Entretien avec Louis-Ferdinand Céline

17 juillet 1957
06m 56s
Réf. 04639

Notice

Résumé :

Dans l'émission "Lectures pour tous", Louis-Ferdinand Céline évoque les polémiques suscitées par certains de ses ouvrages.

Type de média :
Date de diffusion :
17 juillet 1957

Contexte historique

Louis-Ferdinand Destouches dit Céline (1894-1961) est un des écrivains les plus célèbres mais aussi les plus controversés du XXe siècle.

Issu d'un milieu modeste, il effectue son apprentissage en joaillerie lorsque la Première Guere mondiale éclate. Blessé au bras, il est réformé en 1915. Après guerre, après avoir obtenu son baccalauréat, il entame des études de médecine.

En 1932, son roman Voyage au bout de la nuit lui assure un succès critique : son style est novateur (mélange des registres de langue, transcription des effets d'oralité dans ses écrits). Il dénonce les horreurs de la guerre, le colonialisme et les abus de la société industrielle. En 1936 Mort à crédit divise davantage le milieu littéraire : il y décrit avec outrance son milieu social d'origine.

Il bascule alors dans un antisémitisme virulent en publiant entre autres en 1937 Bagatelles pour un massacre. Condamné pour diffamation, il suspend quelques temps ses activités médicales. Pendant l'Occupation, il est médecin-chef d'un dispensaire de Sartrouville et continue à publier dans des revues d'extrême droite (Je suis Partout, Au Pilori ). En 1944, il tente de fuir la France et de rejoindre le Danemark où il a pris soin de transférer une partie de ses droits d'auteur. Il rejoint avec sa femme, la danseuse Lucette Almanzor, le château de Sigmarigen où se sont réfugiés certains membre du gouvernement de Vichy.

En 1945, il parvient à gagner Copenhague, où il est emprisonné suite à un mandat d'arrêt et une demande d'extradition de la France. Il reste 14 mois en prison et prépare sa défense. Cet exil lui permet d'échapper à l'épuration et à son retour, il bénéficie de soutiens au sein du milieu littéraire. Lors de son procès, il est condamné à un an de prison mais bénéficie d'une amnistie l'année suivante.

Il s'installe alors à Meudon où il vit reclus. Devant ses échecs littéraires, il tente de reconquérir ses lecteurs en se justifiant sur sa trajectoire et en mettant en avant son style. Il retrouve une visibilité médiatique en publiant des romans sur son expérience en Allemagne (D'un château l'autre en 1957). Depuis sa mort en 1961, son oeuvre ne cesse de susciter interrogations et polémiques et demeure inclassable dans le paysage littéraire français.

Emeline Vanthuyne

Éclairage média

Cet extrait nous permet de revoir le générique de la première émission littéraire de la télévision, "Lectures pour tous". Un présentoir de livres tourne sur lui-même en dévoilant le nom des collaborateurs de l'émission. Créé initialement par Pierre Desgraupes et Pierre Dumayet, ce magazine a été diffusé de 1953 à 1968. Ce programme est une source archivistique majeure qui permet de redécouvrir les oeuvres de certains auteurs à partir de leurs entretiens.

On remarque les efforts déployés par Jean Prat pour rendre la réalisation originale, malgré les faibles moyens techniques à disposition : plan fixe sur l'ouvrage, plan rapproché sur le visage de l'auteur (même si l'essentiel de l'entretien est filmé en plan fixe et large).

Louis-Ferdinand Céline vient présenter son ouvrage D'un château l'autre publié en 1957. L'auteur vit reclus dans sa maison de Meudon et apparaît ici peu à l'aise et assez statique face aux caméras de télévision. Il parle d'une voix peu audible et semble monologuer sans lever une seule fois le regard vers son interlocuteur. Pierre Dumayet l'interroge sur la polémique suscitée par ses ouvrages et leur violence. Céline revient alors sur les nécessités financières qui l'ont poussé à l'écriture et se pose en victime de la publicité faite autour de ses ouvrages. Loin de renier certains de ses écrits, qu'il qualifie de "très fâcheux", il les estime mal compris. Il refuse de parler de sa propre violence verbale. Il tente de se réhabiliter aux yeux de l'opinion en mettant l'accent sur ses activités de médecin auprès des plus démunis. Ce document est précieux pour comprendre l'évolution de Céline et les moyens qu'il a employés pour justifier son attitude et ses oeuvres polémiques écrits avant et pendant l'Occupation.

