depuis leur préparation jusqu'à l'attaque de la cave viticole dans laquelle Edmond Siméoni et des membres de l'Action pour la renaissance de la Corse sont retranchés. Les CRS sont filmés en train de s'armer et de prendre position autour du bâtiment, tels des soldats qui tentent de s'emparer d'un point stratégique. A plusieurs reprises, les images sont instables: comme dans un reportage de guerre, elles ont été filmées caméra à l'épaule.

Ce sujet a été réalisé dans les conditions du direct. On voit ainsi le journaliste de FR 3 qui, tel un reporter de guerre, s'exprimant devant les CRS alors positionnés devant la cave viticole, annonce en direct l'assaut imminent. De même, on peut entendre les sommations lancées par haut-parleur par les forces de l'ordre. Peu d'images de l'attaque elle-même sont présentées, hormis quelques tirs et un nuage de fumée autour de la cave: la fusillade entre gendarmes mobiles et autonomistes n'a pas été filmée. En revanche, le reportage montre des plans poignants des victimes portées par les membres des deux camps qui témoignent de la violence de l'affrontement.

Dans une deuxième séquence, plus brève et très différente, Edmond Siméoni fait une déclaration aux journalistes qui ont couvert l'assaut. Cette interview apparaît quelque peu surréaliste, étant donné les circonstances et la tragédie qui vient de se dérouler. Siméoni s'exprime en effet sur un ton calme bien que grave devant la presse, peu de temps après que la fusillade ait fait plusieurs victimes, dont deux tués parmi les forces de l'ordre. Il parle en outre à proximité des gendarmes quasiment comme si de rien n'était, alors qu'il s'est lui-même constitué prisonnier et qu'il va être embarqué à bord d'un hélicoptère. Il se présente véritablement comme le chef des autonomistes, par son charisme et la teneur de ses propos. Il se montre très lucide sur les conséquences de l'événement qui vient de se produire: il insiste particulièrement sur le changement d'échelle que représentent l'assaut des forces de l'ordre et les deux morts parmi eux. Il annonce ainsi à chaud que "le combat politique commence" et qu'une partie des jeunes militants corses vont se radicaliser. C'est exactement ce qui va se produire, puisque dès 1976 le Front de libération nationale de la Corse est créé et que les attentats vont se multiplier.

Christophe Gracieux

Transcription

(Silence)
Inconnu
Dans trois minutes maintenant, les délais seront terminés, ce qui veut dire que les gardes mobiles attaqueront peut-être cette cave vinicole si les membres de l'ARC qui sont toujours dans cette ferme en décident pas de la quitter librement, comme ils ont été invités par les gardes mobiles.
(Silence)
Inconnu 2
On va faire usage de la force. Je répète : dernière somation, on va faire usage de la force.
(Silence)
Docteur Siberne
Conformément à ce qui a été décidé, je vais aller me constituer prisonnier. Nos hommes sont partis la tête haute, avec leurs armes, avec leurs équipements. Le première chose, je pense, c'est qu'il faut s'incliner devant les victimes de part et d'autre, elles sont les victimes inutiles d'une lutte injuste. Pour notre part, le combat politique commence et je pense que cette lutte aura l'avantage de cristalliser l'opinion publique sur des scandales que l'on a voulu étouffer.
Journaliste
Docteur Siberne, pour vous, c'est un succès ?
Docteur Siberne
Vous savez, je pense qu'on apprécie jamais ce genre d'affaire, quand il s'agit de la vie d'un homme, et surtout quand on est médecin, en terme de succès ou d'échec. J'ai fait mon devoir, je vais continuer à le faire, je n'ai pas l'intention de me dérober à mes responsabilités, mais je suis sûr qu'aujourd'hui un pas très grave dans l'escalade a été franchi car nous avions parfaitement conscience, nous le savions, sauf si nous étions irresponsables c'est que, militairement, nous ne faisions pas le poids. Je pense que maintenant, en particulier au niveau des jeunes, il y a un processus d'escalade qui est engagé et qu'il ne faudra pas s'efforcer de continuer à traiter un problème politique de revendication de dignité et d'identité comme un problème économique.
(Silence)