Penser la Révolution Française selon François Furet

01 février 1967
04m 30s
Réf. 04621

Notice

Résumé :

Les historiens François Furet et Denis Richet présentent leur étude sur la Révolution Française dans l'émission littéraire Lectures pour tous.

Type de média :
Date de diffusion :
01 février 1967
Source :

Contexte historique

François Furet (1927-1997) est d'abord connu pour ses travaux d'historien et sa nouvelle lecture historiographique de la Révolution Française.

Agrégé d'histoire en 1954, il est détaché au CNRS en 1955 puis entre à l'EHESS en 1956. Il y entame des recherches universitaires, ce qui ne l'empêche pas de poursuivre une activité journalistique, notamment au sein du Nouvel Observateur.

Dans ses travaux, il remet en cause les analyses du spécialiste de la Révolution Française, Albert Soboul. Dans l'ouvrage qu'il publie avec Denis Richet en 1965 (et qu'il présente ici dans l'émission Lectures pour tous), François Furet entend s'éloigner d'une conception restrictive de la période révolutionnaire. Celle-ci ne peut être réduite à la révolte des masses et à l'avènement de la classe bourgeoise. Il tient également compte dans ses analyses des éléments de continuité avec l'Ancien Régime et de la gestion de l'héritage révolutionnaire jusqu'aux années 1880. Partisan d'une histoire conceptuelle, il contribue par la suite au renouveau historiographique sur la période, notamment en publiant Penser la Révolution en 1978 et le Dictionnaire critique de la Révolution française en collaboration avec Mona Ozouf dix ans plus tard.

Hormis ses importants travaux d'historien, François Furet, engagé à gauche, fut conseiller politique d'Edgar Faure sur la loi sur les universités de 1968. Il a également dirigé l'EHESS de 1977 à 1984 et contribué au rayonnement de cette institution.

Ancien membre du PCF qu'il quitte en 1954, il publie en 1995 Le Passé d'une Illusion, essai sur l'évolution de l'idée communiste à travers le siècle et sa dimension totalitaire. Il est élu à l'Académie française en mars 1997 mais décède avant sa réception officielle au sein des Immortels.

Emeline Vanthuyne

Éclairage média

L'entretien avec François Furet et Denis Richet s'effectue dans le cadre de la première émission littéraire de la télévision française Lectures pour tous. A partir de 1953 et pendant 15 ans, Pierre Desgraupes et Pierre Dumayet vont accueillir chaque mercredi soir sur leur plateau les auteurs qui font l'actualité littéraire.

A une époque où la télévision est encore dans une phase expérimentale, on peut constater la simplicité des moyens techniques mis en place : succession de plans fixes et absence de décor. Le journaliste, Pierre Dumayet, n'apparait pas à l'image lorsqu'il pose sa question : les caméras disponibles cadrent prioritairement les deux invités (plans larges et parfois resserrés sur le visage des historiens).

Malgré des moyens limités, cette émission gagne peu à peu le pari fixé par le directeur des programmes Jean d'Arcy : rendre la culture plus accessible à un public de plus en plus large. Dans cet extrait, François Furet (en arrière-plan) et Denis Richet expliquent les objectifs de leurs travaux sur la Révolution Française. Le discours des deux spécialistes est ardu mais exprimé en termes clairs et de manière très pédagogique.On remarque en germe les thèmes majeurs développés par le courant historiographique mis en oeuvre par Furet : redéfinition du terme de "révolution" et des cadres chronologiques; ouverture aux autres disciplines des sciences sociales; analyse des phénomènes historiques sur le temps long (de l'Ancien Régime jusqu'à la fin du XIXe siècle).

