L'Anti-Oedipe de Gilles Deleuze et Félix Guattari

20 avril 1987
03m 26s
Réf. 04631

Notice

Résumé :

Félix Guattari revient sur son ouvrage L'Anti-Œdipe, écrit en collaboration avec Gilles Deleuze, et où il critique les pratiques psychanalytiques structuralistes.

Type de média :
Date de diffusion :
20 avril 1987

Contexte historique

En 1972, Gilles Deleuze et Félix Guattari publient L'Anti-Œdipe, attaque en règle contre la psychanalyse freudienne. Gilles Deleuze (1925-1995) enseigne alors la philosphie à l'université de Vincennes, où il a été appelé par Michel Foucault. Après avoir publié plusieurs ouvrages sur l'histoire de la philosophie, il s'impose par la suite comme un créateur de concepts en marge des courants de pensée de l'époque.

Félix Guattari (1930-1992), psychiatre, après avoir été un élève de Jacques Lacan, critique les concepts de la psychanalyse traditionnelle. Dans L'Anti-Œdipe, Deleuze et Guattari développent l'idée selon laquelle l'homme est une "machine désirante". Le désir ne peut être vu comme un manque mais comme une "puissance d'agir". Il est, selon eux, vain de vouloir comprendre par des théories psychanalytiques (notamment celle du complexe d'Oedipe) les fluxs mécaniques qui le parcourent. L'ouvrage fait débat tant sur le fond que sur la forme adoptée : style polémique, emploi de termes familiers… Ils poursuivent par la suite leur collaboration, en publiant en 1980 le tome 2 intitulé Mille plateaux.

Deleuze et Guattari s'engagent politiquement en luttant en faveur des minorités. Ils fondent en 1987 la revue Chimères et publient en 1991 Qu'est-ce-que la philosophie ?. Si Guattari défend ici son point de vue, Deleuze refuse d'apparaître à la télévision afin d'argumenter sur sa propre pensée et se donne la mort le 3 novembre 1995 pour échapper à la déchéance physique.

Emeline Vanthuyne

Éclairage média

France 3 diffuse une série de onze émissions de vulgarisation scientifique sur des thèmes de réflexion touchant à la science, la nature et le devenir de l'homme. Celles-ci sont composées à partir d'entretiens avec des spécialistes et des documents d'archives.

Ce volet au titre pour le moins étrange ("Freud/Freud N./ Freud-haine/ freudaines/ fredaines" ) est dédié à la pensée et l'héritage de Freud à la fin du XXe siècle. Pendant près d'une heure, la journaliste Sylvie Steinebach interroge tour à tour des psychanalystes partisans et opposants des pratiques de thérapie traditionnelle. Félix Guattari revient donc sur sa rupture avec l'"orthodoxie freudienne". Il explicite ici les théories soutenues dans L'Anti-Œdipe, son ouvrage publié quinze ans plus tôt en collaboration avec Gilles Deleuze.

Filmé en gros plan, il s'exprime de façon claire et incisive contre "le structuralisme dans la psychanalyse". Il s'oppose donc aux pratiques développées notamment par Jacques Lacan, qui entendait grâce à l'analyse du langage, mettre en évidence un système inconscient qui pousseraient l'individu à agir.

Il s'agit selon Guattari de décloisonner le travail psychanalytique en trouvant d'autres lieux d'étude (il cite l'école, le théâtre, le cinéma) et en ne subordonnant pas l'analyse à une grille de lecture théorique préconçue (rapport au moi, aux parents...). Face à des contraintes sociales de plus en plus importantes, il ne nie pas l'intérêt d'étudier la subjectivité de chacun mais envisage d'autres moyens et critères d'analyse.

Emeline Vanthuyne

Transcription

(Musique)
Interviewer
En 1972, vous avez écrit avec le philosophe Gilles Deleuze L'Anti-Oedipe. Est-ce que ça a été une rupture avec l'orthodoxie freudienne ?
Félix Guattari
Oui bien sûr, mais enfin, de toute façon il y en a bien d'autres qui ont fait cette rupture, tout en disant se réclamer de l'orthodoxie. Il y avait en particulier Lacan et les lacaniens qui ont fait une rupture avec le freudisme mais qui ne veulent pas le reconnaître, c'est leur affaire. Mais nous, c'était peut-être encore plus une rupture avec le structuralisme dans la psychanalyse. C'est-à-dire justement, on en parlait au début, le fait de réduire les productions de l'inconscient à des faits de langage. Et de réduire l'analyse à un travail relatif au langage. Et d'ailleurs à un travail finalement très pauvre puisque très souvent malheureusement, Les psychanalystes structuralistes se contentent d'écouter sans aucunement intervenir, en faisant toute une théorie sur le fait que c'est comme ça que ça devrait se passer, seulement par l'écoute et le silence. Je n'y crois pas du tout pour ma part. Mais enfin ça, on ne va pas rentrer dans tout cet aspect des choses. Alors, rupture, parce qu'au fond nous on disait oui c'était en effet très important cette subjectivité inconsciente, hors normes, hors des cadres ordinaires. Mais alors, ce n'est pas seulement quelque chose qu'on va cerner, qu'on va saisir dans le cabinet du psychanalyste, surtout avec la tournure qu'ont pris les choses. Mais c'est quelque chose qui se pose aussi bien n'importe où, dans une classe. Par exemple il y a tout un courant de pensée autour de Fernand Oury dans le sillage de Célestin Freinet, qui dit on peut faire une sorte de psychanalyse à l'école, dans certains types d'école. Le problème de l'analyse, ça se pose aussi dans des institutions comme des établissements de soins pour les malades mentaux. Ça se pose aussi dans la vie culturelle, dans le théâtre, dans le cinéma, ça se pose partout. Et même ça se posera de plus en plus au fur et à mesure que la subjectivité est écrabouillée - si vous me permettez l'expression - par le système de mass média, Par la publicité et par ces énormes équipements collectifs qui produisent du sujet comme ils produisent des automobiles ou des chaussures. Eh ! bien, le problème de retrouver, non pas une maîtrise mais le sens de la singularité de son rapport à la vie, de son rapport à l'existence, alors ça c'est un problème qui va se poser de plus en plus. De plus en plus les gens auront finalement moins d'assurance dans leur travail, dans leur vie sociale, et auront de plus en plus besoin de se construire, de se fabriquer eux-mêmes. Et ça c'est le problème analytique pas excellence. Donc notre attaque contre Freud et contre Lacan, c'est finalement au nom de la découverte psychanalytique. C'est pour que l'analyse continue et ne s'enlise pas dans cette querelle dogmatique, dans ces chapelles qui finalement nous présentent une pratique de l'analyse de plus en plus pauvre, de plus en plus stérile.
Interviewer
C'est-à-dire qu'il fallait un peu sortir du cabinet ?
Félix Guattari
Oui évidemment. Et même en restant dans le cabinet, sortir du cabinet, c'est-à-dire ouvrir les fenêtres au moins du cabinet et être préparé à entendre toute sorte de choses, Toute sorte d'autres problèmes que les problèmes strictement d'identification au père, à la mère, les problèmes intrafamiliaux ou toute cette cuisine qu'on appelle les mathèmes de l'inconscient, telle que les structuralistes l'ont développée.