La fermeture des chantiers navals Dubigeon

03 juillet 1987
03m 05s
Réf. 03048

Notice

Résumé :

La fermeture des chantiers Dubigeon à Nantes constitue le terme d’un processus de concentration de la construction navale française, confrontée à la concurrence asiatique, et fait disparaître une partie de la culture nantaise.

Date de diffusion :
03 juillet 1987
Personnalité(s) :

Contexte historique

La fermeture en 1987 des chantiers navals de Dubigeon met un terme à plus de 200 années de construction navale au coeur de la ville de Nantes, et fait disparaître un pan entier de la culture nantaise. Fondés en 1760 par Julien Dubigeon, les chantiers navals Dubigeon accompagnent le développement économique de Nantes, cité commerciale qui s’enrichit du Commerce Triangulaire. Aux XVIIIe et XIXe siècles sont construits de très grands voiliers, dont le Belem, lancé en 1896, témoigne aujourd’hui encore de la majesté. Après des années d’expansion, la conjoncture s’assombrit à partir de 1959, comme le constate le Livre Blanc rédigé par la Commission Merveilleux-du-Vignaux. La concurrence internationale et principalement japonaise entraîne une baisse des commandes pour les chantiers navals français, et par conséquent impose leur concentration. Ainsi, en 1963, les Anciens Chantiers Dubigeon et les Chantiers réunis Loire Normandie fusionnent en 1963, et donnent naissance à Dubigeon-Normandie, qui comprend quatre établissements industriels : Dubigeon Nantes, grand-Quévilly, Dieppe et Le Havre.

Les années 1970 constituent une trêve pour les chantiers navals, mais pas pour leurs employés puisqu'entre 1956 et 1976, les effectifs baissent de 60% à Nantes. Les chantiers nantais se spécialisent alors dans les car-ferries, et l'achèvement en 1982 du Scandinavia, qui, avec ses 185 mètres de long est le plus grand navire jamais construit à Nantes, constitue une fierté pour les Chantiers Dubigeon. Toutefois, l'ampleur de la crise navale rend inévitable une nouvelle fusion avec la branche construction navale du groupe Alsthom en 1983. Cette dernière ne peut cependant pas empêcher la fermeture des chantiers navals Dubigeon à Nantes en 1987, après la livraison du Bougainville, bâtiment de de soutien militaire, le 3 octobre 1986. Les grèves des employés, les opérations plus spectaculaires telle l'occupation du Belem ne parviennent pas à éviter la fermeture. 150 employés sont transférés à Saint-Nazaire, tandis que les autres sont placés en congé de conversion ou de fin de carrière, voire se retrouvent au chômage.

Avec l’arrêt de la construction navale, c’est une part de l’histoire culturelle de la Ville de Nantes qui disparaît.

Julie Le Gac

Éclairage média

Ce reportage rapporte, non sans émotion, la fermeture des Chantiers Dubigeon à Nantes. En effet, il choisit de ne pas évoquer les considérations économiques qui ont rendu inéluctable cette fermeture. A l’inverse, il accorde toute son attention aux conséquences humaines de l’arrêt des chantiers Dubigeon à Nantes. A cet égard, il donne la parole aux employés et délégués syndicaux des chantiers navals, dont la plupart ont derrière eux toute une vie consacrée aux chantiers Dubigeon. Leur résignation, leur tristesse, leurs larmes parfois, s’avèrent particulièrement émouvantes. Avec beaucoup d’empathie, le commentaire met en lumière l’opposition entre des destinées humaines et des impératifs économiques, difficilement perceptibles pour les salariés. Les images de l’occupation et du départ en mer du Bougainville symbolisent quant à eux l’impuissance de la résistance, mais aussi la fin d’une époque pour la ville de Nantes.

Julie Le Gac

Transcription

Anne Caruel
Madame, Monsieur, bonsoir. Le Bougainville, le dernier né des chantiers Dubigeon, a fait ses adieux, ce midi, à Nantes. La dernière page de l'histoire de la construction navale a en effet été tournée, aujourd'hui. On avait parlé de la [INCOMPRIS], ce sont les chantiers Dubigeon qui ont fermé leurs portes. Le récit de la journée par Laure Lobry et Jean-Paul Launay. [...
Inconnu
] qui est présenté, marque la fin des activités du chantier. Et ce fait, même s'il est inéluctable depuis près d'un an, est extrêmement grave.
Claude Vrignaud
Aujourd'hui bon ben, ça fait très mal, ça fait très mal de voir nos chantiers pratiquement déserts. Ça fait très mal, et si on occupe, je dirais, symboliquement ce navire, c'est plus pour marquer que, dans le fond, et bien ce navire c'est le dernier. Cette construction navale qui est depuis 2000 ans à Nantes et bien ferme, je dirais, dans l'indifférence, pas générale, mais, dommage, municipale.
Journaliste
Le site Dubigeon à Nantes s'est éteint ce matin, toute une page de la construction navale qui vient d'être tournée. Colère sourde, impuissance, résignation chez les travailleurs. Mais une vive altercation survenait sur la passerelle du Bougainville, entre syndicalistes CFDT et CGT, des cégétistes tous extérieurs à l'entreprise, un blessé de la CGT était évacué. Le départ du dernier fleuron des chantiers Dubigeon le Bougainville était retardé.
Claude Vrignaud
Il y a actuellement avec le nouveau plan soixante-huit travailleurs qui vont être mis sur le carreau, et vingt-cinq qui sont mis en congé conversion.
Journaliste
Mutations au chantier de l'Atlantique à Saint-Nazaire, départs en congés de fin de carrière, chômage, tout, ici, est douloureux.
Inconnu
On s'en va à Saint-Nazaire.
Journaliste
C'est de la colère ?
Inconnu
Comment ?
Journaliste
C'est de la colère, de la résignation, c'est quoi ?
Inconnu
De la résignation, plutôt, plutôt de la résignation.
Journaliste
Ça fait mal au coeur ?
Inconnu
Ah oui, de finir comme ça, oui, c'est lamentable.
Inconnu 2
Ça fait trente et un ans que je suis dans la navale, pour moi c'est trois quarts de ma vie, vraiment là je suis navré, quoi, et puis j'attend son départ parce que pour moi ça sera vraiment une tristesse. J'y crois pas, jusqu'à présent j'y crois pas. Tant qu'il sera pas parti, j'y crois pas.
Inconnu 3
Quand on voit, toute la jeunesse là-dedans, et puis là on est trop vieux, quoi, c'est ce qu'on pense, on sert plus à rien.
(Silence)
Inconnu 4
Ça fait trente-deux ans que je suis dans la construction navale et on me vire, vous croyez que ça me fait pas mal au coeur ?
Journaliste
Le Bougainville, qui s'en va, comme ça ?
Inconnu 4
Ben, c'est le dernier bateau, et puis…