L'offensive du printemps 1918 ("Opération Michael") : dernière carte allemande pour tenter de briser le front allié [muet]

21 mars 1918
05m 43s
Réf. 04514

Notice

Résumé :

Préparée par Ludendorff depuis la fin 1917, l'opération "Michael" est lancée le 21 mars 1918 : après plusieurs heures de tirs d'artillerie, l'infanterie allemande se lance à l'assaut des lignes alliées. L'offensive est un succès avant de s'enliser.

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Date de diffusion :
21 mars 1918
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Contexte historique

Au début de l'année 1918, deux conceptions stratégiques différentes se font jour. Les Alliés, fragilisés par les crises de l'année 1917 (mutineries et grèves) mais possédant désormais un avantage évident sur le long terme grâce à l'arrivée des troupes américaines et à la production sur une grande échelle de nouveaux armements (chars, avions), adoptent une attitude défensive prudente : "j'attends les Américains et les chars" déclarait ainsi le général Pétain pour justifier l'absence de nouvelles offensives après l'échec du Chemin des Dames (avril 1917). Du côté allemand en revanche, l'effondrement du front russe et la signature de la paix de Brest Litovsk (mars 1918) permettent d'engager toutes les forces disponibles sur le front de l'Ouest. Le général Ludendorff dispose désormais de 190 divisions allemandes et deux autrichiennes à l'Ouest contre les 178 divisions alliées. Mais Ludendorff sait que cet avantage numérique ne durera pas, du fait de l'arrivée progressive des soldats américains. Il sait également que les réserves sont plus nombreuses au sein du camp allié. Il faut donc pour les Allemands remporter une victoire éclatante le plus rapidement possible afin de pousser les Alliés à négocier.

Ludendorff décide ainsi d'engager toutes ses forces disponibles dans une offensive de grande envergure, qui reçoit le nom "d'opération Michael" (qualifiée aussi de "grande bataille" en Allemagne) et consistant à tenter une percée en profondeur au niveau de la Somme afin de séparer les troupes britanniques situées au Nord des troupes françaises situées au Sud pour ensuite effectuer un double mouvement avec une opération d'encerclement des troupes britanniques dans les Flandres et une progression vers Paris. L'opération "Michael" est lancée le 21 mars 1918 : durant plusieurs heures, les Allemands se livrent à un violent bombardement des tranchées alliées, utilisant notamment de nombreux gaz pour paralyser l'adversaire (gaz moutarde, chlore, phosgène et lacrymogène). Les troupes d'assaut allemandes sortent ensuite de leurs tranchées, traversent le "no man's land" et commencent à traverser les positions alliées. Les troupes britanniques situées au centre du front (région de Saint-Quentin), commandées par le général Gough, sont obligées de battre en retraite et les Allemands ont réussi à ouvrir la brèche tant espérée. La journée du 21 mars fut incontestablement une importante victoire allemande : les lignes de défense alliées cèdent sur l'ensemble du front et le danger d'une séparation des armées françaises et britanniques se précise.

Tandis que les Français souhaitent avant tout privilégier la sauvegarde de Paris, les Britanniques s'évertuent à protéger leurs communications en direction de la Manche. D'importantes divergences éclatent ainsi sur la stratégie à adopter et une véritable crise interalliée se déclenche à la fin du mois de mars 1918. A Doullens, près d'Amiens, une conférence franco-britannique est convoquée le 26 mars, à laquelle participent Poincaré (président de la République), Clemenceau (président du Conseil), lord Milner (ministre de la Guerre britannique) et les généraux Pétain, Haigh et Foch. C'est au cours de cette conférence que le général Foch, afin de renforcer l'unité de l'armée alliée, fut chargé de la coordination de l'action des armées françaises et britanniques. Ce fut la première étape vers le commandement unique qui lui sera confié officiellement le 17 avril. Le 5 avril, les Allemands ont avancé de trente kilomètres sur un front de quatre-vingt kilomètres et ne se trouvent plus qu'à sept kilomètres d'Amiens. Pour la première fois depuis la fin de l'année 1914, l'un des deux adversaires pense avoir obtenu la fameuse percée tant de fois recherchée afin de rompre le front ennemi et de reprendre la guerre de mouvement et d'offensive. Le Kaiser est si satisfait des résultats obtenus qu'il a accordé aux écoliers un "jour de la victoire" férié et décoré Hindenburg de la grand-croix de la Croix de fer, reçue pour la dernière fois par Blücher, vainqueur de Napoléon en 1815.

A partir de la mi-avril, l'état-major allemand décide de passer à la seconde partie du plan adopté. L'opération "Michael" laisse désormais la place à l'opération "George" au nord (encerclement des troupes britanniques dans les Flandres) et l'opération "Blücher" au Sud (poussée en direction de Paris). Dans les Flandres, en dépit de la prise du mont Kemmel (25 avril), les Allemands s'enlisent, notamment face au saillant d'Ypres. Ils ne parviennent pas à atteindre leur objectif : le littoral et les ports de la Manche. L'offensive vers Paris semble au départ mieux fonctionner : les Allemands progressent le long de la vallée de l'Oise au cours d'une offensive lancée en mai et ne sont plus qu'à une centaine de kilomètres de Paris au début juin 1918. Paris est désormais menacée directement par le déploiement d'un canon à longue portée, connu sous le nom de "grosse Bertha", et capable de bombarder la ville, avec des effets psychologiques et matériels considérables, depuis une position située à 120 kilomètres de là. Le sort de la guerre se joue en fait à la mi juillet 1918.

