Nuit et Brouillard d'Alain Resnais

23 avril 1956
31s
Réf. 04000

Notice

Résumé :

Alors que Nuit et Brouillard devait être présenté au Festival de Cannes, le film est censuré par la Commission de contrôle puis retiré de la sélection sur pression de l'ambassade de RFA.

Type de média :
Date de diffusion :
23 avril 1956
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Contexte historique

Le dixième anniversaire de la Libération de la France voit se multiplier des manifestations qui contribuent à transmettre le souvenir de la guerre et de la déportation. Ainsi, quand en 1955, Alain Resnais entreprend son moyen métrage de 30 minutes Nuit et Brouillard en collaboration avec le Comité d’histoire de la Deuxième Guerre mondiale (CHDGM), une loi vient d'être votée instaurant une "Journée nationale du souvenir des victimes et des héros de la déportation". De plus, une exposition intitulée "Résistance-Libération-Déportation" inaugurée par le ministre de l’Éducation nationale en novembre accueille en quelques mois près de 60 000 visiteurs, dont 30 000 élèves des établissements parisiens d’enseignement. Toutefois, l’entrée de la salle consacrée à la déportation est interdite aux moins de dix-sept ans "en raison du caractère tragique de nombreux documents exposés".

Ce problème de la violence de la figuration du sort des déportés, les soucis de socialisation de la connaissance du système concentrationnaire et de fidélité à l’histoire vécue par les déportés survivants constituent les enjeux du projet. Conseillé au plus près par Henri Michel et Olga Wormser, responsables d’une anthologie de témoignages sur la déportation parus en 1954 et membres du CHDGM, Alain Resnais, à l’unisson de son époque, développe un double discours sur les camps, mettant tantôt en avant la spécificité du génocide des Juifs, présentant tantôt l’ensemble des déportés comme une seule communauté unie par un sort tragique. C’est cette oscillation et ces approximations qui ont valu au film des reproches des historiens à partir des années 1980 où la distinction entre camp de concentration et camp d’extermination a été plus précisément mise en avant, certains allant jusqu’à considérer que le "film ne concerne aucunement le génocide des Juifs" (Annette Wieviorka). Le choix du titre en référence à une certaine catégorie de déportés dénommée "Nuit et Brouillard" ("Nacht und Nebel") signale en effet le parti pris non particulariste du film, à la différence notamment du projet de Claude Lanzmann, Shoah.

Il apparaît toutefois que loin de constituer un temps mort dans l’évolution conjointe de l’histoire et de la mémoire du génocide des Juifs et du rôle de Vichy dans la Solution finale, ces années 1954-56 sont un maillon essentiel. Âgé seulement de trente-trois ans, Resnais s’attache tout au long du film à éviter le piège de l’évidence du visible comme mode ordinaire de confrontation à l’histoire. Si le cinéaste se fixe la charge de reconstruire le passé, c’est dans un rapport assumé explicitement avec le temps présent dans lequel il évolue. Le film a été conçu comme un "dispositif d’alerte", en résonance avec le présent de la France coloniale des années algériennes.

Bénéficiant pourtant dès son origine des soutiens les plus officiels, le film sélectionné pour le Festival de Cannes en 1956 subit l’épreuve de la censure : Resnais est obligé d’effacer un képi de gendarme, aperçu lors d’une scène au camp d’internement et de regroupement de Pithiviers (créé par les Allemands, mais administré par les Français) qui pouvait rappeler la participation du régime de Vichy à la déportation. Enfin, à quelques jours de la projection à Cannes, l’ambassade de RFA fait part de son opposition et appelle à retirer le film de la compétition. Alors que le gouvernement français depuis 1954 entreprend un travail de réconciliation avec les Allemands, le gouvernement français cède et obtient le retrait de projection. Toutefois, le film est projeté hors Festival à Cannes.

Vincent Casanova

Éclairage média

Rendant compte du retrait de Nuit et Brouillard au Festival de Cannes, le document est intégralement centré sur "l’affaire" qu’il suscite au détriment de l’oeuvre en tant que telle. À peine sait-on qu’il s’agit d’un documentaire sur "les camps de la mort". Il n’est pas fait mention du Prix Jean Vigo qu’a reçu le film dès janvier 1956, ni des noms d’Alain Resnais et de Jean Cayrol, les auteurs.

Les différents plans sont censés montrer l'agitation qui règne (plan sur un carton "dernière heure", les interjections au début), le tout étant accompagné d'une musique à la fois sombre et énergique pour sursignifier ce que l'on voit. Ce sujet sous couvert de neutralité (le commentaire dit notamment "nous n'avons pas à nous prononcer ici") dénonce indirectement la stratégie des producteurs, Anatole Dauman en particulier, exploitant le scandale suscité par la censure.

En effet, contrôlées par le gouvernement,, les Actualités françaises délivrent ici la voix du régime. En cela, les remarques conclusives soulignant qu'il est "beaucoup plus facile de lancer un film interdit qu'un ouvrage bénéficiant des protections officielles" constituent une morale paradoxale : elles sous-entendent en effet la libéralité du pouvoir en matière de création puisque même interdit et censuré, le film est quand même visible ! Il s'agit ainsi de faire oublier que le film a été retiré de la sélection du Festival de Cannes pour raisons diplomatiques et sous les pressions du gouvernement en place.

Vincent Casanova

Transcription

François Chalais
Comment ? Pardon ? Nous n'avons rien dit. Il y a déjà une catastrophe. L'éviction du film d'Alain Resnais, Nuit et brouillard, consacré aux camps de la mort a provoqué une cascade de protestations. Mesure dite diplomatique sur laquelle nous n'avons pas à nous prononcer ici, mais que les producteurs du film sont bien décidés à exploiter. Il est, en effet, beaucoup plus facile de lancer un film interdit qu'un ouvrage bénéficiant de toutes les protections officielles.