Entretien avec l'historien Jean-Pierre Vernant

18 novembre 1993
06m 39s
Réf. 04635

Notice

Résumé :

Jean-Pierre Vernant, invité de l'émission "Le Cercle de Minuit", explique sa démarche d'historien et les raisons de son intérêt pour l'"homme grec".

Type de média :
Date de diffusion :
18 novembre 1993
Source :

Contexte historique

Né en 1914, Jean-Pierre Vernant obtient l'agrégation d'histoire en 1937 après ses études à la Sorbonne.

Professeur au lycée de Toulouse pendant la guerre, il est nommé en 1948 au CNRS puis à l'EHESS ( de 1958 à 1975) avant d'être élu au Collège de France la même année.

Il a contribué par ses travaux à renouveler l'approche historique sur l'étude de la Grèce antique (citons son ouvrage Les Origines de la pensée grecque paru en 1962). Il utilise des méthodes issues de la psychologie et de l'anthropologie au service de la science historique. Il s'intéresse ainsi - à la suite de ses maîtres Ignace Meyerson et Louis Gernet - aux spécificités des cadres de pensée de la civilisation grecque. Ses travaux sur la religion et l'homme grec sont reconnus internationalement. Il prend sa retraite en 1984 mais continue ses recherches et des groupes de réflexion avec les jeunes chercheurs intéressés par le monde grec antique.

Jean-Pierre Vernant est également un historien engagé : il milite au sein des Jeunesses Communistes jusqu'à la guerre. Après la défaite française de 1940, il poursuit des activités clandestines au sein de la Résistance. Il occupe un rôle essentiel au sein de sa région : sous le pseudonyme de "colonel Berthier", il oeuvre au sein du mouvement Libération-Sud puis à la tête des Forces Françaises Intérieures (FFI) pour Toulouse et la Haute-Garonne. Compagnon de la Libération, Jean-Pierre Vernant adhère au Parti Communiste après guerre mais garde sa liberté de ton. Il rompt définitivement avec le parti après la répression soviétique à Budapest en 1956. Il fait partie des intellectuels qui contestent l'action du gouvernement au cours de la guerre d'Indochine et d'Algérie.

Jean-Pierre Vernant, décédé en janvier 2007, reste par ses travaux et ses engagements politiques, une des plus grandes figures de l'historiographie française du siècle dernier.

Emeline Vanthuyne

Éclairage média

L'émission culturelle "Le Cercle de Minuit", diffusée à partir de septembre 1992, accueille des écrivains, des artistes et des spécialistes des sciences humaines chaque soir en troisième partie de soirée sur France 2. Animée successivement par Michel Field puis Laure Adler, elle cède la place, faute d'audience à l'émission "Les mots de minuit" de même facture mais au rythme hebdomadaire.

Dans l'émission du 18 novembre 1993, Michel Field accueille entre autres deux historiens majeurs : Pierre Vidal-Naquet et Jean-Pierre Vernant. Historiens engagés, ils ont tous les deux contribué à rénover par leurs travaux la manière d'envisager l'étude de la civilisation grecque antique. Ils s'intéressent tous deux aux systèmes de représentations présents chez les Grecs à travers différents sujets d'étude (la religion, la démocratie...). Ils collaborent ensemble à une étude sur la tragédie ( Mythe et tragédie en Grèce ancienne parue en 1986). On aperçoit Pierre Vidal-Naquet à l'image à la droite de l'animateur (sur un plan large puis filmé en gros plan pendant l'intervention de Jean-Pierre Vernant). Au cours de l'émission, ils reviennent tous deux sur leurs engagements scientifiques et politiques. Pierre-Vidal Naquet est d'ailleurs venu défendre son ouvrage sur l'"affaire Moulin" où il récuse la thèse selon laquelle Jean Moulin aurait été un agent soviétique pendant la 2ème Guerre mondiale.

Dans cet extrait, Jean-Pierre Vernant revient sur les fondements de son analyse historique. Il reconnaît l'apport de la psychologie historique, même si cela ne constitue pas l'essentiel de son travail. Il explique pourquoi il s'intéresse à l'"homme grec" : on ne peut comprendre les structures sociales et culturelles d'une société sans saisir l'esprit dans lequel elles ont été mises en place puis vécues par les acteurs.

