Le Chagrin et la pitié de Marcel Ophüls

03 janvier 1973
02m 39s
Réf. 04001

Notice

Résumé :

Arthur Conte, président de l'ORTF, s'explique sur son refus de diffuser le documentaire Le Chagrin et la pitié consacré à la collaboration.

Date de diffusion :
03 janvier 1973

Contexte historique

Depuis le milieu des années 1950, il règne un certain silence autour de l'attitude des Français pendant l'Occupation. Avec de Gaulle à la présidence de la République, c'est le mythe d'une France résistante qui domine. Après 1968, tournant le dos à la reconstruction épique d'une époque qui ne le fut pas, le film de Marcel Ophüls Le Chagrin et la Pitié, conçu avec André Harris et Alain de Sédouy, est un documentaire sur la vie quotidienne à Clermont-Ferrand pendant l'Occupation. Il y est décrit les hésitations d'un pays peu enclin aux engagements décisifs. Refusant le style démonstratif, Ophüls présente une palette de personnages : pétainistes, collaborateurs, notables, résistants anonymes. Accrochée au détail significatif, cette vision laisse de côté les grandes figures de la Résistance communiste ou gaulliste, habituellement dominantes, au premier rang desquelles de Gaulle lui-même, quasiment absent du film. Par ailleurs, en accordant pour la première fois le premier rôle au témoignage plutôt qu'aux images d'archives, Ophüls innove. Cette alternance fut cependant l'objet de critique car elle juxtapose, sans ménagement mémoire et histoire.

Par ailleurs, le film révèle une France de Vichy, moins conditionnée par la présence allemande qu'on pouvait le croire. Des plages d'oubli apparaissent de manière criante : l'antisémitisme d'État et celui de la population, l'engagement d'une partie des Français auprès de la Waffen-SS. Les Français y apparaissent ainsi veules et fascistes. Inaugurant la mode "rétro" qui voit l'exceptionnelle éclosion de films inspirés de la guerre (près de 45 entre 1974 et 1978), Le Chagrin et la pitié est salué par la critique comme une entreprise salutaire de démythification. Toutefois le film apparaît comme insupportable pour le pouvoir d'alors.

Aussi Ophüls entre-t-il en conflit direct avec la télévision dès 1971, symptôme d'un divorce entre le pouvoir et l'opinion. Gardiens d'une mémoire officielle, gouvernement et télévision ont cherché à tout prix à endiguer la vague déclenchée par ce film. Le projet, financé par la télévision allemande, est diffusé en Allemagne, en Suisse, aux Etats-Unis, aux Pays-Bas mais l'ORTF par la voix de son président Arthur Conte en refuse la diffusion car "le film détruit les mythes dont les Français ont encore besoin". Projeté dans une petite salle du Quartier Latin, le film est vu par 600 000 spectateurs en 87 semaines ininterrompues. Il est diffusé pour la première en 1981 devant 15 millions de téléspectateurs. Remplaçant une légende par une autre (de la France résistance à la France lâche), le film apparaît en définitive surtout comme un film sur la mémoire de l'Occupation. Bénéficiant finalement de la censure, contribuant à épaissir l'idée que le pouvoir avait des choses à cacher, Le Chagrin et la pitié a soulevé avant tout le problème de la transmission du souvenir et révélé le fossé entre une générations qui a vécu la guerre et une autre, née après, qui y a trouvé des réponses à ses interrogations.

Vincent Casanova

Éclairage média

Arthur Conte devient président-directeur général de l'ORTF en 1972. Il incarne la reprise en main de l'institution par le pouvoir. Dès 1971, il s'est opposé à la libéralisation en dénonçant la "mainmise des communistes sur l'ensemble des programmes". Il supprime ainsi les deux unités autonomes d'information. Le vent de liberté qui a soufflé après Mai 68 semble alors bien loin.

