La chanson de Craonne : lassitude et contestation des soldats au lendemain de l'échec de l'offensive du Chemin des Dames

18 juin 1985
03m 20s
Réf. 04530

Notice

Résumé :

La chanson de Craonne témoigne de la lassitude des soldats et d'un mouvement de contestation naissant au sein de l'armée après l'échec et les terribles pertes de l'offensive du Chemin des Dames menée à l'initiative du général Nivelle en avril 1917.

Type de média :
Date de diffusion :
18 juin 1985
Date d'événement :
16 avril 1917
Lieux :

Contexte historique

Au début de l'année 1917, le nouveau commandant en chef de l'armée française, le général Nivelle, souhaite sortir d'une guerre de position qui s'éternise et percer le front adverse en concentrant une attaque brusque et massive sur un point donné : l'objectif fixé est le Chemin des Dames, aux confins de l'Aisne et de la Champagne, dont le relief permet à ses occupants d'obtenir un avantage stratégique indéniable, notamment pour l'usage de l'artillerie.

L'offensive est lancée le 16 avril 1917, impliquant les 5ème et 6ème armées des généraux Mangin et Mazel. Dès la première journée, l'échec est patent : l'avance n'avait été que de 500 mètres au lieu des 10 kilomètres prévus. L'Etat-major s'entête cependant et insiste en relançant plusieurs fois l'offensive. A chaque fois, les gains territoriaux sont minimes tandis que les pertes humaines atteignent des records : en deux semaines, jusqu'au 30 avril, les pertes françaises s'élèvent à 147 000 hommes dont 40 000 morts. Prévenus de l'attaque, les Allemands avaient eu le temps de consolider leurs défenses dans ce secteur. Pour riposter à l'attaque française, ils ont également adopté une stratégie de "défense en profondeur" consistant à dégarnir les premières lignes, en ne laissant que quelques points de fixation pour ralentir l'avancée française, et rassembler l'essentiel de leurs troupes à l'arrière, hors de portée de l'artillerie française. La préparation d'artillerie dans les heures précédant l'assaut n'eut ainsi qu'un effet très limité puisqu'elle détruisit des positions que l'ennemi avait quittées. Et l'infanterie française se heurta lors d'une progression particulièrement pénible le long d'une pente escarpée et boisée, parsemée de grottes, à des troupes allemandes beaucoup plus fraîches.

Le plateau de Craonne fut l'un des secteurs les plus disputés à l'Est du Chemin des Dames. Sa prise était vitale pour l'armée française : en cas de victoire, les Allemands seraient pris à revers et les artilleurs bénéficieraient d'une position stratégique pour bombarder les positions ennemies. Au moment de l'assaut, les vagues de soldats devaient franchir à découvert un marais sans fin, puis escalader une pente abrupte. Mais les nids de mitrailleuses allemands, que n'avaient pas réussi à détruire l'artillerie française, les massacrèrent sous un feu croisé. Lors des combats, le petit village de Craonne fut entièrement rasé (aujourd'hui, le village a été reconstruit à côté de son site original, en contrebas du plateau). Craonne sera finalement enlevé par l'armée française au début du mois de mai 1917. Mais les pertes ont été telles que l'offensive est arrêtée le 15 mai. Le jour même, Nivelle fut relevé de son commandement et remplacé par Pétain.

Les conséquences de cette hécatombe furent une importante baisse de moral au sein de l'armée française. La lassitude, le sentiment d'être sacrifiés inutilement furent à l'origine des premières grandes mutineries au sein de l'armée française depuis les débuts de la guerre. En octobre 1917, Nivelle sera mis hors de cause par une commission d'enquête créée après l'échec du chemin des Dames. Son nom restera toutefois lié pour toujours à cet échec : il sera d'ailleurs le seul général ayant commandé une armée pendant le conflit à ne pas être invité au défilé de la victoire.

Composée lors de ce désastre, la chanson de Craonne témoigne de la lassitude des soldats face à des offensives inutiles et particulièrement coûteuses en vie humaine. Elle obtient un tel succès parmi les soldats qu'elle fut interdite par le haut-commandement (elle le restera jusque dans les années 1970). Une prime importante et le retour à la vie civile aurait été offert à celui qui en dénoncerait l'auteur. Jamais trahi, ce dernier est resté anonyme.

Fabrice Grenard

Éclairage média

Publiée sous le titre de "Chanson de Lorette" par l'écrivain et militant communiste Paul Vaillant-Couturier, mais surtout connue sous le nom de "Chanson de Craonne", cette chanson anonyme composée lors des combats de 1917 au Chemin des Dames reprend l'air d'une valse à succès de l'avant-guerre, "Bonsoir m'amour". Apprise par coeur et transmise oralement parmi les combattants, il semblerait qu'elle eut différentes versions à partir de 1915, faisant à chaque fois référence à des combats meurtriers (Artois, Verdun). Mais c'est la version composée en avril 1917, au lendemain des terribles combats sur le plateau de Craonne, qui s'imposera et restera la plus connue.

