Les historiens face au négationnisme

26 octobre 1987
02m 43s
Réf. 04010

Notice

Résumé :

L’historien Pierre Vidal-Naquet présente son ouvrage Les Assassins de la mémoire, où il démonte les thèses négationnistes.

Type de média :
Date de diffusion :
26 octobre 1987
Source :
Personnalité(s) :

Contexte historique

Au tournant des années 1980, les thèses négationnistes trouvent une résonance insoupçonnée dans les médias, à travers la figure notamment de Robert Faurisson qui remet en cause l’idée que les chambres à gaz aient servie à l’extermination systématique des juifs.

Ces thèses bénéficient du soutien d'une partie de l'extrême gauche, au prétexte d'une liberté absolue d'expression et qui dans son combat pour le peuple palestinien en vient à dénoncer l'invention par l'État juif de la Shoah. Elles bénéficient également du relais de l'extrême droite, notamment par la voix de Jean-Marie Le Pen, qui déclare, en 1987, que les chambres à gaz sont un "point de détail de la Seconde Guerre mondiale". Elles sont portées en réalité par un vaste réseau international, présent aussi bien aux Etats-Unis qu'au Proche-Orient. Ainsi il apparaît que l'ambassade d'Iran, par l'intermédiaire de l'un de ses interprètes, Wahid Gordji, futur responsable d'attentats à Paris en 1986, finançait le diffuseur de l'éditeur de livres négationnistes La Vieille Taupe.

Ces positions, condamnées par la justice, amènent les historiens, désarçonnés dans un premier temps, à réagir publiquement. L’historien de l’Antiquité Pierre Vidal-Naquet lance ainsi une pétition dès 1979, qui affirme qu’il "ne faut pas se demander comment techniquement un tel meurtre de masse a eu lieu [mais] qu’il a été possible techniquement parce qu’il a eu lieu". Pour lui, les négationnistes en niant la réalité du génocide "assassinent" la mémoire des victimes, formule qu’il utilise pour le titre de son ouvrage sur le négationnisme en 1987. Pour les historiens, la réaction n’est donc pas d’ordre scientifique, mais plus largement pédagogique et idéologique.

Il n’empêche que l’on peut considérer que cet écho médiatique donné aux négationnistes contribua à stimuler les historiens dans leurs recherches, tel Raoul Hilberg avec sa somme sur La Destruction des Juifs d’Europe, considérant qu’il était de son devoir de marquer la différence entre l’interprétation et la négation des faits. Il balaie ainsi l’affirmation des négationnistes qu’il n’y aurait aucune preuve et que de "prétendus" témoignages sur le génocide. Par ailleurs, le négationnisme a pris à contre-pied une mémoire juive en pleine mutation, car, rompre le silence, c’est précisément ce que souhaitaient à ce moment-là les rescapés, les témoins et une grande partie de la communauté juive.

Faurisson et ses adeptes ont jeté sciemment de l'huile sur le feu. Les victimes du génocide se retrouvent menacées une seconde fois d'extermination, au moment précis où la victoire contre l'oubli et le refoulement semblait acquise. Pour les négationnistes, c'était le moment où jamais. Vidal-Naquet et la communauté historique se fédérèrent alors pour faire taire, un temps du moins et en France seulement, le mensonge négationniste.

Vincent Casanova

Éclairage média

En à peine quelques minutes, Pierre Vidal-Naquet (son nom est mal orthographié à l’écran) énonce avec une grande clarté l’essentiel. Le journaliste ici ne joue qu’un rôle secondaire, posant juste deux questions qui doivent permettre à l’histoire d’exposer son argumentation. Il s’agit ainsi de porter la parole de la vérité contre celle des négationnistes qui ont envahi souvent les médias. En cela, il y a ici une grande simplicité dans le dispositif dont le but est pédagogique avant tout. Il s’agit de répondre avec la plus grande neutralité, de manière posée et intelligible. Il n’y a pas de public ; pas d’invectives non plus, juste des mots énoncés calmement, rappelant des évidences démontrées sereinement.

Le ton se veut tout à la fois ferme et limpide, contrastant avec la tendance à la polémique que cherche souvent la télévision. Face au danger d'une telle attitude, les médias ont alors pris conscience de leur pouvoir et ont essayé, après avoir contribué à la diffusion du message négationniste, de se racheter en accordant une résonance aux travaux incontestables d'historiens irréprochables comme ceux de Pierre Vidal-Naquet.

Vincent Casanova

Transcription

Journaliste
Pierre Vidal-Naquet est originaire d'une très vieille famille marseillaise. Il est historien. Il s'occupe principalement de la Grèce antique, mais il s'occupe aussi de l'histoire contemporaine. La preuve, ce livre qui vient d'être publié aux éditions La Découverte. Les Assassins de la mémoire. Alors, qui sont les assassins de la mémoire ?
Pierre Vidal-Naquet
J'ai appelé ainsi ceux qui s'intitulent eux-mêmes "révisionnistes", mot qu'ils ont d'ailleurs usurpé, et qui nient l'existence, pendant la seconde Guerre mondiale, d'un génocide des juifs et des tsiganes. Ils disent, par exemple, qu'à Auschwitz, il n'est pas mort plus de 50 000 personnes et que les chambres à gaz hitlériennes sont une invention de la propagande sioniste alliée, voire soviétique.
Journaliste
Alors, ce qu'il y a de très curieux, c'est le fait qu'un argument aussi insoutenable, aussi invraisemblable puisse paraître quelquefois presque crédible.
Pierre Vidal-Naquet
Et bien, s'il paraît crédible, c'est que nous, historiens, nous n'aurons pas fait notre métier. Car pour les historiens, cet argument ne vaut rien. Mais il est vrai que, de même que l'on racontait, avec des apparences d'arguments que Dreyfus était coupable, on raconte, avec des apparences d'arguments, que les chambres à gaz n'ont pas existé. Et cela pourquoi ? Tout simplement parce que ces historiens, qu'ils se recrutent à l'ultra gauche ou à l'extrême droite, ces prétendus historiens, font ce que les nazis avaient déjà commencé, c'est-à-dire dissimuler leurs forfaits. Les nazis ne proclamaient pas l'existence des chambres à gaz urbi et orbi. Ils les cachaient soigneusement, ils les appelaient "salles de douche". Bref, ils faisaient tout pour les dissimuler, pour que tout se passe en bon ordre pendant leur règne. Et ils ont détruit, systématiquement, ils ont détruit systématiquement toutes les traces de leurs forfaits à partir de 1943.
Journaliste
Alors, c'est ce que certains appellent, aujourd'hui, " les détails de l'Histoire ". Est-ce qu'on peut penser qu'il y a une internationale de...
Pierre Vidal-Naquet
Il y a parfaitement une internationale de ces prétendus révisionistes. Elle tient des congrès à Los Angeles, régulièrement. Elle a ses journaux en anglais, en français. Elle a aussi des personnages assez bizarres, comme ce suédois qui organise des tours de Pologne révisionnistes, c'est-à-dire qu'il emmène des touristes en car à Auschwitz ou à Treblinka et il leur dit : " Voilà ces endroits où il ne s'est rien passé ". Je suppose qu'ils y trouvent quelque jouissance personnelle.
Journaliste
Merci. Je rappelle le titre de votre livre : Pierre Vidal-Naquet, "Les Assassins de la mémoire", aux éditions La Découverte.