Les procès de Vichy

02 avril 1998
03m 15s
Réf. 04005

Notice

Résumé :

La condamnation de Maurice Papon permet de revenir, depuis le procès de Klaus Barbie, sur la collaboration des fonctionnaires de Vichy.

Date de diffusion :
02 avril 1998

Contexte historique

Dès la Libération s’exprime un esprit de vengeance à l’encontre des collaborateurs ou présupposés tels. Estimée à près de 9 000 morts, cette épuration spontanée a rempli une fonction d’exutoire des violences de l’Occupation et exprimé un besoin profond de réparation et de justice. Pour y mettre fin, une épuration par le haut est souhaitée par De Gaulle. Mais entre la sanction brutale et l’indulgence coupable, la justice doit opérer sans marge de manoeuvre : sans définir précisément la nature des crimes qui leur sont reprochés, elle évite de poser les questions essentielles, réduisant le crime au délit, la faute politique à la trahison. Contrairement à la promesse du Général "le pays, un jour, devra connaître qu’il est vengé" un malaise profond subsiste, ancrant un syndrome de Vichy dans les mémoires françaises. Commencent alors de longues années de silence, légitimé par l’amnistie de 1953.

Les souvenirs enfouis ressurgissent au début des années 1970 après que Georges Pompidou signe discrètement la grâce de Paul Touvier, condamné à mort en 1947, mais couvert par la prescription des crimes de guerre depuis 1967. Entré en 1942 au service d’ordre de la Légion française combattante, il a participé aux exactions de la Milice. Cette décision redouble la politique de silence de l’ORTF et vient donner le sentiment que le pouvoir interdit à la vérité de s’exprimer. C’est à partir de ces années, à l’unisson de l’éveil d’une mémoire juive qui cherche son identité, que se formalise le souci de retrouver d’anciens responsables et de les juger devant des tribunaux français.

Klaus Barbie, l’ancien chef de la Gestapo à Lyon, est localisé dès 1972 en Bolivie, mais il fallut attendre 1983 pour qu’il soit inculpé de crimes contre l’humanité, crimes dont la définition a été fixée par le Tribunal de Nuremberg en 1945 et qui sont déclarés imprescriptibles à partir de 1964.

Il faut encore attendre 1994 pour que qu’un Français Paul Touvier arrêté dans un couvent en 1989 soit jugé pour la première fois. Accusé de complicité de crimes contre l’humanité, il meurt en prison en 1996. Puis vient le tour de Maurice Papon, ancien secrétaire général de la préfecture de la Gironde entre juin 1942 et mai 1944.

Il fait figure de symbole à plusieurs titres : il est le dernier acteur vivant d’une suite d’inculpations retentissantes, bien que la gravité de ses crimes il participa à la déportation de 1590 juifs n’atteignent pas celle des autres. La lenteur de l’instruction, commencée en 1981, mais ralentie par la volonté présidentielle, est devenue l’expression des réticences de la société française à revisiter son passé. Comment assumer le fait que Papon ait été aussi le préfet de police de Paris au moment du massacre de Charonne en 1962 ainsi que ministre du budget dans les années 1970 ? Enfin, en tant qu’administrateur, l’affaire Papon met en question les limites de la complicité de collaboration et pose le problème de la responsabilité ou de sa dissolution des pouvoirs publics. Le régime de Vichy a-t-il été une parenthèse dont la République ne serait pas comptable ? Il a fallu attendre Jacques Chirac pour que la responsabilité collective de la France soit reconnue en juillet 1995. Papon, qui ne reconnut jamais ses actes, fut déclaré coupable et condamné à 10 ans de prison ferme. Déjà très âgé, il bénéficia d’une libération anticipée en 2002. Il ne mourut toutefois que cinq plus tard, à 96 ans, déclenchant une dernière polémique sur son cas, mais ne réveillant plus les spectres de la culpabilité qui s’étaient manifestés lors de son procès.

Vincent Casanova

Éclairage média

Ce sujet est construit comme une leçon d’histoire. Il s’agit avant tout de faire de preuve de pédagogie. Le journaliste tient le rôle d’un professeur, usant d’images d’archives à chaque fois pour illustrer son propos. Elles ont beaucoup plus une fonction "décorative" que réellement explicative. Les plans sur les nombreux dossiers de justice doivent figurer l’ampleur de la tâche accomplie autant que la complexité et l’importance des procès.

