Les Malgré-Nous

17 décembre 1981
04m 05s
Réf. 03083

Notice

Résumé :

En 1940, l’Alsace et la Moselle, annexées par l’Allemagne nazie, sont soumises à la conscription obligatoire. 130 000 jeunes hommes sont dès lors enrôlés dans l’Armée allemande. 60 ans après, la mémoire de cet épisode demeure douloureuse.

Date de diffusion :
17 décembre 1981
Source :

Contexte historique

La situation des Malgré-nous illustre la singularité de l’Alsace Lorraine au cours de la Seconde Guerre mondiale. Ces territoires ne sont pas seulement occupés mais annexés par l’Allemagne nazie.

A cet égard, les Gauleiter Bürckel pour la Moselle et Wagner pour l'Alsace promulguent le 19 août pour la Moselle et le 28 août 1942 pour l'Alsace, la conscription obligatoire. Au total, 21 classes d'âge sont mobilisées en Alsace et 14 en Moselle (soit 130 000 jeunes), 2 d'entre elles en Moselle et 3 en Alsace fournissant, toujours sous la contrainte, des contingents aux Waffen SS. Les conscrits se désignent eux-mêmes comme des "Malgré nous", reprenant ainsi une expression forgée en Lorraine sous le patronage de Barrès à l'issue du premier conflit mondial. Sous la contrainte, ils sont engagés dans une guerre qu’ils ne reconnaissent pas comme la leur. Ce désaccord profond se manifeste par les réactions très négatives de la population: tentatives de fuite, manifestations patriotiques, multiplication des demandes de réforme.

La plupart de ces soldats sont envoyés sur le front de l'Est mais 10 à 20% se retrouvent dans les Balkans, en Scandinavie, en Italie et en France. A partir de l'été 1943, ils sont dispersés afin d'éviter toute concentration subversive d'Alsaciens ou de Mosellans.

Les Soviétiques sont prévenus par la France Libre de la présence des Malgré Nous sur le front de l'Est. Des appels à la désertion sont dès lors lancés par des tracts, et haut-parleurs. Plus de la moitié des Malgré-nous qui se trouvent dans les lignes soviétiques se rendent ou se laissent prendre. La majorité est dirigée au camp 188 de Tambov, à 450 km au sud est de Moscou. Ils sont entre 1500 et 2000 en juillet 1944 quand part pour Alger le premier contingent libéré. En septembre 1945, leur nombre s’élève à 11 000.

Au total sur les 130 000 incorporés de force, plus de 90 000 rentrent, 22 000 meurent au combat et les autres meurent en détention ou sont portés disparus.

La mémoire des Malgré-nous s’avère immédiatement très problématique. Se considérant comme les premières victimes de la guerre, ils souffrent d’un profond sentiment d’incompréhension. Ce dernier se transforme en sentiment d’injustice au cours du procès de Bordeaux de janvier 1953, qui juge les membres identifiés de la division Waffen SS "Das Reich" ayant participé au massacre d’Oradour sur Glane du 10 juin 1944. Parmi eux figurent 14 Malgré-nous, dont un volontaire condamné à mort, les autres étant condamnés le 11 février 1953 à des peines de travaux forcés. L’opinion publique française se divise alors, et face aux demandes de réhabilitation, le Parlement vote en urgence, le 21 février, une loi amnistiant les Malgré-nous de la division "Das Reich". Soixante ans après la guerre, la mémoire des Malgré-nous demeure très douloureuse.

Julie Le Gac

Éclairage média

Ce reportage révèle la douleur inhérente à la mémoire des Malgré-nous. Ces derniers, en effet, confrontés à l’incompréhension de leurs contemporains, se sont souvent réfugiés dans le silence et n’ont pas transmis cette mémoire aux jeunes générations, comme en témoigne l’ignorance, voire la gêne des jeunes gens interviewés en début de reportage.

Les images d’archives sélectionnées illustrent la dureté des combats sur le front de l’Est : à des scènes de combats de rue ou sur un front parsemé de ruines fumantes, succèdent des gros plans sur des feux nocturnes. L’accent est porté sur la violence des combats et le parallèle avec les flammes dévorantes de l’enfer ne peut être ignoré. Puis, sur une musique étonnamment décalée, défilent des images de camp de concentration, des miradors, des barbelés filmés en gros plan, rappelant l’enfermement des Malgré-nous au sein du camp de Tambov en URSS, qui dure pour certains jusqu’en 1955. Ces images soulignent par ailleurs avec une acuité particulière la tendance des Malgré-Nous à s’assimiler aux déportés dans les camps de concentration nazis. Le vocabulaire utilisé par certains Malgré-Nous dans ce document en témoigne.