Le texte permet d'aborder plusieurs aspects. Il contient tout d'abord des allusions au quotidien des tranchées, avec notamment ce moment crucial, tant attendu pour les uns et tant redouté pour les autres, qu'est la relève. L'adieu aux siens est particulièrement difficile et la montée au front ne se fait qu'avec résignation ("on s'en va là haut en baissant la tête"). Le texte laisse deviner toute la souffrance, l'isolement, la peur que représente le séjour en première ligne.

Un second intérêt du texte est de souligner les rancoeurs qui se développent entre les soldats du front et l'arrière ("c'est malheureux de voir sur les grands boulevards tous ces gros qui font leur foire"). C'est toute la thématique des "embusqués" (ceux qui ont réussi à échapper à la mobilisation grâce à leurs relations) et des "profiteurs de guerre" (industriels, commerçants... qui s'enrichissent à la faveur du conflit) dont les comportements scandalisent des soldats qui se sacrifient pour la défense de la patrie. Le texte de la chanson oppose ainsi les "civelots" (civils protégés) aux "purotins" (fantassins exposés). L'arrière ne peut comprendre les souffrances endurées par les soldats au front, souffrances d'ailleurs soigneusement dissimulées par la censure et la propagande.

Enfin, la chanson témoigne de la lassitude et de la baisse du moral des soldats au printemps 1917. Depuis les débuts du conflit, malgré des conditions particulièrement difficiles, le soldat français "tenait bon". Pour la première fois en 1917, le sentiment d'être sacrifié inutilement se développe sur une large échelle et des soldats refusent d'obéir aux ordres. C'est ce sentiment général qui entraîna le développement des mutineries au sein de l'armée (30 à 40 000 mutins). La désobéissance n'est plus individuelle et isolée, comme cela avait pu être le cas depuis 1914, mais collective. Le dernier couplet fait allusion à cette indiscipline, assurant que "les troufions -soldats- vont tous se mettre en grève". Le terme de grève est intéressant car il témoigne de l'état d'esprit des soldats qui refusent d'obéir. Le terme de mutinerie, le plus souvent utilisé, apparaît quelque peu impropre (une mutinerie implique souvent des violences envers les supérieurs, qui n'existeront pas en 1917. Les soldats n'en veulent pas à leurs officiers, qui paient d'ailleurs eux aussi un très lourd tribut à la guerre, mais à "ceux d'en haut", Etat-major et gouvernement, qui décident de lancer des offensives inutiles). Le terme de grève, au contraire, témoigne de la volonté de revendiquer de meilleures conditions de vie dans les tranchées et l'arrêt d'offensives particulièrement meurtrières. Mais il n'a jamais été dans l'intention des soldats de ne plus tenir le front contre les attaques ennemies. Les mutins n'étaient pas des pacifistes, comme cela a parfois été dit : ils souhaitaient simplement que leur sort soit mieux pris en compte. Et de fait, le limogeage de Nivelle, son remplacement par Pétain, l'adoption d'un certain nombre de mesures visant à améliorer la condition des soldats (séjours au front moins longs, permissions plus nombreuses et plus longues) et l'arrêt des grandes offensives permettront un retour à l'ordre dès l'été 1917.

Fabrice Grenard

Transcription

Journaliste
Par Marc Ogeret.
Ogeret Marc
[Quand au bout de huit jours le repos terminé
On va reprendre les tranchées
Notre place est si utile
Que sans nous on prend la pile
Mais c'est bien fini, on en a assez
Personne ne veut plus marcher
Et le coeur bien gros, comme dans un sanglot
On dit adieu aux civ' lots
Même sans tambours, même sans trompettes
On s'en va là-haut en baissant la tête
Adieu la vie, adieu l'amour
Adieu toutes les femmes
C'est bien fini, c'est pour toujours
De cette guerre infâme
C'est à Craonne sur le plateau
Qu'on doit laisser sa peau
Car nous sommes tous condamnés
Nous sommes les sacrifiés
C'est malheureux de voir sur les grands boulevards
Tous ces gros qui font la foire
Si pour eux la vie est rose
Pour nous c'est pas la même chose
Au lieu de se cacher tous ces embusqués
Feraient mieux de monter aux tranchées
Pour défendre leur bien, car nous n'avons rien
Nous autres les pauvres purotins
Tous nos camarades sont étendus là
Pour sauver les biens de ces messieurs là
Ceux qu'ont le pognon, ceux-là reviendront
Car c'est pour eux qu'on crève
Mais c'est fini, car les trouffions
Vont tous se mettre en grève
Ce sera votre tour messieurs les gros
De monter sur le plateau
Car si vous voulez faire la guerre
Payez-la de votre peau.]