Le 15 juillet, Ludendorff lance toutes ses forces en direction de Paris. Cette "offensive de la paix" constitue en fait sa dernière carte. L'attaque allemande connaît quelques succès partiels. Mais prévenues par leur service de renseignements, les armées alliées ont en fait évacué leurs premières lignes pour mieux organiser leurs défenses en arrière. Dans la nuit du 18 au 19 juillet 1918, les avants-gardes allemandes qui avaient traversé la Marne trois jours plus tôt sont obligées de se replier derrière le fleuve. La retraite se poursuit les jours suivants. La "seconde bataille de la Marne" est terminée et l'armée alliée peut lancer une gigantesque contre-offensive, dont le général Mangin, parti depuis la forêt de Villers-Cotterêts, constitue le fer de lance. Le 8 août 1918, l'armée alliée qui peut désormais compter sur l'engagement des Américains et l'utilisation de plusieurs centaines de chars, entame une large percée au sein des positions allemandes. A la fin du mois d'août, les Alliés ont progressé jusqu'aux fortifications avancées de la ligne Hindenburg, d'où ils avaient été repoussés par l'offensive allemande de mars.

Ludendorff qualifia la journée du 8 août de "jour noir de l'armée allemande". La défaite de l'Allemagne devenait à partir de ce jour inéluctable. Les grandes offensives du printemps 1918, vécues dans un premier temps du côté allemand comme une véritable victoire, ne firent en fait que précipiter cette défaite. La progression allemande s'était en effet accompagnée de pertes considérables (près d'un million d'hommes en quelques mois), qu'il apparaissait de plus en plus difficile de combler devant l'absence de réserve. Les Alliés avaient eux aussi subi de nombreuses pertes lors de ces combats mais pouvaient bénéficier désormais de l'apport de sang neuf avec l'arrivée de plusieurs millions de soldats américains. L'avantage numérique mais aussi matériel penchait donc désormais inéluctablement en faveur du camp allié.

Fabrice Grenard

Éclairage média

Ce reportage tourné par les services allemands permet de montrer la guerre vécue du côté de l'Allemagne. La grande offensive du printemps 1918 devait constituer pour les Allemands l'assaut final permettant de mener à la victoire. Tout est donc fait pour montrer combien cette offensive fut un succès : progression rapide des troupes d'assaut à travers le no man's land, franchissement des systèmes de défenses adverses (chevaux de frises et barbelés notamment), investissements des tranchées adverses nettoyées au lance-flammes, importantes colonnes de prisonniers français et britanniques partant en captivité sous la surveillance de soldats allemands...

En Allemagne, il est certain que l'offensive du printemps 1918 fut perçue comme une grande victoire, ce genre de reportages participant indéniablement à en renforcer le sentiment. Ce phénomène explique également pourquoi la défaite qui surviendra quelques semaines plus tard seulement sera finalement perçue comme une véritable surprise par l'opinion, ce qui permettra après la guerre d'alimenter toute la thématique de la trahison et du "coup de poignard dans le dos". Les responsables militaires (Hindenburg, Ludendorff) ayant insisté sur les succès importants obtenus au printemps 1918, tout en cachant certaines réalités (nombre de victimes considérables, rapport de force de plus en plus défavorable pour l'Allemagne, absence d'armes nouvelles -chars et avions- en quantité suffisante), jouèrent un rôle important pour expliquer ce sentiment dominant à la fin de la guerre.

Les services de cinématographie français n'avaient pas le droit de montrer d'images de soldats allemands, à l'exception de prisonniers ou de soldats tués. Ce reportage est donc intéressant car il permet de montrer les techniques militaires et les armes utilisées par l'armée allemande, totalement invisibles sur les reportages français. On aperçoit ainsi une utilisation importante du gaz pour les bombardements (les artilleurs portant des masques à gaz). Les troupes d'assaut utilisent essentiellement la stratégie "d'infiltration" : des petits groupes de corps francs composés d'une dizaine de soldats, opèrent de manière isolée et se lancent à l'assaut des tranchées adverses, nettoyées au lance-flammes. Il ne s'agit donc pas de grande offensive de masse, où l'ensemble des forces d'infanterie sont engagées en même temps, comme celles qu'avaient pu pratiquer les armées alliées sur la Somme en 1916 ou au Chemin des Dames en 1917.

Il apparaît difficile enfin de faire la part entre "scénarisation" et images prises sur le vif. Contrairement au début de la guerre, les reportages tournés en 1917 et 1918 ne sont pas d'entières reconstitutions et comportent de véritables scènes de combats. Les seules images réellement saisissables restent toutefois celles du départ de l'assaut lancé de loin. On peut donc logiquement penser que ce reportage regroupe des images authentiques (tirs d'artillerie, troupes allemandes montant à l'attaque depuis leurs tranchées) et des reconstitutions d'assaut (les scènes notamment où l'on aperçoit de loin des soldats allemands nettoyant des tranchées au lance-flammes sans jamais voir de soldats ennemis).

Fabrice Grenard