Les vingt ans du Centre Dramatique de l'Est

11 mai 1968
04m 50s
Réf. 03081

Notice

Résumé :

La création du Centre Dramatique de l’Est en 1947, incarne la réussite de la décentralisation théâtrale de l’après guerre. Dans le contexte singulier de l’Alsace, il jouit d’une grande vitalité.

Type de média :
Date de diffusion :
11 mai 1968

Contexte historique

Le Centre Dramatique de l’Est, constitue le premier des 27 centres dramatiques nationaux, ces établissements de création et de diffusion théâtrales mis en place à l'initiative de l'Etat à partir de 1947. La décentralisation théâtrale prend son essor au lendemain de la Libération sous l'impulsion de Jeanne Laurent, sous-directrice des spectacles et de la musique à la Direction générale des Arts et Lettres.

L’implantation du premier de ces centres en Alsace s’intègre dans le contexte particulier de l’après-guerre. De fait, pendant l’Occupation, les Allemands avaient mis en place à Strasbourg une vie culturelle importante, capable dans leur esprit de rivaliser avec celle de Berlin ou Vienne. Une fois la paix revenue, l’Etat et les représentants locaux éprouvent la nécessité de valoriser la culture et la langue françaises qu’un programme de germanisation systématique avait entrepris d’effacer. Ainsi, en 1947, le Centre Dramatique de l’Est voit le jour. Confié à Roland Pietri, le CDE a pour mission de "procurer aux théâtres des villes adhérentes, et en général aux villes de la région de l'Est, des représentations de qualité élevée, notamment par la création d'une troupe stable". Chargé en outre de la formation éventuelle de comédiens, il devient le seul établissement de la décentralisation à animer une école reconnue par l’Etat.

Installé initialement à Colmar, le Centre Dramatique de l’Est s'implante en 1954 à Strasbourg où il est le premier Centre Dramatique National à disposer d'un équipement propre, le Théâtre de la Comédie, achevé en 1957.

En 1968, Hubert Guignoux, son directeur, demande à André Malraux sa transformation en Théâtre National de Strasbourg.

Symbole de la décentralisation culturelle souhaitée dans l’immédiat après guerre, le Centre Dramatique de l’Est occupe une place singulière dans le paysage théâtral français.

Julie Le Gac

Éclairage média

Ce document, réalisé à l’occasion du vingtième anniversaire du Centre Dramatique de l’Est revient sur la création du premier des centres dramatiques nationaux.

Il souligne avec justesse la volonté des créateurs du CDE de revaloriser la culture et la langue françaises, tandis qu’il jette un voile pudique sur les années d’Occupation. Il met en outre en lumière les difficiles conditions de travail des premiers temps, eu égard à la faiblesse des moyens et à l’ampleur de la tâche. Le volontarisme des premiers responsables du Centre Dramatique de l’Est est ainsi loué : l’époque est qualifiée d’ "héroïque" et Alain Clavé est comparé à un "moine" et à un "pèlerin".

Par ailleurs, ce document repose lui-même sur une mise en scène originale : il est introduit par un générique animé représentant un lever de rideau, ainsi que par les trois coups annonçant le début d’une représentation théâtrale. De multiples plans sur des coupures de journaux s’efforcent de replacer la création du CDE dans le contexte de l’après guerre et du début de la guerre froide. Enfin, les illustrations musicales accentuent, quant à elles, le caractère romantique de l’histoire du Centre Dramatique de l’Est retracée dans ce document.

Julie Le Gac

Transcription

Claudine Berthier
[Silence] Vingt ans déjà. Souvenez-vous. En Alsace, à Colmar, une naissance discrète. C'est sous l'influence de mademoiselle Laurent, dont on connaît le travail pour le théâtre et la musique à la direction des Arts et Lettres, que furent créés les centres dramatiques. Le tout premier fut le centre dramatique de l'Est installé alors à Colmar. Germain Muller nous en parle :
Germain Muller
Nous étions, à cette époque-là, bien mal lotis. Il était très difficile de se trouver un public pour ce centre, parce que les gens, vous comprenez, sous "théâtre français", ce n'était pas du tout ce que nous comprenons aujourd'hui, sous cette appellation. Les gens étaient habitués aux pièces de boulevard d'avant-guerre ou les Karsenty. Les Herbert n'existaient pas encore à l'époque. Hormis les Karsenty et quelques tournées Barret, ou Janvier qui donnait des comédies, classiques, elles. Les gens n'avaient aucun contatc avec le théâtre actuel.
Claudine Berthier
Raymond Wirth, à présent :
Raymond Wirth
En 1947, je me trouvais à Colmar. J'ai vu le premier spectacle au centre dramatique de l'Est. A l'époque, j'avais dix-neuf ans. C'était, en somme, mon premier spectacle, en français. L'entreprise me paraissait extrêmement importante dans la région pour, d'une part, promouvoir la langue française, pour la réintroduire dans cette région d'Alsace Lorraine, après l'effort culturel qui avait été fait durant ces cinq années d'occupation.
Germain Muller
C'est Ducreux qui, le premier, a été nommé directeur. Il n'a pas accepté. Ensuite, il y a eu Piétri, enfin, toute une succession de départs malheureux. Et enfin, donc, Clavé vint, et Clavé avec beaucoup de fanatisme, beaucoup d'idéalisme a défriché le terrain de culture qui était le nôtre. Je me souviendrai longtemps de cette nuit colmarienne. Un soir que nous avons joué à Colmar, nous sommes rentrés très tard, vers les quatre heures du matin, et avec Vogel, nous sommes tombés en panne, à quelques kilomètres de là, à Ostheim, il y avait beaucoup de verglas et de brouillard, et on s'est retrouvé dans un fossé. On a dû retourner, à pied, à Colmar et, arrivés vers les quatre heures et demie au théâtre de Colmar, on voyait encore un peu de lumière. A tout hasard, on est entré et on a retrouvé notre ami Clavé qui répétait encore, à quatre heures et demie du matin, Hamlet de Shakespeare. C'est vous dire qu'il travaillait, à cette époque-là, dix-huit heures par jour. Il est vrai qu'on lui imposait quelque chose...
Giraud Charles
Un cahier des charges épouvantable ?
Germain Muller
Oh, Incroyable ! Il montait douze pièces. Et pas des petites pièces, des grands Dostoïevski, des Molière, des Marivaux, des Anouilh. Il en montait douze, comme ça, par an. Il les faisait circuler. C'était inimaginable. Il a vraiment fait un travail de titan. Le pauvre, il en maigrissait de mois en mois. Il décollait. Un beau jour, on a dû lui dire : " Ecoutez, vous en faites vraiment de trop ", " Non, disait-il, il y a beaucoup de terrain, il y a beaucoup de temps à rattraper, ici, en Alsace. Il faut que je le fasse ". Et vraiment, je n'ai jamais vu un animateur se transformant en moine et en pèlerin comme il l'a fait.
Raymond Wirth
Nous avions une région extrêmement vaste à visiter. Ca veut dire : les demandes couvraient un territoire beaucoup trop grand, à l'époque, pour devenir maître, réellement du travail. C'était extrêment difficile et très dur, pour l'équipe, les comédiens, d'autant plus que durant cette époque héroïque, - que je qualifierai d'héroïque - nous n'avions pas d'équipe de machinistes, nous n'avions pas l'habilleuse, les commédiens montaient les décors, faisaient le chargement, déchargement. Lorsqu'il y avait une réfection de costume à faire, c'était les comédiennes qui s'en chargeaient. Enfin, c'était une époque extrêmement difficile et très dure.