Simone de Beauvoir et le féminisme

06 avril 1975
05m 58s
Réf. 04638

Notice

Résumé :

Jean-Louis Servan Schreiber reçoit dans son émission "Questionnaire" la philosophe et écrivain Simone de Beauvoir, venue parler des raisons de son engagement en tant que féministe.

Type de média :
Date de diffusion :
06 avril 1975
Source :
TF1 (Collection: QUESTIONNAIRE )

Contexte historique

Simone de Beauvoir (1908-1986) est issue d'un milieu catholique et bourgeois. Elle entreprend des études supérieures à la Sorbonne où elle rencontre d'autres futurs grands philosophes : Nizan, Merleau-Ponty, Claude Lévi-Strauss. Jean-Paul Sartre, qui la surnomme "le Castor" la devance à l'agrégation de philosophie où elle termine seconde et plus jeune reçue du concours ( elle a seulement 21 ans). En rupture avec son milieu social d'origine, elle défend toute sa vie son indépendance face aux conventions sociales : elle tente ainsi d'échapper à toutes les contraintes liées à la condition féminine de l'époque (travail ménager, maternité). Refusant le mariage, elle entretient néanmoins avec Sartre une relation que la complexité et la longévité rend mythique et indissociable du quartier de Saint Germain des Prés et du Café de Flore où ils se retrouvent alors.

Enseignant avant guerre, elle publie son premier roman en 1943. En 1949, la publication de son ouvrage Le deuxième sexe fait scandale mais demeure une référence pour les féministes au-delà des frontières françaises. Elle s'en prend notamment aux règles et pratiques qui façonnent le rôle des femmes ("On ne naît pas femme : on le devient"). En 1954, elle obtient la consécration littéraire en recevant le Prix Goncourt pour son ouvrage Les Mandarins. En 1958, avec son autobiographie Les Mémoires d'une jeune fille rangée, elle parvient au-delà des écrits théoriques à mettre en récit les contraintes liées à l'éducation de nombreuses jeunes filles de sa génération.

Intellectuelle engagée, elle devient après guerre avec Sartre compagnon de route du Parti Communiste français. Pendant la guerre d'Algérie, elle soutient le FLN et défend une de ses activistes Djamila Boupacha. Elle milite de plus en plus activement pour la cause féministe et signe le "Manifeste des 343 pour la liberté de l'avortement". Elle préside la Ligue des droits des femmes et soutient de nombreuses actions pour lutter contre le sexisme ordinaire, les violences conjugales...

Par son mode de vie, ses écrits et son engagement public, Simone de Beauvoir reste cent ans après sa naissance, un des symboles du combat pour l'amélioration de la condition féminine dans la seconde moitié du XXe siècle.

Emeline Vanthuyne

Éclairage média

L'émission "Questionnaire" était animée par Jean-Louis Servan-Schreiber ( journaliste et patron de presse, notamment créateur de L'Expansion ).Elle a été diffusée en deuxième partie de soirée de manière irrégulière de février 1975 à décembre 1981 sur TF1. Elle pemettaient d'évoquer les grandes mutations de la société à l'aide d'entretiens avec des personnalités issues de milieux variés (médecins, avocats, patrons, scientifiques, écrivains).

Avec Simone de Beauvoir, Jean-Louis Servan-Schreiber revient ainsi pendant sur les avancées de la pensée féministe.

Le journaliste présente la philosophe face caméra. Il est filmé en gros plan et on remarque que ses yeux ne fixent pas directement l'objectif mais qu'il lit ses commentaires situés en-dessous. Avant la mise en place des prompteurs, les présentateurs pouvaient lire leurs fiches ou demander à un assistant de leur présenter des panneaux en s'agenouillant en dessous de la caméra. Cela explique ici la fixité et le manque d'aisance du journaliste.

Simone de Beauvoir, dont c'est l'une des premières apparitions à l'antenne, semble également assez tendue dans sa posture initiale. Elle parle de façon très claire et organisée mais sans regarder l'objectif (et très peu son interlocuteur). Ses vêtements ne sont pas sans rappeler le style vestimentaire des années 70 ( chemises bariolées, tuniques, bandeau de couleur dans les cheveux).

Elle revient ici sur la thèse centrale soutenue dans son ouvrage de référence pour le féminisme, Le deuxième Sexe : le conditionnement social des femmes depuis l'enfance façonne davantage leur identité que les seules différences biologiques.

