Patrick Chamoiseau et la créolité

15 novembre 1992
03m 02s
Réf. 04552

Notice

Résumé :

Patrick Chamoiseau, écrivain martiniquais, est l'héritier d'Aimé Césaire et d'Edouard Glissant. Lauréat du prix Goncourt en 1992 pour Texaco, il s'efforce de promouvoir la richesse culturelle et linguistique des Antilles grâce au concept de "créolité".

Type de média :
Date de diffusion :
15 novembre 1992
Source :

Contexte historique

Héritier de la "négritude" d'Aimé Césaire et de l' "antillanité" d'Edouard Glissant, Patrick Chamoiseau, écrivain talentueux, développe le concept de "créolité".

Né en 1953 à Fort-de-France, il est diplômé de droit et d'économie, et exerce en Martinique comme éducateur social auprès du tribunal pour enfants.

Sa Chronique des sept misères (1986) et son Solibo le magnifique (1988) témoignent de sa volonté de se présenter comme un "marqueur de paroles". Patrick Chamoiseau entend en effet capter la parole vivante, les jeux verbaux du créole, enregistrer de manière quasi ethnographique des manières de vivre en train de disparaître, et les transmettre par le biais de l'écriture. En 1992, son roman Texaco, qui brosse l'histoire des Antilles de l'esclavage jusqu'aux bidonvilles de Fort de France, est récompensé par le prix Goncourt.

Dans deux manifestes Eloge de la créolité en 1989 puis Lettres créoles en 1991 écrits avec Raphaël Confiant et le linguiste Jean Barnabé pour le premier opus, il défend le concept de "créolité". Dans la voie ouverte par Edouard Glissant, il plaide pour la pluralité linguistique et revendique les glissements transculturels.

Son essai Ecrire en pays dominé, publié en 1997, permet à Patrick Chamoiseau de définir l'esclavage comme le moment fondateur de la réalité antillaise et de s'insurger contre la permanence du phénomène colonisateur dont la violence se prolonge sous des formes plus insidieuses. Il insiste alors sur le rôle de l'écrivain qui doit élargir l'horizon humain en développant un imaginaire pluriculturel libérant les individus.

Le talent de Patrick Chamoiseau, qui se réclame de William Faulkner, tient avant tout à l'inventivité de sa langue qui emprunte tant au français qu'au créole et multiplie les créations lexicales. Son dernier roman, Un dimanche au cachot, publié en 2007, confirme à la fois l'importance de la mémoire de l'esclavage dans son oeuvre et sa richesse lexicale.

Julie Le Gac

Éclairage média

Après un lancement plateau expliquant l'importance des influences intellectuelles d'Aimé Césaire et d'Edouard Glissant, un reportage en Martinique présente à la fois l'oeuvre et la personne du dernier lauréat du prix Goncourt.

Dans un premier temps, le document présente le quartier de Texaco, des bidonvilles situés en banlieue de Fort de France, dont le nom sert de titre au dernier roman de Patrick Chamoiseau. Cette précision a aussi pour vocation de montrer que l'auteur, est certes un brillant écrivain, mais également un individu engagé, à travers ses livres, dans le réel.

Dans un second temps, Patrick Chamoiseau interviewé de manière classique dans sa bibliothèque, définit son concept de "créolité". Avec entrain et conviction, il loue l'importance du métissage des langues et des cultures au sein de la société antillaise.

Par ailleurs, le reportage présente la personne de Patrick Chamoiseau. Sa riche carrière d'écrivain est énoncée par le biais de ses précédentes publications. Toutefois, la personnalité de l'auteur est plus riche encore. Féru des traditions orales antillaises, il est également engagé dans une carrière de travailleur social.

