Florilège d'extraits de l'émission littéraire Apostrophes

05 septembre 1990
04m 28s
Réf. 04633

Notice

Résumé :

Une rétrospective consacrée à la place de la littérature à la télévision permet de revoir quelques entretiens d'écrivains réalisés pour l'émission littéraire Apostrophes.

Type de média :
Date de diffusion :
05 septembre 1990
Source :

Contexte historique

Amoureux des mots et de la langue française, Bernard Pivot est connu du grand public pour ses dictées et ses émission littéraires (Apostrophes de 1975 à 1990 , à laquelle succède Bouillon de culture jusqu'en 2001).

Né en 1935 à Lyon, il ne se passionne pendant ses années de pensionnat que pour le sport, le français et l'histoire-géographie. Après des études de droit, il entre au CFJ (Centre de Formation des Journalistes) à Paris où il obtient de brillants résultats. D'abord attiré par le journalisme économique, il fait un passage au Figaro littéraire de 1958 à 1971 puis devient directeur du service littéraire du Figaro (poste dont il démissionne en 1974). Bien qu'il s'intéresse toujours à la presse écrite (création du magazine Lire ), sa carrière prend un tournant en 1973 : il anime à la télévision une nouvelle émission littéraire Ouvrez les guillemets. Après l'éclatement de l'ORTF, il crée sur Antenne 2 Apostophes. Pendant quinze ans, il anime cette émission tous les vendredi soirs en deuxième partie de soirée. Il reçoit en direct cinq invités venus débattre autour d'ouvrages dont il lit de nombreux extraits. Certains moments sont restés dans la mémoire télévisuelle : des plus cocasses (l'ivresse de Bukowski) aux plus émouvants (entretiens à domicile avec Yourcenar, Duras ou interview exclusive du dissident russe Soljenitsyne). La forte audience de l'émission (plus de 2 millions de téléspectateurs) impose Apostophes comme une référence et un modèle pour les émissions culturelles qui apparaissent avec le développement des chaînes (Des mots de minuit, Le Cercle, Caractères).

Dans Bouillon de culture, Bernard Pivot tente d'élargir le sommaire de l'émission à d'autres domaines (cinéma, peinture..). La dernière émission est diffusée en mars 2001 en direct du Salon du Livre : c'est l'occasion pour de nombreux écrivains de venir exprimer leur gratitude à l'égard de Bernard Pivot, véritable passeur de savoir et de culture. Son talent est reconnu à la fois par le grand public et les milieux littéraires : en 2004, il est d'ailleurs le premier non-écrivain à être élu à l'Académie Goncourt.

En parallèle à ses émissions littéraires, il est l'initiateur d'un Championnat de France d'orthographe, devenu "Dicos d'or", qui s'achèvent par une grande finale en 2005. Il anime à partir de 2002 l'émission mensuelle Double Je où il part à la rencontre d'étrangers qui manient le mélange de leur culture et de la langue française. Il prend sa retraite télévisuelle en janvier 2006.

Emeline Vanthuyne

Éclairage média

Cet extrait est tiré d'une série d'émissions réalisées pour France 3 à base d'archives télévisuelles. La première de ces émissions , diffusée le 25 juin 1990, est généraliste puis les autres sont classées par thème : "Quarante ans de rire", "de variétés", "de télévision" et "d'insolence"… Il s'agit ici de retracer "Quarante de lectures à la télévision" : depuis les débuts de l'émission Lecture pour tous jusqu'à la fin d'Apostrophes.

Le propos est illustré par des entretiens avec les animateurs des émissions littéraires de l'époque (Pierre Desgraupes, Pierre Dumayet et ici Bernard Pivot) mais aussi avec un florilège de propos tenus sur les plateaux par les grands écrivains de la seconde partie du XXe siècle.

Le commentaire du journaliste laisse poindre une légère critique face à l'évolution des magazines littéraires.

Les auteurs du reportage insistent ainsi sur la rupture entre les émissions littéraires des années 1950 à 1970 et Apostrophes qui connaît un succès d'audience sans précédent. Ils opposent la sérénité, l'écoute et l'exploration des thèmes des premières au goût du sport, du face à face et à la mise en valeur d'auteurs "venus pour se vendre".

Les documents d'archives choisis mettent en évidence le style très personnel de Pivot : sa décontraction face à Marguerite Yourcenar qui le reçoit chez elle ; son impertinence en questionnant Charles Bukowski sur la décadence ; ses questions sans tabou lorsqu'il parle de désirs sexuels avec Alain Robbe-Grillet ou Milan Kundera.

On peut toutefois noter qu'Apostrophes a également su faire une place importante à l'analyse de l'oeuvre (citons au hasard Marguerite Duras évoquant son style) et à la découverte de disciplines méconnues (la linguistique avec Claude Hagège par exemple).

Au final, Apostrophes a su conjuguer exigence culturelle et effort pédagogique afin de rendre la culture accessible au plus grand nombre. Il est à noter que depuis, aucune autre émission culturelle n'a réussi à relever ce défi à une heure de grande écoute.

