Edouard Glissant et l' "antillanité"

06 février 1957
03m 26s
Réf. 04566

Notice

Résumé :

Edouard Glissant, héritier spirituel d'Aimé Césaire, développe le concept d' "antillanité" qui lui permet de souligner la richesse de la culture martiniquaise qui a su mêler les apports culturels des civilisations européenne et africaine.

Type de média :
Date de diffusion :
06 février 1957
Source :

Contexte historique

Edouard Glissant participe au renouveau intellectuel de la Martinique en développant le concept d' "antillanité".

Né en 1928 dans une plantation, il est admis au lycée Victor Schoelcher de Fort de France où il suit les enseignements du professeur Aimé Césaire. Il poursuit à la Sorbonne des études de philosophie et publie ses premiers recueils poétiques Un champ d'îles en 1953 et La Terre inquiète en 1954. Il participe également au renouveau culturel négro-africain avec la revue Présence africaine et les congrès d'écrivains et artistes noirs de Paris en 1956 et de Rome en 1959. En 1958, son roman La Lézarde est récompensé par le prix Renaudot.

Très tôt, Edouard Glissant s'engage politiquement en faveur d'une meilleure reconnaissance des peuples antillais. Ainsi, il est interdit de séjour en Martinique de 1959 à 1965 et en 1961 il fonde avec Paul Niger le Front des Antilles-Guyane pour l'autonomie. A Paris, il signe le manifeste des 121 dont Jean-Paul Sartre est à l'initiative, et qui encourage l'insoumission des conscrits Français appelés à se battre en Algérie.

Pouvant s'installer de nouveau en Martinique en 1965, il fonde l'institut martiniquais d'études dont l'enseignement tend à promouvoir la culture antillaise. Il poursuit par la suite son oeuvre romanesque avec notamment Malemort en 1975 et La Case du commandeur en 1981. Directeur du Courrier de l'UNESCO de 1982 à 1988, il est professeur de français à la City University of New York depuis 1995.

Edouard Glissant reprend au psychiatre Franz Fanon l'idée selon laquelle la communauté antillaise est malade. Il estime dès lors qu'il faut travailler à la guérir en lui permettant de se réapproprier un espace, la terre antillaise, accaparée par les colons, et une histoire, celle de l'esclavage et de la colonisation. L' "antillanité" est donc avant tout réappropriation de soi et reconnaissance du métissage culturel et des bienfaits du plurilinguisme (français et créole).

L'oeuvre d'Edouard Glissant, souvent jugée élitiste, est mal connue. Elle incarne pourtant la richesse du métissage culturel de la société antillaise.

Julie Le Gac

Éclairage média

Au cours d'un long entretien accordé à l'ORTF en 1967, Edouard Glissant développe, avec une grande finesse et grâce à une langue particulièrement riche, sa conception de la société antillaise. Le journaliste, qui interviewe l'intellectuel, se situe quant à lui hors champ. Edouard Glissant focalise toute l'attention de la caméra qui multiplie les gros plans sur l'écrivain.

Edouard Glissant souligne tout particulièrement l'importance des métissages culturels entre les civilisations européenne et africaine sur le territoire des Antilles. Pour ce faire, il utilise des exemples concrets comme celui du recours aux médecins et aux sorciers en Martinique et en Guadeloupe. Il montre également que la pratique de la langue française aux Antilles résulte du métissage de ces deux cultures.

Par ailleurs, dans le contexte de la guerre d'Algérie, évoqué discrètement, il se prononce pour une meilleure harmonie des cultures au sein des Antilles. En particulier, il revendique une plus grande liberté d'expression pour les populations noires antillaises. Au cours de cet entretien, Edouard Glissant se montre encore confiant quant à une possible harmonie des cultures aux Antilles. Sa position se radicalise quelques années plus tard, lorsqu'il se prononce clairement pour l'autonomie des Antilles. Déjà toutefois, il a recours à une rhétorique anticolonialiste, dans la mesure où les blancs vivants en Martinique ou en Guadeloupe sont désignés sous le vocable de "colons".

Julie Le Gac

Transcription

Edouard Glissant
Oui, oui, ce qui me paraît intéressant dans la civilisation des Antilles, c'est que, elle témoigne d'un effort pour harmoniser des éléments de civilisation très divers qui se sont affrontés au cours de l'histoire, qui n'ont pas été mariés sans combat, sans heurts, sans fracas, mais qui réussissent petit à petit à créer un nouveau style de civilisation qui emprunte à la fois aux civilisations africaines et aux civilisations occidentales. D'un point de vue du quotidien par exemple, il est amusant d'observer que les populations antillaises sont catholiques, vont à la messe le dimanche, pratiquent autant qu'ici l'appel au médecin et ne dédaignent pas l'appel au sorcier qui est l'héritier direct des sorciers africains. Et ceci sans contradiction, sans drame, d'une manière tout à fait naturelle, c'est un troisième style de civilisation qui est créé là-bas. Dans le langage même par exemple nous avons une manière d'escamoter les " R " qui nous vient des Incoyables du 18ème siècle et non pas de nos ancêtres africains, lesquels comme vous le savez, roulent beaucoup les " R ". Du point de vue de la société antillaise, on assiste à des phénomènes curieux, les blancs colons sont extrêmement sensibles aux superstitions africaines contre lesquelles ils ne s'élèveraient pour rien au monde et les autochtones, les antillais sont extrêmement sensibles à des préjugés français contre lesquels ils ne s'élèveraient pas non plus, il y a là une harmonie en quelque sorte.
Journaliste
Qui est un fait en quelque sorte
Edouard Glissant
Qui existe, qui est inscrite dans les faits. Ce que je voudrais dire, c'est que il est nécessaire que l'on donne aux antillais du point de vue de la littérature particulièrement et du point de vue d'une civilisation d'une manière plus générale, qu'on leur donne la possibilité d'exprimer cette troisième forme de civilisation qui est une forme synthétique. Je crois que si un peuple n'a pas la liberté de choisir ce qu'il veut, la liberté du point de vue de la culture même, de choisir ce qu'il veut, ce peuple dépérit. Et à une époque où nous voyons les civilisations se heurter de la manière que l'on sait, je trouve extrêmement rassurant qu'il y ait une terre comme les Antilles, où l'homme essaie d'une manière obscure d'accommoder, d'harmoniser des éléments de civilisation très divers. Je trouve que c'est rassurant pour l'avenir de l'homme sans vouloir en faire une grande chose et je trouve que il faut donner à cette civilisation les moyens de s'exprimer.

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