La disparition du métier de mineur

10 septembre 1985
06m
Réf. 03086

Notice

Résumé :

La fermeture des mines de potasse d’Alsace est prévue dès les années 1980, en raison de l’extinction du gisement. Si la reconversion économique de la région est assez réussie, la disparition du métier de mineur est douloureuse.

Type de média :
Date de diffusion :
10 septembre 1985
Source :

Contexte historique

La fermeture progressive des mines en France implique un problème d’emploi important. Elle provoque également la disparition d’un métier, et d’une sociabilité singulière, la figure du mineur.

L’extraction de la potasse en Alsace, débutée en 1904, par Joseph Vogt, n’échappe pas à ce processus. La concurrence étrangère ainsi que la mécanisation des installations diminuent les besoins en hommes tandis que l’épuisement du gisement prévue pour 2004 rend inévitable la fermeture de la mine. Ainsi, les Mines de Potasse d’Alsace, dont l’extraction a cessé en 2002 à la suite d’un incendie, comptent encore 300 salariés en 2004 contre 2 700 en 1994 et 13 000 en 1950. L’accumulation des déficits des MDPA à partir des années 1980 rend indispensable le soutien financier de l’Etat, et la préparation de la reconversion industrielle de la région. A ce titre, en décembre 1995, l'Etat, le groupe public Entreprise minière et chimique (EMC) contrôlant les MDPA, et les collectivités locales s’engagent dans le cadre d’un plan-cadre de réindustrialisation, à créer 2 700 emplois d'ici 2004, dont 1 000 dans des entreprises "structurantes", c'est-à-dire durables et à forte valeur ajoutée. Parallèlement, en 1997, à la suite d’une grève dure, les mineurs arrachent un plan social leur accordant la retraite pleine après 30 ans d’activité. La reconversion, prévue 10 années avant la fermeture définitive, est assez réussie, même si elle n’empêche pas la croissance du chômage dans ces régions.

Surtout, elle marque la disparition d’un métier peu ordinaire. La singularité de la profession de mineur s’illustre par l’attribution d’un statut particulier. Le statut du mineur est adopté par l’Assemblée Nationale en février 1946 et promulgué par décret en juin 1946, en pleine bataille du charbon. Il répond à la nécessité d’augmenter la production des houillères et pour cela, de disposer d’une main d’oeuvre importante et motivée. A ce titre, il fixe des salaires attractifs et propose des avantages en nature, comme le droit au logement et l’attribution gratuite de charbon et de coke.

La sécurité sociale du mineur, instituée par décret du 27 novembre 1946 prévoit, quant à elle, la gratuité des soins et un régime spécial des retraites.

Par ailleurs, les "hommes de la nuit", pour reprendre le titre du film de Henri Fabiani, récompensé à Venise en 1952, développent un fort sentiment identitaire. Le travail au fond de la mine implique en effet l’existence d’une grande solidarité entre les hommes. A l’extérieur, cette solidarité se prolonge : les mineurs se retrouvent souvent au café, tandis que les femmes partagent la même angoisse de l’accident. Tous honorent leur figure protectrice, Sainte Barbe, le 4 décembre.

Julie Le Gac

Éclairage média

Ce reportage, réalisé en 1985, à un moment où la fin de l’extraction de potasse est déjà programmée à l’horizon 2004, souligne la spécificité du métier de mineur, auquel les hommes demeurent très attachés.

Les images d’archives, montrant par exemple des chevaux au fond de la mine rappellent tout d’abord l’ancienneté de la profession. Les gros plans sur la lampe du mineur ou encore la séquence de descente au fond de la mine mettent en lumière la perpétuation de traditions inhérentes au métier de mineur. Parallèlement, le commentaire ainsi que l’interview de mineurs inquiets annoncent la fin de l’extraction de potasse en Alsace. Les paroles prudentes et gênées du directeur de la mine ne s’avèrent, quant à elles, pas rassurantes pour ses employés.

Ce reportage souligne par ailleurs l’importance du sentiment d’appartenance des mineurs. Comme le montre l’interview d’un père et de son fils, tous deux mineurs, ces derniers sont fiers d’exercer cette profession. Ainsi que l’affirme le père, "le mineur, c’est pas n’importe qui", et ces hommes de la nuit entendent transmettre ce goût de la mine à leurs enfants. Toutefois, avec l’arrêt programmé de l’extraction, cette transmission devient impossible.

Ce reportage, en accordant la parole à la direction de la mine et aux employés s’efforce de présenter une vision équilibrée de la crise sociale traversée par la mine. De plus, contrairement à la majorité des reportages qui insistent bien souvent sur les difficultés du travail au fond de la mine, sur ses risques, et les atteintes portées à la santé des mineurs, il offre une image valorisante du métier de mineur. Or la perception de la fierté des mineurs est indispensable à la compréhension de leur désarroi, provoqué par la disparition de leur profession.