Emeline Vanthuyne

Transcription

Jean-Louis Servan-Schreiber
Bonsoir. C'est probablement la première fois que vous voyez Simone de Beauvoir. Comme Jean-Paul Sartre, le compagnon de sa vie, elle refusait jusqu'à cette année de paraître à la télévision. C'est donc par ses oeuvres, romans comme Les Mandarins, prix Goncourt 1954, ou souvenirs comme Les Mémoires d'une jeune fille rangée, que le public connaît celle qui compte parmi les grands écrivains actuels. Mais c'est par un essai, Le Deuxième sexe, publié il y a plus de vingt-cinq ans, que Simone de Beauvoir a joué un rôle historique dans l'évolution des idées de notre époque. Ces deux épais volumes, difficiles, décrivaient et expliquaient pour la première fois la place secondaire qu'occupent les femmes dans l'humanité. Comme Le Capital de Marx sert de référence idéologique aux communistes, les féministes du monde entier aujourd'hui se réfèrent au Deuxième sexe. Certains trouveront peut-être cette comparaison disproportionnée, car ils mesurent encore mal l'ampleur des transformations que les succès du féminisme produiront dans l'avenir, sur le monde où nous vivons. C'est cette force naissante, porteuse de changements profonds, que Simone de Beauvoir nous expliquera ce soir. Simone de Beauvoir, Le Deuxième sexe, si on devait le résumer, ce qui est évidemment très difficile, pourrait peut-être tourner autour de cette idée qui a été souvent reprise depuis mais que j'aimerais bien vous voir expliquer : « On ne naît pas femme, on le devient ».
Simone (de) Beauvoir
Oui, c'est en somme la formule qui résume l'ensemble de mes thèses, et ce qu'elle signifie est très simple, c'est qu'être femme, ce n'est pas une donnée naturelle, c'est le résultat d'une histoire. Il n'y a pas un destin biologique, psychologique, qui définisse la femme en tant que telle. C'est une histoire qui l'a faite. D'abord l'histoire de la civilisation, qui aboutit à son statut actuel, et d'autre part, pour chaque femme particulière, c'est l'histoire de sa vie, en particulier c'est l'histoire de son enfance, qui la détermine comme femme, qui crée en elle quelque chose qui n'est pas du tout, une donnée, une essence, qui crée en elle ce qu'on a appelé quelquefois l'éternel féminin, la féminité. Et plus les études psychologiques sur les enfants s'approfondissent, plus il est sensible, plus on voit avec évidence que, vraiment, le petit bébé féminin est fabriqué pour devenir une femme. Il y a là-dessus un excellent livre qu'une Italienne vient d'écrire, Helena Belotti, ça s'appelle Du Côté des petites filles, et on montre comment déjà, bien avant que l'enfant ne soit vraiment conscient, on inscrit dans son corps, dans la manière de le faire téter, de le porter, de le bercer etc., on inscrit dans son corps ce qui plus tard apparaîtra peut-être comme un destin.
Jean-Louis Servan-Schreiber
Les différences biologiques qui sont évidentes, vous considérez qu'elles ne jouent pas de rôle dans le comportement ultérieur éventuel de l'individu.
Simone (de) Beauvoir
Je pense qu'elles peuvent en jouer un, si, elles en jouent un certainement, mais l'importance qui leur est accordée, l'importance que prennent ces différences vient du contexte social dans lequel elles se situent. Je veux dire que bien entendu, c'est très important qu'une femme puisse être enceinte, avoir des enfants etc. tandis que l'homme ne le peut pas, ça fait une grande différence entre les deux, Mais ce n'est pas cette différence qui fonde la différence de statut et l'état d'exploitation et d'oppression auquel est soumis la femme. C'est en quelque sorte un prétexte autour duquel se construit la condition féminine. Mais ce n'est pas cela qui détermine cette condition.
Jean-Louis Servan-Schreiber
Et quand vous dites exploitation ou oppression, ça suppose qu'il y ait une volonté à un moment donné. Ce n'est pas simplement accidentel. Alors où retracez-vous l'origine de cette volonté sur le plan historique et à votre avis comment se manifestait-elle de la part des hommes ?
Simone (de) Beauvoir
Ça remonte à la nuit des temps. Je crois qu'il faut partir de l'idée que, comme on l'a dit, l'homme est un loup pour l'homme, il existe la rareté. Il n'y a pas assez pour tout le monde. Alors les plus forts et il y a eu un moment dans la nuit des temps où la force physique ça comptait énormément, les plus forts se sont appropriés les droits, le pouvoir, de manière à avoir également la prééminence économique, grossièrement, pour être ceux qui sont toujours sûrs de manger. C'était très visible en Chine par exemple, il y avait une grande pauvreté, et on laissait mourir sinon on tuait les petites filles et on empêchait les femmes de participer à la production de manière à ce que l'homme ait vraiment tout en main. Ça a été comme ça toujours, et ça, je n'ai pas le temps de raconter ici toute l'histoire de la femme, mais il est bien évident que d'époque en époque, il y a toujours eu une volonté des hommes de prendre le pouvoir. Je n'en citerai qu'un exemple, au Moyen-âge et à la Renaissance, les femmes avaient beaucoup de pouvoir comme médecin. Elles connaissaient des quantités de remèdes, des herbes, des remèdes qui étaient des remèdes de bonnes femmes et quelquefois très valables. Eh ! bien, la médecine leur a été prise des mains par les hommes. Toutes les persécutions contre les sorcières ont été essentiellement fondées sur cette volonté des hommes d'écarter les femmes de la médecine et du pouvoir qu'elle donne, et ensuite alors, au XVIIIe, au XIXe siècle, il y a des statuts faits par des hommes qui interdisent rigoureusement sous peine de prison, d'amendes etc. aux femmes d'exercer la médecine si elles n'ont pas suivi certaines écoles, auxquelles par-dessus le marché on ne les acceptait pas. Alors les femmes à ce moment-là se sont vues reléguées au rôle de Florence Nightingale, au rôle d'infirmière, au rôle d'aide assistante etc. Et vraiment il y a des ouvrages intéressants là-dessus, où on voit comment il y a une volonté, puisqu'on peut parler de volonté, une volonté des hommes d'arracher la médecine aux femmes. Je pense que si on prenait d'autres domaines, on trouverait tout à fait les mêmes processus. Il y a donc en effet une volonté et maintenant cette volonté n'est peut-être plus de prendre, mais c'est en tout cas une volonté très forte de garder. Il y a des barrages qui sont partout lorsque les femmes veulent accéder à certaines qualifications ou à certains pouvoirs.