Emeline Vanthuyne

Transcription

Michel Field
En même temps quand je disais que le terrain était vierge, c'était non pas que vous n'ayez eu des gens qui vous ont influencé, mais [incompris] partie comme Meyerson d'une autre façon, mais parce qu'on a l'impression que vous avez, et c'est toujours ça un petit peu la nouveauté dans les sciences humaines, déplacé les enjeux, déplacé le regard et finalement dépassé un certains nombre de cloisonnements qui existaient auparavant, puisque votre démarche, pour le dire très rapidement, c'est d'essayer de reconstruire les cadres de pensée et les systèmes de représentation des Grecs anciens, non seulement à partir des textes, non seulement à partir du théâtre, non seulement à partir des textes des philosophes, mais aussi à partir des modes de vie, des inscriptions sociales, de l'organisation topologique de la cité, et d'essayer de voir quel type de cohérence il y avait pour reconstruire l'univers mental et social des Grecs anciens.
Jean-Pierre Vernant
C'est exact. Je crois qu'un des points forts, une des originalités de ce que j'ai essayé de faire, c'est que je ne me suis pas seulement intéressé à ce qu'on peut appeler le cadre social ni même l'ensemble culturel d'une société comme la Grèce archaïque et classique. Parce qu'au fond, mon domaine c'est l'époque archaïque et classique et je n'ai pas poussé l'investigation personnellement au-delà, c'est-à-dire la Grèce hellenistique ou l'empire romain. Le point un peu particulier, c'est que ce qui m'a toujours intéressé, et en ce sens je suis un disciple de Meyerson, psychologue, j'ai dirigé avec lui pendant vingt ans comme secrétaire de rédaction, lui directeur, le Journal de Psychologie normale et pathologique. ce qui m'intéressait, c'est ce que j'appelle l'homme, ce livre je l'appelle l'Homme grec, et dans ce livre j'essaie aussi un peu de faire pareil avec les collaborateurs. C'est-à-dire, c'est l'idée que l'histoire ne concerne pas seulement les institutions sociales, la vie économique, les techniques, les faits religieux, les faits juridiques, mais qu'on se trompe si on croit que l'histoire consiste dans le fait qu'il y a un changement de ce cadre général dans lequel l'homme est placé, mais que l'homme lui, il est ce qu'il est toujours, toujours le même. Je dis à un moment, on peut m'objecter et me dire mais quoi, les yeux des Grecs ne sont pas différents de nos yeux à nous. Oui, les yeux des Grecs ne sont pas différents des yeux à nous, mais l'historien ne s'intéresse pas aux yeux des Grecs, il n'a d'ailleurs pas les moyens de le faire, il s'intéresse au regard des Grecs, à la façon dont ils utilisent leurs yeux, dont eux-mêmes vivent ce que c'est que voir, ce que c'est qu'entendre. Et en ce sens, il y une histoire de ce que j'ai appelé aussi l'homme intérieur. Et c'est ça qui m'a intéressé. C'est le premier point, l'accent mis sur les hommes, non pas l'Homme avec un grand H, mais les hommes dans leur diversité, à un moment donné, et dans leurs changements historiques. Et deuxièmement, c'est l'idée aussi qu'en reprenant un thème que Meyerson avait beaucoup développé, à savoir que l'esprit de l'homme, la pensée, ce n'est pas une espèce de matière subtile ou de spiritualité vague dans les nuages. L'homme est dans ce qu'il fait, dans ce qu'il fabrique. Les outils bien sûr mais pas seulement, les institutions, le langage, les religions, les faits d'art. C'est dans les oeuvres de l'homme qu'on peut trouver ce que sont les catégories mentales de l'homme. Alors à partir du moment où on pense cela, on abandonne ce que certains auteurs allemands comme Frenkel ou Bruno Snell ont pu faire lorsqu'ils ont parlé de la découverte de l'esprit par la Grèce. Mais pour eux, cet esprit se manifestait précisément dans les grandes oeuvres littéraires ou philosophiques. Ce que je crois, c'est que l'esprit est aussi bien dans un instrument technique, dans un outil, dans la façon de s'en servir, dans ce qu'il implique comme opération mentale, dans un fait économique, dans la monnaie, dans l'échange, dans le don, dans des institutions telles que la vie politique ou les faits juridiques, l'esprit est partout où il y a des oeuvres humaines. Donc mon projet, qui est un projet qui peut apparaître psychologisant puisque ce que je veux connaître, c'est la façon dont le Grec sentait, pensait, vivait, vivait quoi ? comment le Grec, je dis aussi dans cette introduction que c'est la façon dont l'homme est au monde, dans ses relations avec le divin, avec le cosmos, avec les autres et avec soi-même. C'est ça que je veux essayer de saisir, la différence des Grecs sur ce plan-là. Alors, d'une certaine façon on peut dire il psychologise, mais au contraire en même temps, je matérialise avec une tradition qui n'est pas du tout spiritualiste, puisque cet esprit que je recherche, cette enquête que je mène pour savoir comment les Grecs étaient au monde, leur façon d'être au monde, d'être aux autres et d'être à eux-mêmes. La façon dont je le recherche, c'est dans tout ce qui est objectivé et qui par conséquent peut être examiné par l'historien, parce qu'il y en a des traces. L'homme est le seul animal qui crée en dehors de lui un milieu entre le monde et lui, entre les autres et lui, entre lui-même et lui-même. Un monde d'intermédiaires, de médiateurs, de signes symboliques, et non seulement il crée ça, mais il leur donne une densité, il veut que ça soit transmis, il veut que ça dure, et c'est pour ça qu'il y a une histoire et des civilisations. Ces choses subsistent et notre rôle, notre mémoire, c'est à travers cela, non seulement de reconstruire une société, mais de reconstruire à travers cette société l'homme, qui est en même temps le fabricateur de cette société, et le produit de cette société.

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