Entretien avec Régis Debray sur le rôle de l'image

16 novembre 1992
03m 35s
Réf. 04634

Notice

Résumé :

Dans son émission "Le Cercle de Minuit", diffusée en novembre 1992, Michel Field reçoit Régis Debray qui présente ses analyses sur les modifications du rôle de l'image au sein des sociétés contemporaines.

Type de média :
Date de diffusion :
16 novembre 1992
Source :

Contexte historique

Né en 1940, Régis Debray est un philosophe connu pour ses engagements politiques (notamment en Amérique latine) mais aussi pour ses réflexions autour du rôle des médias.

Après avoir poursuivi de brillantes études au lycée Janson de Sailly puis à l'Ecole Normale Supérieure, il séjourne à plusieurs reprises à Cuba et devient l'ami de Fidel Castro. Agrégé de philosophie en 1965,il choisit d'accompagner Che Guevara dans la guérilla menée dans plusieurs pays d'Amérique latine. Arrêté en 1967, il est emprisonné pour ses activités révolutionnaires en Bolivie. En France, des intellectuels se mobilisent pour obtenir sa libération.

Il met à profit ses années de détention pour écrire plusieurs ouvrages sur son expérience révolutionnaire. A son retour en France, il s'essaie avec succès à la littérature puisqu'il obtient le prix Femina pour un de ses romans La Neige brûle, en 1977.

Soutien de François Mitterrand, il devient un de ses conseillers de 1981 à 1988 et donne son avis sur les problèmes au sein du Tiers-monde.

Il est également à l'origine d'une nouvelle discipline, la "médiologie", qui traite de l'influence sociale des techniques modernes de transmission, et surtout des médias. Il théorise ses idées sur la réception de l'image dans un Cours de médiologie générale en 1991.

Sa pensée philosophique ne se limite pas au rôle des évolutions technologiques dans le processus de civilisation. Il poursuit également une réflexion politique. Il s'interroge notamment sur le renouveau de la pensée de gauche, sur l'idée de nation en Europe, sur les relations internationales et devient un défenseur acharné de l'idéal républicain. Personnage médiatique, Régis Debray tente de diffuser ses théories philosophiques et politiques à un large public sans en dévoyer le contenu.

Emeline Vanthuyne

Éclairage média

Emission quotidienne diffusée en troisième partie de soirée à partir de septembre 1992, "Le Cercle de Minuit" reçoit les personnalités qui font l'actualité culturelle (littérature, cinéma, photographie, philosophie..). Présentée successivement par Michel Field puis Laure Adler, l'émission est remplacée, faute d'audience par "Les mots de minuit" qui repose sur le même principe mais dont le rythme est hebdomadaire.

Dans l'émission du 16 novembre 1992, Michel Field reçoit écrivains et artistes : entre autres Amélie Nothomb (révélée par son livre Hygiène de l'assassin ) et Anne-Marie Garat (qui vient de recevoir le Prix Fémina).

Régis Debray intervient pour parler de la parution de son ouvrage Vie et mort de l'image. Après s'être intéressé à l'influence des paroles sur la société, il étudie l'évolution de l'utilisation faite de l'image. Nos attentes se sont modifiées à travers le temps : selon lui, on ne recherche plus aujourd'hui la valeur magique ou esthétique de l'image. Il parle de "désenchantement de l'image" : la multiplication des images en dévalorisent la valeur. Celle-ci n'est plus analysée pour elle-même mais devient un "signe du monde". Il dénonce l'apparition du "visuel" au détriment de l'image : l'utilisation de codes (logos, stéréotypes) nous permet de nous repérer mais tend à simplifier à l'excès notre appréhension du monde et de l'Autre.

Emeline Vanthuyne

Transcription

Michel Field
On accepte tout ça, c'est une bonne explication, Vie et mort de l'image, le titre est un peu paradoxal, vie de l'image on comprend, mort de l'image pour caractériser une période où on a l'impression que l'image est partout, c'est un peu paradoxal.
Régis Debray
Je ne parle pas de l'image dans le livre, je parle d'abord du regard. Je dis simplement que l'image n'existe que dans la mesure où on la regarde, et que c'est le regard qui fait l'image et que nous avons changé de regard. Depuis longtemps, nous avons d'abord eu un regard magique, c'est-à-dire un regard où on essaie de voir à travers l'image l'invisible, où l'image était cernée par une transcendance, comme ça disons par Dieu ou une divinité. Puis après on a eu une image esthétique, maintenant je crois qu'on a une image économique, c'est-à-dire que nous avons changé de regard, nous voulons avoir des signes du monde pour nous reconnaître dans le monde, mais nous ne regardons plus vraiment les choses pour elles-mêmes. Nous ne regardons plus les autres, les visages. Je crois qu'il y a image et je reprends les mots de Serge Daney quand il y a de l'autre, c'est-à-dire quand l'image débouche sur des hommes, sur des femmes, sur des paysages, sur des peuples, sur de l'étrangeté. Or le visuel, ce que j'appelle le visuel et qui serait la mort de l'image, ce sont des stéréotypes, des logos, des pubs si vous voulez, c'est-à-dire des signes par lesquels on peut mettre des étiquettes sur les choses et sur les situations. Mais vous savez, je crois qu'il y a des cycles et que sans doute on est au bout d'un cycle de désenchantement, de dévaluation de l'image. D'abord parce qu'il y en a trop, l'une chasse l'autre, on a une attention très flottante, nous ne sommes plus vraiment fascinés par une image. La preuve c'est que nous zappons à toute vitesse devant la télévision. Nous sommes au bout d'un cycle mais je crois qu'un autre cycle va recommencer, un cycle peut-être magico-religieux, en tout cas de fascination, d'approfondissement.
Michel Field
Alors on connaissait le romancier que vous êtes, le philosophe politique, et ça fait deux livres que vous consacrez finalement à l'image, le premier c'était le Cours de médiologie générale, donc une analyse des...
Régis Debray
Oui, c'est un mot un peu rébarbatif, je suis d'accord. Le cours de médiologie comme le nom l'indique, c'était un cours, donc c'était dit, ce n'était pas écrit, Et ça voulait étudier les puissances des idées, c'est-à-dire les puissances des mots, le pouvoir des mots quoi. Qu'est-ce qui fait qu'une parole frappe, qu'est-ce qui transforme une idée en force matérielle, qu'est-ce qui fait par exemple qu'une parole d'un homme par exemple qui s'appelle Jésus à Nazareth devient trois siècles plus tard une Eglise. Qu'est-ce qui fait que l'écrit d'un monsieur disons Karl Marx devient le marxisme, puis des partis, puis des États. Autrement dit, c'est la transformation de quelque chose de purement symbolique en quelque chose de lourd, qui sont des États, des politiques, des forces. On peut dire le même processus pour Luther, pour Calvin. Donc c'était le pouvoir des mots, avec l'histoire du regard c'est le pouvoir des images, c'est-à-dire quels types d'effets exercent les images dans l'humanité, puisque les images ont toujours, enfin l'homme est assujetti aux images, n'est-ce pas. Il a toujours été dominé ou envoûté par l'image qui lui a servi pour communiquer avec les morts pendant longtemps, pour communiquer avec les forces de l'au-delà, pour communiquer avec la nature, maintenant peut-être pour communiquer avec la marchandise, en tout cas l'image a toujours été un pouvoir d'attraction mais ce n'est jamais le même. Et je pense que nous avons changé de régime d'image si vous voulez maintenant.

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