Il n'en reste pas moins que c'est le commentaire qui fait tout. À l'exception d'un très bref entretien avec Denis Pechanski, un historien spécialiste des fonctionnaires sous Vichy, l'ensemble du reportage déroule les faits les uns après les autres, énonce et explicite les notions (pour l'imprescriptibilité des crimes contre l'humanité par exemple), s'adressant le plus clairement possible au téléspectateur.

Il y a là une exception propre à l'information télévisée qui, quand il s'agit d'histoire, tient à prendre un peu de temps. On peut y voir tout à la fois la trace de la formation journalistique qui accorde à cette discipline une place de choix et l'héritage de la fonction primitive de la télévision, inventée après-guerre dans une perspective de démocratisation culturelle et de diffusion des connaissances au plus grand nombre. Ce traitement de l'information vient ainsi rappeler les racines radiophoniques du média télévisé dans la mesure où c'est le commentaire qui fait l'information plus que l'image.

Vincent Casanova

Transcription

Daniel Bilalian
Le procès de Maurice Papon sera le dernier sur cette période. Tous les acteurs qui auraient pu être mis en accusation sont, en effet, aujourd'hui, décédés. En effet, après les procès de l'épuration, en 45, le procès du tortionnaire Klaus Barbie, du milicien Paul Touvier, c'était en quelque sorte l'administration française de Vichy qui était jugée au travers de Maurice Papon. Hrevé Cozini.
Journaliste
1987, Klaus Barbie. Il était en prison. Il y retourne. Après 57 jours de procès et 6 heures et demie de délibération, l'homme est condamné à perpétuité. Bien après la période de l'épuration, la France vient de juger sur son territoire un ancien nazi. Ce devait être le début d'une série de procès basés sur une même notion juridique : le crime contre l'humanité. C'est à Nuremberg, en 1945, qu'apparaît cet échelon le plus élevé dans la hiérarchie du crime. L'assasinat, la déportation, l'extermination pour des motifs politiques, raciaux ou religieux constituent le crime contre l'humanité. Par là même, les pays vainqueurs visent tous les coupables du génocide de la solution finale. En 1964, ce crime devient imprescriptible dans la loi française. Le temps ne peut effacer un tel crime. Onze ans plus tard, les magistrats de la Cour de cassation, instance suprême du droit, précisent la définition donnée à Nuremberg. Seuls sont visés les responsables ou complices d'un régime qui pratique ces crimes de façon systématique. Désormais, des français sont dans la ligne de mire de la justice. René Bousquet, lui, ne comparaîta jamais. L'ancien secrétaire général de la police sous Vichy est assasiné le 8 juin 1993 par un déséquilibré. L'année suivante, Paul Touvier est jugé à Versailles, pendant 23 jours. Il s'est constitué prisonnier la veille du procès. Il restera sous les verrous. Après cinq heures et demi de délibération, il est condamné à perpétuité. Mais cette fois, pour complicité de crime contre l'humanité. L'ancien responsable de la milice est reconnu coupable d'avoir exécuté un plan nazi. Car le responsable direct d'un crime doit appartenir aux trois pays en guerre : Allemagne, Japon, Italie. Un français ne peut être que complice. Telle est la décision de la Cour de cassation, en 92. Après l'officier allemand, le milicien français, voici le fonctionnaire. Papon est en liberté. Il ne sera resté que deux jours et demi sous les verrous. Six mois de procès, dix huit heures de délibération décideront finalement d'une condamnation à dix ans. Une sanction qui tranche avec les précédentes, toutes à perpétuité.
Denis Péchanski
Il y a un décalage entre l'attente de la société et ce que pouvait offrir la justice. La société attendait le procès d'un régime et le procès des hauts fonctionnaires sous Vichy. La justice n'est pas là pour ça. La justice est là pour juger un homme.
Journaliste
Un homme coupable de complicité de crime contre l'humanité. Car là encore, la Cour de cassation avait ouvert la voie dès janvier 97 : en préparant des arrestations, Papon commettait un crime administratif contre l'humanité, un crime de bureau.

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