La Polynésie française à l'heure du premier essai nucléaire

05 juillet 1966
03m 02s
Réf. 04543

Notice

Résumé :

Reportage sur la vie à Tahiti peu avant le premier essai nucléaire sur l'atoll de Mururoa.

Type de média :
Date de diffusion :
05 juillet 1966
Date d'événement :
02 juillet 1966
Source :

Contexte historique

A la suite de l'indépendance de l'Algérie et de l'arrêt des expériences nucléaires françaises menées à Reggane depuis 1960, le gouvernement français décide en 1963 de créer en Polynésie française, dans l'archipel des Tuamotu, le Centre d'expérimentation du Pacifique (CEP). Les sites d'expérimentations nucléaires sont implantés sur deux atolls éloignés - à environ 1 200 kilomètres de Tahiti - et inhabités, Mururoa et Fangataufa, où de nombreuses infrastructures sont construites. Dans le même temps, le CEP installe son centre de commandement sur l'île de Tahiti et utilise l'atoll de Hao comme base logistique, y faisant construire une longue piste d'aviation.

Le premier essai nucléaire aérien a lieu sur l'atoll de Mururoa le 2 juillet 1966. Par la suite, de 1966 à 1996, 181 essais nucléaires sont effectués, la plupart souterrains, seuls 41 étant aériens, tous réalisés entre 1966 et 1974. L'impact du CEP sur la Polynésie française a été très important. Son implantation a provoqué l'afflux à Tahiti de quelque 10 000 métropolitains, civils et militaires. De nombreux Polynésiens s'y installent également et sont employés par le CEP. En 1968, ce dernier fait travailler plus de 15 000 personnes, et encore 9 000 en 1983. Le CEP devient donc l'employeur principal de la Polynésie française. Les dépenses publiques ne cessent par ailleurs de s'accroître, de même que le niveau de vie moyen des Polynésiens. Après un moratoire pris par François Mitterrand en 1992, Jacques Chirac décide la reprise des essais nucléaires en 1995. Cette dernière campagne prend fin avec l'essai du 27 janvier 1996. A l'issue de ces tests, la France signe les protocoles du traité de Rarotonga, qui avait créé en 1985 une zone dénucléarisée dans le Pacifique Sud, puis le traité d'interdiction complète des essais nucléaires. Le CEP ferme donc ses portes, ce qui suscite une grande inquiétude en Polynésie en raison de son poids essentiel dans l'économie locale. L'Etat français s'engage ainsi à maintenir pendant dix ans le niveau des flux financiers dûs à l'activité du CEP, soit 152 millions d'euros par an, et un Fonds pour la reconversion de la Polynésie française est mis en place.

Enfin, la question de l'incidence des essais nucléaires sur la santé des Polynésiens est posée avec une plus grande acuité depuis le début des années 2000. Des associations cherchent à montrer que la population a bien été touchée par des retombées radioactives et à obtenir de l'Etat des indemnisations. Une commission d'enquête de l'Assemblée de Polynésie sur les essais nucléaires a quant à elle conclu en 2006 qu'une dizaine d'essais atmosphériques réalisés de 1966 à 1974 avaient été polluants.

Christophe Gracieux

Éclairage média

Diffusé par Les Actualités Françaises le 5 juillet 1966, ce sujet est consacré à la vie à Tahiti alors que le premier essai nucléaire est sur le point de se dérouler à Mururoa. Il ne se préoccupe toutefois guère des expérimentations nucléaires: elles ne sont que rapidement évoquées par le biais d'images des chantiers sur les atolls d'Hao et de Mururoa et au détour de l'interview d'un métropolitain dont on ne sait à quel titre il est interrogé.

Ce sujet prend en fait pour prétexte l'essai nucléaire pour proposer un reportage sur Tahiti et ses habitants qui abonde en clichés. Il ne montre ainsi que des images extrêmement stéréotypées de Tahiti, uniquement folkloriques. C'est par exemple le cas de la cérémonie d'inauguration du nouveau port de Papeete : aucun plan des nouvelles installations n'est proposé au profit d'images de la reine de Tahiti et de rameurs en costume folklorique à bord de pirogues. De même, le commentaire sur l'essor du tourisme étranger à Tahiti est uniquement illustré par l'accueil de touristes par des Tahitiennes leur mettant au cou des colliers de fleurs. Le cliché de la vahiné est ainsi particulièrement présent tout au long du sujet.

Ce dernier n'offre donc de Tahiti qu'une image de carte postale, où il fait bon vivre, sur la plage, accompagné des jeunes filles locales. La musique traditionnelle est d'ailleurs présente en fond sonore quasiment tout au long du reportage. Le commentaire lui-même est à l'aune des images proposées, très stéréotypé, souvent paternaliste, voire colonialiste. Ainsi, selon le commentateur, "le folklore est toujours le roi des îles", à Tahiti "on se baigne perpétuellement au son des guitares" et la vahiné connaît "une motorisation très poussée".

Christophe Gracieux

Transcription

Présentateur
Le compte à rebours avait commencé à Tahiti le 1er janvier 64. Il avait fallu souvent transporter le matériel dans des conditions difficiles. Aujourd'hui sur l'atoll d'Hao la France possède une base avancée complète. Là où ne poussaient voici deux ans que quelques cocotiers, une piste de 3400 mètres peut accueillir les plus gros appareils. L'atoll de Mururoa constitue un des sites de tir atomique. On l'a doté de trois immenses blockhaus d'observation dont le plus grand, Denise, représente une masse de béton de 60 000 tonnes. Tous ces préparatifs destinés à permettre la première des expériences atomiques du Pacifique n'ont pas apparemment troublé la vie des tahitiens. Papeete reste toujours aussi fier de ses autobus de légende. Hormis le nombre des militaires qui a augmenté, le seul signe apparent de changement semble bien être une motorisation très poussée de la vahiné. Compte tenu de cette accélération du rythme de vie, il apparaît que l'explosion de Mururoa, qui devait se produire à 12 100 km de là, n'a eu aucune prise sur le moral de l'homme de la rue.
Fonctionnaire
Il pense, l'homme de la rue pense que toutes les précautions ont été prises et comme les européens sont, comme les métropolitains sont, comme le reste à Tahiti ne s'enfuient pas de Tahiti n'est-ce pas, ils ont confiance, et pensent vraiment que toutes les précautions ont été prises pour qu'il n'y ait rien à Tahiti.
Journaliste
Et ils n'ont pas peur.
Fonctionnaire
Et ils n'ont pas peur. Vraiment, ils n'ont pas peur.
Présentateur
Le général Billotte et Monsieur Jacques Foccart ont pu constater en inaugurant le nouveau port de Papeete que le folklore est toujours le roi des îles. Quant à la reine de Tahiti, elle leur a souhaité la bienvenue selon les usages locaux. Les transports aériens continuent d'amener leur cargaison habituelle de touristes étrangers. Les touristes américains notamment ne semblent pas s'être inquiétés des expériences nucléaires. L'élément féminin domine nettement. Aurait-on fait courir le bruit que les vahinés se faisaient rares ? Le trafic du port de plaisance de Papeete augmente. Les yachts battant pavillon américain, australien, anglais ou néo-zélandais se bousculent. L'encombrement de Saint-Tropez n'est pas atteint mais on est sur la bonne voie. Tahiti à l'heure atomique reste somme toute assez semblable à Tahiti d'hier et de toujours ; un bord de mer de rêve où l'on se baigne perpétuellement au son des guitares.