Emeline Vanthuyne

Transcription

Bernard Pivot
Vous savez que c'est la première fois que j'ai fait « Ouvrez les guillemets », premier numéro, je n'avais jamais fait de télévision, je n'ai pas fait de maquette, je n'ai pas fait d'essai, rien du tout. Je me suis retrouvé avec pas un poil de sec dont la caméra comme maintenant, et d'un seul coup c'était en direct, on m'a dit : Allez-y ! Et j'ai commencé, donc je n'allais pas me dire oui, je vais me démarquer de Dumayet ou de Degraupes. Mais non j'étais trop ignorant de ces choses-là, je ne pouvais qu'être moi-même et c'était ma seule ambition.
(Musique)
Présentateur
Cinquante nouveaux titres environ paraissent chaque jour. Trente-cinq pour cent des Français sont considérés comme des lecteurs réguliers, trente-six pour cent n'ont jamais lu un seul livre. Dans les années soixante, « Lectures pour tous » réalisait trente pour cent d'audience. En 1989, deux millions de téléspectateurs regardaient « Apostrophes ». Les émissions témoignent de leur époque, elles ressemblent à leurs animateurs. A la sereine tranquillité de Desgraupes et Dumayet, faite d'écoute et de silence, bien servie par la réalisation quasi-anthropologique de Jean Prat, s'oppose la fougue candide et le goût du sport de Bernard Pivot. Le débat vécu comme un match motive les auteurs venus pour se vendre. Mais on peut préférer le face-à-face à l'exploration d'un thème.
(Musique)
Bernard Pivot
Mais à quoi faut-il tenir dans la vie, il faut quand même tenir à certaines choses, quels sont les, ce n'est pas un mot très joli le mot valeur?
Marguerite Yourcenar
Non, le mot valeur est important.
Bernard Pivot
Alors vous acceptez le mot valeur ?
Marguerite Yourcenar
Complètement.
Bernard Pivot
Bon alors acceptons le mot valeur, quelles sont les valeurs ?
Marguerite Yourcenar
Alors probablement tenir au développement de sa propre valeur, de ses propres valeurs.
Bernard Pivot
Je ne sais plus, si c'est dans Les Souvenirs pieux, vous parlez à un certain moment de la fatalité du bien.
Marguerite Yourcenar
Où est-ce que c'est, je ne me rappelle plus [incompris]
Bernard Pivot
Mais est-ce que d'abord la fatalité du mal n'est pas plus contraignante, plus décisive ?
Marguerite Yourcenar
Oui, j'imagine qu'elle l'est.
Bernard Pivot
Et est-ce que cette fatalité du mal ne va pas finalement tous nous emporter ?
Marguerite Yourcenar
Je crois qu'elle le fera parce qu'elle prend une forme excessivement insidieuse. Évidemment il y a les gens atroces, il y en a, il n'y en a peut-être pas tant que ça. Mais il y a énormément de gens veules, de gens qui laissent aller, de gens qui laissent faire, ou de gens naïvement crédules.
Bernard Pivot
Qui ne sont pas fermes comme vous l'avez dit tout à l'heure ?
Marguerite Yourcenar
Qui ne sont pas fermes. Ils ne sont ni fiers ni clairvoyants, pace qu'il s'agit d'être clairvoyant, en même temps que ferme.
Bernard Pivot
Alors c'est un peu ce que vous avez vécu sûrement, mais ce que vous avez rêvé, ce que vous avez fantasmé, ce que vous avez écrit, autrement dit le vécu et puis l'imaginaire et le fantasme, c'est un peu tout?
Alain Robbe-Grillet
C'est-à-dire que le vie de l'être humain n'est pas seulement le constat de ce qui se passe du point de vue de la légalité policière. J'ai l'impression que la plus grande de notre existence se passe justement dans notre tête, et il faut bien dire, pour la vie sexuelle, il y a une partie de rêve dans la vie sexuelle, de fantasmes, quelquefois d'une très grande violence, qu'il est difficile de mettre en pratique et même pas souhaitable probablement.
Bernard Pivot
Alors, ce qu'il paraît, enfin d'après les scènes racontées dans ce livre, je dis oui, il n'est pas souhaitable, ça je le dis. Mais est-ce que vous n'êtes pas la preuve vivante de la décadence américaine ?
Charles Bukowski
Non, moi je suis certainement la représentation vivante de ma décadence et je vis aux États-unis sans doute cela fait partie d'un tout, tout est dans tout sans doute, Mais je suis décadent, non. Je ne suis pas décadent, je suis un malheureux, un chômeur finalement, je n'ai pas de métier, je n'ai pas beaucoup d'instructions, j'essaie de me débrouiller, j'essaie d'avoir de quoi bouffer, j'essaie de trouver une femme. J'essaie toujours, je continue à essayer mais je ne réussis pas tellement, je n'ai beaucoup de chance.
Bernard Pivot
Moi je vous bien vu, les femmes vous en trouvez beaucoup hein, je vous assure que j'en trouvé moins que vous.
Milan Kundera
Vous avez dit que l'acte charnel n'est pas si souvent traité dans mes livres. Ce n'est pas tout à fait vrai. Je crois qu'on peut même faire toute une anthologie des coïts très intéressants qui sont là-bas, Mais ces coïts, ces actes d'amour sont toujours une révélation inattendue ou bien d'une situation, par exemple des rapports de force entre la femme et l'homme, ou bien des caractères des personnages.

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