Entretien avec Henri Lefebvre

15 mai 1970
02m 45s
Réf. 04623

Notice

Résumé :

Cet entretien télévisé diffusé en mai 1970 permet de découvrir la pensée d'un des principaux philosophes marxistes français, Henri Lefebvre.

Type de média :
Date de diffusion :
15 mai 1970
Source :
ORTF (Collection: FUTURS )

Contexte historique

Cet entretien télévisé avec Henri Lefebvre (1901-1991) diffusé en 1970 permet d'aborder la trajectoire de ce philosophe rattaché au courant marxiste.

D'éducation chrétienne, il renonce à la prêtrise et se lance dans des études de philosophie à la Sorbonne où il participe à des revues avant-gardistes. La lecture de Marx et Hegel l'amène à se rapprocher du marxisme et il adhère au PCF en 1929. Isolé au sein monde universitaire, il développe sa réflexion dans les années d'avant-guerre.

Résistant sous l'Occupation, il est ensuite nommé au CNRS en 1948. Il devient alors un des principaux philosophes du parti communiste et attaque violemment le courant existentialiste défendu par Jean-Paul Sartre. Expulsé du PCF en juin 1958 à cause de son opposition aux pratiques staliniennes, il demeure néanmoins très engagé dans la contestation politique.Il signe notamment le "Manifeste des 121" qui prône le droit à l'insoumission dans la guerre d'Algérie.

Ses travaux se recentrent alors sur la sociologie urbaine et la critique de la société de consommation. Professeur à l'Université de Nanterre à partir de 1965, il diffuse l'enseignement de la pensée marxiste qui inspire en partie le mouvement de Mai 68. Malgré l'effondrement du modèle soviétique,il reste fidèle jusqu'à la fin de sa vie au communisme. Parmi ses principaux ouvrages, on peut citer La conscience mystifiée publié en 1936 ou la Critique de la vie quotidienne paru en 1947.

Emeline Vanthuyne

Éclairage média

A l'occasion de la diffusion de l'émission "Les futurs perdus", la présentatrice Marie-Odile pose quelques questions au philosophe marxiste, Henri Lefebvre, qui la reçoit chez lui.

La réalisation paraît assez originale : la journaliste joue le rôle de la candide. Son intérêt pour les propos du philosophe semble surjoué et son attitude assez maniérée est soulignée par des mouvements de caméra qui la cadre en gros plan ou en train de prendre des notes. Le ton général de l'émission révèle d'ailleurs un manque de naturel et des efforts de mise en scène qui prêtent aujourd'hui à sourire.

Henri Lefebvre apparaît ici dans une posture très professorale : il fait un cours magistral à son étudiante en train de prendre des notes. Il revient sur sa conception de l'Histoire : il la compare à "un grand cimetière" car il existe un fossé entre les idées projetées et celles qui se sont réellement réalisées. Il prend l'exemple de la Révolution Française et de la Révolution de 1917 : les idéaux formulés ont été en grande partie dévoyés par les acteurs des événements. En cela, il critique implicitement les abus du système mis en place en URSS. Cette vision à première vue pessimiste est nuancée par l'idée que les utopies, malgré leur impossible réalisation, restent le moteur de l'action humaine.

Emeline Vanthuyne

Transcription

Henri Lefebvre
L'histoire, ce qu'on appelle l'histoire, est un grand cimetière, et ce n'est pas seulement le cimetière de ce qui s'est passé, C'est aussi le cimetière de ce qui a été possible et qui n'a pas eu lieu, que de splendeurs, que de beautés ont disparu. Mais il y a l'autre aspect, il y a les occasions perdues, et à chaque moment de l'histoire, depuis le début jusqu'à nos jours, le possible, ce qui est possible travaille au coeur même de la pensée et de l'action, au coeur de l'espoir. Je crois qu'il n'y a pas de vie sociale possible sans utopie, et à chaque moment, à chaque époque, la projection du présent en un possible qui ne se réalisera pas, Cette projection est indispensable même pour que les gens s'émeuvent, pour qu'ils agissent. Les grandes révolutions sont des grands échecs aussi, rien ne disparaît complètement, mais rien ne s'accomplit complètement. Prenez la Révolution française, elle a été le rêve d'une démocratie magnifique, d'hommes libres maîtres de leur destin, maîtres de leurs personnalités. Ce fut le rêve de Saint-Just, ce fut le rêve de Robespierre, ils ont agi pour ce rêve. De ce rêve il est resté quelque chose. Quand je dis rêve, c'est entre guillemets, c'est une pensée en réalité, c'est une utopie, et il en est resté quelque chose, et quelque chose qui n'a pas cessé d'être un ferment chez nous, Et en même temps, ça ne s'est pas accompli tel quel, et au contraire, ce qui en est sorti ce fut terriblement différent. De la même manière, la grande révolution de 17, la révolution d'octobre, la révolution russe nous permet d'en parler en analyste marxiste. Ce qui fut projeté, rêvé, imaginé, voulu, tout cela à la fois, ce fut la réalisation de tous les possibles qui étaient contenus dans le travail humain, C'était la maîtrise complète sur la nature, transformant cette nature en une espèce de nouveau paradis, qu'on a cru longtemps réalisé d'ailleurs, et puis il s'est avéré que c'était tout à fait autre chose qui s'est réalisé malheureusement. De ce grand effort, il est resté un ferment qui continue à agir et à vivre dans le monde.