Julie Le Gac

Transcription

Marcel Meister
Ils sont inscrits ici pour rentrer à la mine. Ils font venir des gens, et on est en manque d'effectif. Il vont venir des gens de Marseille, Lyon, et tout ça, pour venir travailler au fond. Et nous, on doit les éduquer. Mais je préfère éduquer mon fils, vous comprenez ?
(Musique)
Journaliste
1904-2004, un siècle pour passer de la découverte de la première couche de chlorure de potassium à l'épuisement du gisement. En 1948, les mines de potasse d'Alsace comptent 13880 employés. Ils ne sont plus, aujourd'hui, que 5370. Tous, pourtant, revendiquent une tradition qui a fait du métier de mineur une profession à part.
Armand Lehmann
Quand j'ai commencé, en 1950, c'était un métier qui, partiquement, se transmettait de père en fils. Il était réputé difficile, dangereux, mais finalement, tout le monde aimait ce métier. Ceux qui y étaient l'aimaient par dessus tout. On se sentait une grande famille. Tout de suite après la guerre, le mineur était considéré comme le premier ouvrier de France. C'était plutôt... On avait plutôt une fierté d'être mineur.
Journaliste
Une fierté qu'on n'a plus, aujourd'hui ?
Armand Lehmann
Je crois que cette fierté était beaucoup plus présente à cette époque-là.
Journaliste
Concrétisation de ce particularisme : le statut du mineur signé en 1946. Un statut d'avant-garde qui régit et protège l'ensemble de la profession avec notamment la garantie de l'emploi. Gérard Rittimann a 51 ans. C'est lui qui a convaincu son fils, Denis, de quitter l'usine Peugeot à 20 ans pour entrer à la mine. L'avantage est net : un salaire plus que doublé, un logement gratuit. Et puis, toujours ce sentiment d'appartenir à une véritable caste.
Gérard Rittimann
Personnellement, oui, je suis fier d'être mineur, franchement. Nous sommes une sacrée corporation. Et puis on y tient. On a des copains, des camarades, si vous voulez. Mais je trouve que le mineur, ce n'est pas n'importe qui.
Journaliste
Le fils a la même façon de voir les choses que le père ?
Denis Rittimann
Oui
Journaliste
Vous êtes fier d'être mineur ?
Denis Rittimann
Oui, après cinq ans et demi, oui.
Journaliste
Alors, en 80, vous avez quitté Peugeot pour la mine. Vous n'étiez pas encore marié, à l'époque. Vous en aviez tout de même parlé à votre future femme. Qu'est-ce qu'elle en a pensé ?
Rittimann (Madame)
Je n'étais pas tellement d'accord
Journaliste
Pourquoi ?
Rittimann (Madame)
J'avais peur, peur qu'il lui arrive quelque chose. Il y a tellement de danger que je n'étais pas rassurée
Journaliste
Et aujourd'hui, quand il part, vous avez peur, encore ?
Rittimann (Madame)
Oui, souvent. Dès qu'il a cinq minutes de retard, j'ai peur, quoi
Gérard Rittimann
tu t'inquiètes ?
Rittimann (Madame)
Oui, je m'inquiète.
Journaliste
On ne s'y fait jamais ?
Rittimann (Madame)
C'est dur
Journaliste
Même après 25 ans ?
Rittimann (Madame)
Même après 25 ans, oui. Vous avez toujours cette idée qu'il est arrivé quelque chose à votre mari, quand il ne rentre pas à l'heure.
Journaliste
En dépit de cette angoisse permanente, rares sont ceux qui souhaiteraient quitter la mine. Beaucoup craignent également que la multiplication d'interventions extérieures ne soit une manière d'éviter l'attribution du statut de mineur aux jeunes en attente d'une embauche. La fin d'un métier à l'horizon 2004. La direction, elle, se veut rassurante. L'objectif n'est pas la fermeture, mais la diversification grâce aux nouvelles techniques et aux filiales.
Philippe Babet
2004, ou une date voisine de 2004, c'est le terme de l'exploitation dans nos concessions actuelles et avec nos méthodes actuelles, voilà. Autrement dit, nous avons, nous, planifié une exploitation jusqu'à 2004
Journaliste
Vous ne croyez pas que les jeunes ressentent tout de même cet avenir de façon très inquiète ?
Philippe Babet
Je n'en suis pas sûr. Je n'en suis pas sûr. Les jeunes, les tout jeunes, j'entends, savent parfaitement qu'ils ne termineront pas leur carrière au fond, dans les conditions actuelles. Mais ils peuvent la terminer dans d'autres activités dépendantes d'ailleurs
Journaliste
Avec toujours ce statut "mineur" ?
Philippe Babet
Les conditions de reconversion, parce qu'à ce moment-là, il faudra parler de reconversion, on n'y est pas encore. On n'y est pas encore. Vous savez, dans 20 ans, les conditions de reconversion prendront en compte l'état du statut des gens à l'époque.
Denis Rittimann
C'est ce qui me fait vivre, la mine, hein, alors si quelqu'un vient me prendre le travail, ça ne va plus
Journaliste
Vous pensez qu'à terme, les entreprises extérieures pourraient, petit à petit, prendre le travail des mineurs ?
Denis Rittimann
C'est ce qui devrait se passer normalement, oui. Oui, si on ne fait rien, c'est ce qui va se passer. Parce que là, ils vont commencer à nous remplacer petit à petit, et puis, nous, on va nous... Enfin il paraît. Mais je ne sais pas. J'espère que ça ne va pas se faire, quoi.
Gérard Rittimann
On a toujours été capable de faire le boulot. La mine existe depuis 1900. On a toujours su faire les traçages, tout. Et voilà, d'un seul coup, il faut qu'on prendre les entreprises extérieures. Pour moi, ce n'est pas normal. Nous sommes capable de faire tous les boulots sans exception
Journaliste
Vous pensez que vous pourriez apprendre tous les travaux en fond de mine ?
Gérard Rittimann
Mais bien sûr. Nous pouvons et nous voulons. Et nous voulons.