Enfin, le reportage se conclut sur l'établissement d'une filiation avec Aimé Césaire. Patrick Chamoiseau est d'ailleurs conscient d'appartenir à une génération qui doit reprendre le combat entrepris par Césaire, celui qui a poussé son "grand cri nègre", mais n'est pas parvenu au bout de son combat. La créolité, héritière de la négritude, se doit dès lors non seulement de mettre en valeur la culture antillaise mais aussi d'aider la société antillaise à assumer son histoire.

Julie Le Gac

Transcription

Présentatrice
Texaco : c'est le troisième roman de Patrick Chamoiseau, l'un des chefs de file de la nouvelle génération pour la littérature antillaise.
Journaliste
Chamoiseau n'a pas encore 40 ans, il fait partie d'une génération qui a été bercée par la négritude chère à Aimé Césaire, et surtout par le concept d'antillanité développé par Edouard Glissant. Aujourd'hui, c'est l'heure de la créolité alors à travers Texaco, on a essayé de savoir un petit peu qui était Patrick Chamoiseau et ce qu'était ce concept de créolité, tout de suite explication de texte.
Reporter
Texaco, un quartier miséreux de Fort de France, pour Chamoiseau ce n'est pas un bidonville mais une mangrove urbaine. C'est un peu le résumé de 150 ans d'histoire à la Martinique, le condensé de la créolité en train de se bâtir.
Patrick Chamoiseau
L'idée de créolité nous paraît importante pourquoi ? Parce qu'il y a désormais la nécessité de penser autrement son identité. Comment en étant créole, comment penser le fait que nous relevions de tant de terre, de tant d'histoire et que nous devions assumer notre identité par le biais de plusieurs langues. Ça c'est important.
Reporter
1989, il publie avec son alter ego Raphaël Confiant et avec le Professeur Barnabé " Eloge de la créolité ", un manifeste fondateur d'un mouvement littéraire. Chamoiseau devient porteur d'un patrimoine. Dans Texaco, il se définit comme le marqueur de parole, le détenteur d'une mémoire nourrie par la culture orale.
Patrick Chamoiseau
Dès que j'ai la possibilité d'aller écouter de vieux conteurs, j'y vais et j'enregistre, j'écoute pour voir comment ils font et avec ça j'essaie de produire du travail.
Reporter
Attaché à la Martinique, il fait des études de lettre et d'économie en métropole. Il travaillera ensuite comme éducateur à la prison de Fleury Mérogis. Aujourd'hui, à côté de l'écrivain il y a toujours le travailleur social, celui qui est à l'écoute des soubresauts et des malaises de la société martiniquaise. Auteur de bande dessinée en créole, il entre dans le monde de la littérature en 1986 avec " Chronique des sept misères ". Suivra " Solibo magnifique " et " Antan d'enfance ". Avec Texaco, il devient un auteur incontournable après la négritude et l'antillanité chère à Edouard Glissant, il faut parler aujourd'hui de la génération " Chamoiseau ", celle qui fait vaciller la statue d'Aimé Césaire.
Patrick Chamoiseau
Lorsque j'ai lu " Moi, laminaire", moi je crois qu'il y a des accents douloureux mais d'une grande profondeur poétique, d'une grande beauté poétique, justement parce qu'on voit l'effondrement des rêves. On voit les conflits, on voit les tiraillements, on voit la douleur d'un homme qui, au départ, a eu le cri fondamental. Le cri qui a permis à toute la collectivité martiniquaise de s'envisager et qui doit aujourd'hui faire le compte de ce qui a été, de ce qui a du être abandonné, ce qui n'a pas été réalisé. Et ça je le ressens douloureusement, d'autant plus douloureusement que je sens que c'est au niveau de notre génération que tout va se jouer. C'est maintenant que va se jouer l'achèvement de la parole de Césaire.
Reporter
Pour Patrick Chamoiseau, la prochaine étape sera l'écriture en créole. Il sait qu'il s'adressera alors à un public très restreint, peu importe, il s'agit ici de mener à bien beaucoup plus qu'un défi, une véritable mission.