Par ailleurs, rompant avec la discrétion de ses prédécesseurs, il apparaît volontiers sur le petit écran. C'est ainsi qu'il participe ici à une émission pour justifier sa politique. Son ton tranche avec celui très mesuré des journalistes, ici François Brigneau qui lui pose deux questions, très vraisemblablement préparées. La réponse du "roi Arthur" se concentre sur le problème posé par la diffusion du Chagrin et la Pitié. Il procède en réalité selon une rhétorique verbale caractéristique de la "langue de bois". Conte commence par répondre à la dernière partie de la question posée, faisant dès lors oublier la première. Le journaliste lui offre cette possibilité : sa double question potentiellement dérangeante peut être réduite à une.

Quant aux justifications qu'il donne, le dossier est ouvert mais aucune date de fermeture n'est proposée, il y est favorable "a priori" ce qui laisse à penser que le "a posteriori" pourra être différent. Les réponses se signalent par un mélange d'objectivité et de subjectivité. Conte use abondamment de la première personne du singulier, ce qui lui permet d'introduire un lien direct avec le téléspectateur. Invoquant des raisons d'ordre technique et moral, il fait en sorte d'apparaître comme un homme respectueux du public, qui prend soin de ne pas troubler les consciences.

Surtout, il se pose en directeur soucieux de liberté, mettant sur le même plan la diffusion d'un documentaire sur l'attitude des Français pendant la Seconde Guerre mondiale et le retour des chansonniers et de l'émission historique La caméra explore le temps, qui avait été interrompue en 1965 sur pression du président de la République de Gaulle. Or, ces deux types de programme ne soulèvent aucunement des questions aussi brûlantes que la responsabilité des Français pendant l'Occupation.

Vincent Casanova

Transcription

Michel Péricard
" La dernière question sur le programme peut-être, François Brigneau? ",
François Brigneau
" Oui, elle est double, cette question : à propos de ghetto, justement, vous avez dénoncé, à votre arrivée, une certaine main mise de l'Inteligencia parisienne sur la télévision et sur la radio. Et vous aviez promis de lutter contre elle. Je voudrai vous demander ce que vous avez fait sur ce point. Secondement, vous nous aviez promis aussi Le Chagrin et la pitié. Où en est-on du passage de ce film ? ".
Arthur Conte
" Pour le chagrin et la pitié, c'est un dossier qui est actuellement ouvert et que j'ai fait mettre en étude. Je suis, pour ma part, favorable a priori à passer sur nos antennes. Mais c'est un film qui pose deux sortes de problèmes. Un problème technique parce qu'il dure quatre heures ou quatre heures et demi. Et c'est un film qui pose les problèmes d'ordre moral sur des familles. C'est-à-dire que j'ai à la fois des protestations graves de familles de résistants comme de la famille de Pierre Laval sur la manière dont certains passages sont traités. Personnellement, sur le plan d'ensemble, je suis toujours d'accord pour une position très libérale. C'est dans ce sens que j'ai laissé passer. La caméra explore le temps. L'émission de Vive le cinéma de Pierre Aushman, que j'ai fait revenir mes chansonniers sur nos antennes. Eux, chaque fois que peux, nous admettons le plus grand choix possible des opinions. Mais là où je peine le plus, c'est quand des familles individuelles, individuellement considérées, sont compromises. Savez-vous ce qui, quelquefois, m'empêche de dormir ? La seule chose, ce sont des problèmes de justice. Quand dans nos informations, nous devons traiter un problème de justice. Quelqu'un tue ou un enfant se suicide. On traite la chose quelquefois avec un manque de délicatesse qui me blesse beaucoup. Et ce sont chaque fois les problèmes les plus douloureux car on touche une famille. Là, on touche l'être humain dans sa sensibilité la plus grande. Et quand j'ai vu que dans ce film, on touchait à l'honneur, à la dignité et même aux souvenirs de certaines familles, c'est ce qui m'a le plus rétracté. Ceci dit, c'est un dossier qui est à l'étude. Aucune décision n'est prise, et le conseil d'administration en sera saisi ".

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