Emeline Vanthuyne

Transcription

Interviewer
[...] donc d'approche entre Mallet-Isaac et Furet-Richet.
François Furet
Je crois qu'on est habitué à penser à la Révolution comme un phénomène presque naturel dans l'histoire de France. Qui est une sorte de couronnement dans cette histoire de la liberté que serait l'histoire de France, Et par exemple à propos de ses origines. Je n'ai pas un grand souvenir du Mallet, mais enfin il me semble qu'on fait un peu sortir la révolution toute armée du cerveau des Lumières, si j'ose dire, de la philosophie : c'est la faute à Rousseau, c'est la faute à Voltaire. Alors je crois que par rapport à cette vision de la Révolution, qui est un peu simple, Les progrès de l'historiographie depuis disons vingt ou trente ans, ont permis de cerner, de découper, de décomposer les différents mouvements qui ont fait la révolution française. Par exemple le mouvement des lumières est un mouvement qui est à la fois nobiliaire et bourgeois, pas seulement bourgeois, Et puis il y a deux autres courants qui ne sont pas du tout des courants touchés par les lumières, Ou au moins très faiblement influencés par la philosophie du siècle, c'est le mouvement paysan, qui est une sorte d'émergence sauvage de la société d'ancien régime, et le mouvement populaire urbain qui sont bien davantage mobilisés par la crise économique, la crise classique de subsistance que par des idées, des philosophies, des conceptions du monde.
Interviewer
Quels sont les découpages, quelles sont les grandes dates de la révolution française pour vous ?
Denis Richet
Je crois qu'il y a d'abord 1787. 1787, c'est la crise, toute une société qui a vécu pendant des siècles sur des conceptions fondamentales de l'ordre, du royaume et de la société elle-même, est atteinte par une crise qui en apparence est une crise financière, qui à un plan plus profond se traduit par une dépression économique
François Furet
et qui débouche sur justement l'arrivée des masses qu'on n'attendait pas.
Interviewer
C'est une crise des classes dirigeantes aussi, de la noblesse ?
Denis Richet
qui est aussi une crise des classes dirigeantes. Ensuite, la grande date c'est 1792. C'est la guerre. On peut dire que la guerre a marqué profondément, non seulement la période que l'on baptise révolutionnaire proprement dite, qui s'arrête avec Bonaparte Mais je dirais toute la société du dix-neuvième siècle français. La guerre a été une sorte de complexe, de passion, de rêve, beaucoup plus encore que d'intérêt qui a fait de la France la Grande Nation, et qui a abouti à l'identification de l'idée de liberté et de l'idée de France. Alors, au fond vous me parlez des dates, mais mais je crois qu'il faudrait s'entendre sur le mot « révolution ».
François Furet
Oui, beaucoup de choses dépendent de la définition qu'on donne. Si on définit la Révolution comme l'avènement bourgeois, On pourrait même concevoir une périodisation très large, qui serait 1750-1880.
Interviewer
Pourquoi 1880 ?
François Furet
Parce que si nous nous plaçons dans un village français qui n'a pas connu la terreur par exemple, c'est la majorité des villages français, Et qui n'a connu du phénomène révolutionnaire que la conscription, qui était le phénomène de masse, qui touchait l'ensemble du pays, Eh, bien dans ce village, la Révolution est arrivée avec l'école laïque, qui a été le centre missionnaire des valeurs révolutionnaires face à l'Eglise. Si nous nous plaçons dans une optique moins ambitieuse, mais qui reste fondée sur la définition de la Révolution comme avènement bourgeois, On pourrait dire 1787-18 brumaire. Si on définit la Révolution par l'intervention des masses populaires, Nous nous pensons Richet et moi que c'est un peu paradoxal de définir une révolution bourgeoise par son contraire, c'est-à-dire par l'intervention des masses populaires. Alors je crois qu'il faut l'arrêter au 9 thermidor, peut-être même avant.
Denis Richet
Nous pensons plutôt que la révolution est un phénomène à très long terme, qui au fond commence vers 1750 avec la diffusion des idées justement et qui aboutit quand la bourgeoisie trouve sa forme politique, vers 1880.
Interviewer
Est-ce que c'est vraiment de l'histoire que vous faites, est-ce que ça n'est pas aussi autre chose ?
François Furet
Vous savez, l'histoire à notre époque est devenue très oecuménique, elle n'a progressé que par emprunt. Par emprunt aux disciplines voisines. Je pense par exemple à la géographie humaine, à l'économie politique, à la sociologie. Et bien sûr nous pensons que notre histoire est assez largement sociologique et que c'est nécessaire même pour étudier une rupture politique comme une révolution.

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