Entretien avec la psychanalyste Françoise Dolto

02 janvier 1987
05m 30s
Réf. 04630

Notice

Résumé :

Françoise Dolto évoque face à Bernard Pivot son parcours personnel et sa pratique de la psychanalyse.

Type de média :
Date de diffusion :
02 janvier 1987
Source :

Contexte historique

Françoise Marette est née en 1908 dans une famille bourgeoise protestante. Elle épouse un célèbre kinésithérapeute, Boris Dolto, avec qui elle aura trois enfants (dont le chanteur populaire Carlos).

Des drames personnels (le décès de sa soeur aînée et le rejet par sa mère) jouent un rôle dans son désir de se tourner vers la psychanalyse. Elle entreprend elle-même une cure de 1934 à 1937. Après des études de médecine afin de devenir pédiatre, elle soutient sa thèse dont le titre est révélateur de ses centres d'intérêt : "Psychanalyse et pédiatrie". Pendant quarante ans, elle reçoit en consultation à l'hôpital Trousseau et découvre des méthodes thérapeutiques nouvelles. Pionnière dans le domaine de la psychanalyse des plus jeunes, elle contribue avec Jacques Lacan à la fondation de l'Ecole freudienne.

Elle se fait connaître du grand public grâce à une émission de radio où elle répond à des lettres sur des problèmes touchant à l'enfance et l'adolescence (Lorsque l'enfant paraît, textes publiés de 1977 à 1979). Dès lors, elle prend sa retraite de praticienne pour se consacrer à l'écriture. Elle développe dans ses ouvrages les théories sur l'enfance issues de ses observations cliniques. Jusqu'à sa mort en 1988, elle cherche à faire reconnaître l'enfant comme un sujet pensant et désirant et contribue à modifier le rapport entre parents et enfants grâce à ses succès de librairie.

Emeline Vanthuyne

Éclairage média

Cet extrait est tiré d'une émission exceptionnelle d'"Apostrophes" consacrée à Françoise Dolto.

Bernard Pivot et son équipe se sont déplacés pour investir l'ancien cabinet de la psychanalyste. Le présentateur évoque d'ailleurs longuement le lieu reconverti en bureau depuis plusieurs d'années. Les rencontres au domicile des invités permettaient de découvrir leur univers à travers un lieu qui leur était cher. Cette découverte d'une partie de l'intimité de l'auteur donne lieu à un dialogue sur un ton décontracté. L'objectif est de mieux comprendre l'oeuvre à travers les confidences de la personnalité interviewée sur sa trajectoire personnelle.

Ici, Françoise Dolto, habituée des médias, apparaît très à l'aise. Elle revient en préambule sur sa pratique de la psychanalyse. Elle évoque par la suite son enfance, son parcours privé et professionnel (de la pédiatrie à la psychanalyse) ainsi que son rapport à la religion. Elle conclut même l'entretien par un acte de foi : "L'amour des êtres humains continue à m'animer, c'est fantastique un être humain !"

