Marguerite Duras évoque son style littéraire

12 novembre 1984
02m 36s
Réf. 04629

Notice

Résumé :

En 1984, Marguerite Duras reçoit le Prix Goncourt pour son roman L'Amant. C'est l'occasion de l'entendre dans une émission de Bernard Pivot parler de son style littéraire.

Date de diffusion :
12 novembre 1984
Source :
Antenne 2 (Collection: JA2 20H )

Contexte historique

Née en Cochinchine en 1914, Marguerite Donnadieu est très influencée par sa jeunesse passée dans cette colonie française. Sa mère l'élève seule après le décès de son père et doit faire face à de graves difficultés financières. Marguerite est alors placée en pension à Saïgon. De retour en France en 1932, elle poursuit des études de mathématiques, de droit et de sciences politiques. Elle épouse Robert Antelme à la veille de la Seconde Guerre mondiale et choisit de publier son premier roman sous le pseudonyme de Duras (nom du village de son père). Sous l'Occupation, elle entre en Résistance avec Robert Antelme (qui sera arrêté et déporté) et son amant Dionys Mascolo dans le réseau de François Mitterrand.

Après guerre, elle publie à un rythme soutenu et connaît une certaine reconnaissance littéraire. En 1958, Moderato Cantabile lui permet de développer une écriture nouvelle et rencontre le succès (500 000 exemplaires vendus).

Elle écrit également pour le cinéma et se fait connaître en 1959 pour le scénario d'Hiroshima, mon amour d'Alain Resnais. Elle s'essaie à l'écriture théâtrale et à la réalisation d'oeuvres cinématographiques très avant-gardistes (voire expérimentales) mais elle s'impose surtout comme un écrivain au style incomparable.

Engagée à gauche, d'abord au PCF de 1944 à 1950, elle milite contre la guerre d'Algérie (signant le "Manifeste des 121" pour le droit à l'insoumission) et participe aux événements de Mai 68.

En 1984, elle obtient le prix Goncourt pour L'Amant, succès littéraire où elle raconte son histoire d'amour de jeunesse en Indochine . Ce roman sera adapté au cinéma par Jean-Jacques Annaud. Elle publie par la suite d'autres romans fondés sur son expérience personnelle : La Douleur sur son engagement pendant la guerre ou Yann Andrea Steiner où elle évoque sa dernière histoire d'amour avec son jeune compagnon.

Marguerite Duras meurt le 3 mars 1996 à quatre-vingt-un ans en ayant réussi à imposer au théâtre, au cinéma et dans ses romans une écriture singulière et immédiatement identifiable.

Emeline Vanthuyne

Éclairage média

Le présentateur du journal télévisé d'Antenne 2, Bernard Rapp (qui animera également des émissions littéraires) lance en plateau le sujet consacré à Marguerite Duras. Elle vient de recevoir le Prix Goncourt pour son ouvrage L'Amant. Il évoque le succès populaire du livre (vendu à plus de deux millions d'exemplaires).

Pour illustrer l'événement, il choisit de diffuser un extrait de l'émission littéraire "Apostrophes" datant du 28 septembre 1984. Cet entretien avec Bernard Pivot est resté célèbre : Marguerite Duras y apparaît très à l'aise face à la caméra et a le sens de la formule pour évoquer son métier d'écrivain. Bernard Pivot ne cherche d'ailleurs pas à l'interrompre malgré les nombreux silences qui ponctuent son discours et lui servent à définir son style en des termes extrêmement précis et bien choisis. Marguerite Duras utilise ainsi l'expression d'"écriture courante" pour évoquer sa façon d'écrire, "qui courrait sur la crête des mots pour aller vite, pour ne pas perdre". Elle parvient ici à retranscrire dans son discours la fascination et la séduction de son style d'écriture.

Emeline Vanthuyne

Transcription

Bernard Rapp
Le Goncourt a donc été décerné à Marguerite Duras pour son roman intitulé L'Amant, un roman qui connaît d'ailleurs, et c'est un peu la première fois pour Marguerite Duras, un véritable succès populaire. Marguerite Duras qui était l'invitée de Bernard Pivot, pour une émission exceptionnelle d'Apostrophes. Écoutez-la parler de son métier d'écrivain.
Marguerite Duras
C'est un drôle de truc l'écriture. Pourquoi on se double de ça, on se double d'une oeuvre, d'une autre vision, du réel pourquoi tout le temps ce cheminement ? De l'écrit à côté de la vie, duquel on ne peut absolument pas s'extraire. J'ai beaucoup parlé de ça, et puis je ne sais pas ce que c'est. Écrire, je ne sais pas.
Bernard Pivot
Vous savez toujours pas ?
Marguerite Duras
Non. Mais beaucoup parlé croyant le savoir. Et puis on me harcelait, alors j'ai donné des renseignements. J'ai donné des renseignements sur l'écrit. Mais savoir de quoi ça procède essentiellement, je ne le sais pas.
Bernard Pivot
Je reviens au style. Alors tous les critiques se disent mais fichtre, comment c'est fait ce style, d'où vient sa séduction, d'où vient son magnétisme.
Marguerite Duras
Vous savez, je crois que c'est parce que je ne m'en occupe pas.
Bernard Pivot
Comment, vous ne vous en occupez pas ?
Marguerite Duras
Du style, je ne m'en occupe pas dans le livre. Je dis les choses comme elles arrivent sur moi. Je fais le geste, oui c'est ça, comme elles m'attaquent, comme elles m'aveuglent. Je pose des mots beaucoup de fois, des mots d'abord, vous voyez, c'est comme si l'étendue de la phrase était ponctuée par la place des mots. Et que par la suite, la phrase s'attache aux mots, les prend et s'accorde à eux comme elle le peut. Mais que moi je m'en occupe infiniment moins que des mots. Je disais que l'écriture courante que je cherchais depuis si longtemps, je l'ai atteinte. Maintenant j'en suis sûre. Et que par écriture courante, je dirais écriture presque distraite, qui court, qui est plus pressée d'attraper des choses que de les dire, voyez-vous. Je parle de la crête des mots, c'est une écriture qui courrait sur la crête, pour aller vite, pour ne pas perdre. Parce que quand on écrit, c'est le drame, on oublie tout tout de suite et c'est affreux quelquefois.

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