En définitive, ce document, explique avec justesse quelle fut la situation des Malgré-nous pendant la Seconde Guerre mondiale, mais n’échappe pas à la tentation de la victimisation.

Julie Le Gac

Transcription

Journaliste
" Les Malgré-Nous, pour vous, qu'est-ce que c'est ? "
Inconnu 1
" Alors là, ça ne me dit rien du tout " .
Inconnu 2
Je n'ai pas d'idée sur la question, je n'ai qu'une trentaine d'années, je ne me sens pas tellement concerné.
Inconnu 3
J'en suis un : c'est des pauvres garçons qui ont été entraînés, à l'époque, dans une aventure, qui ne pouvaient pas... Où on n'en voyait pas l'issue. Les Malgré-Nous, c'est des gens qui ont été déportés dans des pays lointains où ils n'avaient absolument rien à faire. Moi j'en suis un... à 17 ans.
Journaliste
A la poste d'hier, tant de lettres attendent. Message d'un Desnos qu'aucun postier du temps n'a encore, aujourd'hui, porté à connaissance de ceux qui doivent entendre et savoir et comprendre. Comprendre, c'est connaître. 25 août 42, Wagner, Gauleiter d'Alsace, publie une ordonnace dans les termes: " les jeunes alsaciens sont soumis au Service militaire dans la Wechmacht". Plus de 40 000 hommes mourront. 130 000 Alsaciens et Lorrains furent incorporés de force dans la Wechmacht pour mourir au service du Reich. Aujourd'hui, les 60 000 survivants attendent réparation. " De sa grosse patte velue, il me fait une tape amicale sur l'épaule, et toujours en mastiquant son chewing-gum, il ajoute encore : " Tu as de la chance, mon petit. Tu ne sais pas ce que c'est que la guerre. Tu es trop jeune pour ça ". Le soldat américain qui vous a dit ça, en 1945, le jour de la Libération, se trompait quelque peu. Quel âge aviez-vous, d'abord ? "
Jules Davendorffer
" J'avais 19 ans "
Journaliste
" Et vous aviez une guerre derrière vous ? "
Jules Davendorffer
" Exactement "
Journaliste
" Et une drôle de guerre, non pas au sens de la drôle de guerre de 1939, mais une drôle de guerre pour un Français puisque vous avez été incorporé de force dans la Wechmacht ? "
Jules Davendorffer
" C'est ça "
Journaliste
" Comment ça s'est passé ? "
Jules Davendorffer
" A 17 ans, ça allait très vite. On était incorporé dans le Reich Arbeit Dienst et après un stage de trois mois, contrairement à ce que l'on pouvait attendre (on croyait que ça se terminerait là), au bout de 15 jours, on était incorporé dans la Wechmacht ".
Journaliste
" Et de là, bien sûr, on vous a envoyé sur le front russe ? "
Jules Davendorffer
" Oui, d'abord dans la lutte contre les partisans, et c'est le jour de mon 18ème anniversaire que j'ai eu le premier engagement avec les partisans russes que je considérais comme mes alliés, n'est-ce pas ? J'étais engagé dans le faux camp, si vous voulez, malgré moi ".
Louis Fladenmuller
" Je m'appelle Louis Fladenmuller, je suis né le 21 mars 1909, à Schirmek "
Ernest Kleinman
" Kleinman Ernest "
Journaliste
Vous êtes parti d'Alsace, enrolé de force en quelle année ?
Ernest Kleinman
" Au RAD, le 10 octobre 1942 et incorporé dans l'armée allemande le 13 janvier 1943 ".
Charles Schmidt
" Je m'appelle Schmidt Charles, et j'ai maintenant 66 ans. J'ai été incorporé en 43 au 41ème régiment motorisé. Nous étions 90 strasbourgeois et une vingtaine de jeunes allemands ".
Inconnu 4
" Nous avons été mobilisés comme incorporés de force dans l'armée, tout d'abord dans l'armée allemande. Et nous avons passé un deuxième conseil de révision pour les SS. Nous étions 2300 candidats, ça veut dire camarades qui ont été incorporés le 25 avril 1944, à Morange ".
Roger Koehren
" Le problème des incorporés de force est un problème que beaucoup de français ignorent ou alors ne comprennent pas, parce que je crois qu'ils ne peuvent pas très bien discerner l'occupation et l'annexion, c'est-à-dire il ne faut pas oublier que nous étions effectivement annexés et il n'y avait pas uniquement une occupation ".

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