Emeline Vanthuyne

Transcription

Bernard Pivot
Bonsoir à tous. Médecin psychanalyste, Françoise Dolto s'est consacrée à la cause des enfants. Ses causeries à la radio et ses livres l'ont rendue célèbre, mais plus encore sa formidable attention aux adolescents, aux enfants et même aux tout petits, à tous ceux dont les débuts dans la vie sont gâchés par l'indifférence des adultes, par leur égoïsme, par leur maladresse, par leur ignorance. Françoise Dolto a donné de nouvelles lettres de noblesse à la psychanalyse, c'est une des femmes majeures de notre époque. Reste à se poser cette question, comment devient-on Françoise Dolto ?
(Musique)
Bernard Pivot
On vient de voir votre divan d'analyste, Françoise Dolto, c'est tout de même curieux ce divan aujourd'hui submergé par des bouquins. C'est tout de même pas le signe que chez vous l'écrit a fini par étouffer la parole, non ?
Françoise Dolto
Mais non. Mais ça vient de ce que depuis 1979, j'ai pris ma retraite de praticienne. On ne peut pas, quand on est psychanalyste, faire autre chose que de la psychanalyse. Il faut que les gens ignorent qui vous êtes, ignorent ce que vous pensez. Sans ça ils ne peuvent pas travailler, et comme on doit travailler avec la méthode psychanalytique, c'est-à-dire projeter tout ce qu'on a à projeter de sa vie et de ses relations passées sur cette personne qui est le psychanalyste, qui est un caméléon. Et si on sait ce que vous pensez, on ne peut plus, donc, faire le métier de psychanalyste. Donc j'ai choisi. Écrire, c'était après l'émission « Lorsque l'enfant paraît », où ça avait été très difficile. Mais j'ai vu qu'on pouvait faire comprendre qu'un être humain est un sujet, que tout son comportement est langage, Et le faire comprendre à des parents, il me semblait que c'est comme ça qu'on pouvait aider notre siècle à mieux élever ses enfants, pour les préparer non pas à la répétition du passé mais à quelque chose de totalement nouveau vers quoi nous allons et que nous ne savons pas.
Bernard Pivot
Donc aujourd'hui, l'écrit et non plus la parole ?
Françoise Dolto
Alors maintenant oui. Et donc je ne reçois plus. Depuis 1979, je ne fais plus aucune cure.
Bernard Pivot
Nous sommes tout de même dans ce bureau, comment dire, le salon où vous receviez vos patients ?
Françoise Dolto
Oui. C'était mon cabinet psychanalytique.
Bernard Pivot
Un silence total ?
Françoise Dolto
Oui.
Bernard Pivot
Jamais troublé ?
Françoise Dolto
Un peu par la récréation, mes fenêtres donnent sur la récréation de l'école des sourds et muets à Paris, Et une école des sourds et muets, on peut croire que ça ne ferait pas de bruit, mais ça fait exactement le même bruit qu'une cours de récréation d'une école ordinaire. Et ça c'est très étonnant, je voyais par mes fenêtres, quand les enfants sortent ces « ouahhh ! » alors qu'ils n'entendent pas le son qu'ils font. Quand ils s'amusent vraiment, ils ont exactement les mêmes sonorités glottiques de joie, de cris, que les enfants entendants, Et quand ils ont du chagrin, ils pleurent exactement de la même façon. C'est très drôle.
Bernard Pivot
Imaginons que les murs qui nous entourent aient une mémoire et puissent raconter. Qu'est-ce qu'ils nous raconteraient ces murs?
Françoise Dolto
Mais écoutez, c'est comme si on avait mis une bande magnétique, eh !bien ça ne raconterait rien du tout. Ça raconterait en effet des mots, mais ça ne dirait pas ce qui s'est passé d'intense, vécu par la personne qui parlait. Derrière ces mots qui ont servi de médiateurs entre l'inconscient du patient et l'inconscient du psychanalyste et qui à cause de cette médiation ont permis aux émois de se revivre et définitivement d'entrer dans un passé qui n'intéresse plus.
Bernard Pivot
Oui mais ça ne raconte pas aussi des silences aussi ?
Françoise Dolto
Beaucoup. Beaucoup de silences, et des silences qui sont vécus tout à fait différemment par les uns et par les autres. En tout cas, le psychanalyste sait à quel point les silences sont importants. Et moi je sais que pendant les silences, je notais ce à quoi je pensais. Parce que ce que je pensais était en quelque chose dédié à ce patient qui n'arrivait pas à parler au moment où il était.
Bernard Pivot
Il n'y pas des silences parfois insoutenables ?
Françoise Dolto
Pour moi non. Peut-être pour le patient. Alors c'est à ce moment là que si on ressent que c'est angoissant pour le patient, on l'encourage, on lui dit : « soyez aussi patient que moi ».
Bernard Pivot
Mais les murs pourraient aussi raconter des larmes, des chagrins, des colères ?
Françoise Dolto
Absolument. Des claquages de portes. Des gens qui se lèvent en fureur et claquent les portes.
Bernard Pivot
Contre vous ?
Françoise Dolto
Contre moi avec eux et eux avec moi. Ils revivent une scène mais ils ne s'en rendent pas compte pendant qu'ils la revivent. C'est contre moi. Et puis ils reviennent à leur séance d'après, en ayant complètement oublié ce qui s'est passé. Et il ne s'agit pas de leur faire repenser, mais ils sont à une autre étape, ils ont vécu, ils descendent plus avant dans leur vie. Si on peut dire descendre d'aller vers sa conception et monter d'aller vers sa mort, moi je veux bien. Mais c'est comme ça dans l'histoire de quelqu'un.
Bernard Pivot
Comment devient-on Françoise Dolto, eh ! bien.