Emeline Vanthuyne

Transcription

(Musique)
Pierre Dumayet
Vous avez lu le titre de ce livre, D'un château, l'autre, vous avez lu aussi le titre, le nom, pardon de l'auteur, Louis-Ferdinand Céline. Monsieur Céline, avant d'entrer dans ce livre, je voudrai vous poser une question, à propos de vos livres précédents, question qui est contenue, impliquée dans celui-ci. Il semble que vous ayez été surpris, que vous soyez maintenant surpris, de cette avalanche de catastrophes qui ont été la conséquence de vos livres, particulièrement du Voyage. Vous dites que c'est du Voyage au bout de la nuit que sont venus la plupart de vos ennuis ; ennui étant ici un mot très faible. Que voulez-vous dire exactement, que vous ne vous y attendiez pas ? Enfin...
Louis-Ferdinand Céline
C'est-à-dire que, je suis parti dans l'écriture des livres sans vouloir obtenir une notoriété quelconque, je pensais simplement en tirer un honnête bénéfice, pour me payer un petit appartement, dont j'avais bien besoin à l'époque, et puis les choses se sont développées de telle façon que la vie de médecin, d'humble médecin, est devenue impossible et m'a compliqué de plus en plus la vie. Si bien que j'ai été de difficultés en difficultés, et puis jusqu'au moment où je me suis permis de m'occuper de politique, et ce fut évidemment le signal d'une ruée, d'un hallali qui me poursuit encore. Voilà ce que j'ai voulu dire.
Pierre Dumayet
Oui, mais ce qui m'intéresse, c'est la raison pour laquelle je vous pose la question, est ceci, est-ce qu'en écrivant le Voyage au bout de la nuit par exemple, c'est cette phrase de D'un château l'autre qui nous le fait croire, En écrivant le Voyage au bout de la nuit, vous avez pu croire écrire ce livre, je dirais presque impunément, sans penser aux conséquences.
Louis-Ferdinand Céline
Ah, ah, absolument sans conséquence, je croyais que on y prendrait un petit intérêt, comme on prend un petit intérêt à lire une nouvelle, une petite, dans le journal. Et puis que, ayant vendu suffisamment de ce petit livre, Le Voyage au bout de la nuit, eh bien, je retournerai à ma médecine tranquillement, avec un appartement dont je n'aurai pas besoin de payer les termes, parce qu'à ce moment-là encore, on avait la hantise du terme, on ne l'a plus puisqu'on n'en paie plus. Mais enfin, j'avais la hantise du terme, que j'avais héritée de mon enfance, j'ai toujours vu des gens hantés par le terme ; l'idée, ça serait une hantise de moins. Alors, voilà, c'était pour ma tranquillité que j'ai écrit le Voyage au bout de la nuit, et c'est certainement pas ce qui est arrivé, n'est-ce pas, le contraire, donc, à ma grande surprise, elle dure encore, figurez-vous, c'est la même, et je suis encore surpris par son retentissement.
Pierre Dumayet
Vous ne croyez pas à votre violence, vous ne la concevez pas, vous ne l'imaginez pas ?
Louis-Ferdinand Céline
Je ne me vois pas violent du tout, oh mais, pas la moins du monde, je n'ai jamais été violent. J'ai toujours soigné avec beaucoup de douceur, si j'ose dire, tous ceux qui m'ont approché, j'ai sauvé énormément de gens, d'animaux. A la guerre, j'ai vécu dans bien des milieux violents, je dis : j'ai vécu dans la violence, mais moi-même, je ne la veux absolument pas. Et des livres très fâcheux que j'ai pu écrire étaient faits justement contre la violence. Je sentais une guerre venir et je dénonçais les motifs de la guerre et les suites, et l'histoire m'a donné raison, mais pas les hommes. Ça c'est une très grosse différence entre l'opinion des gens et puis les faits. Et alors, dénoncer avec violence, il suffit de dire simplement que vous allez tomber dans un précipice, c'est violent ? Si vous dire : avancez, avancez, je vous en prie, vous êtes là sur une jolie pelouse, vous marchez gentiment devant vous, ne vous occupez pas du reste. Ah non, non. J'ai dit. Vous savez, je ne crois pas, puisque vous me mettez sur ce point là. Je me suis occupé beaucoup des explorations polaires, et j'ai connu des explorateurs de la grande époque qui exploraient encore les zones polaires, et particulièrement le Groenland, avec des meutes de chiens, avec des attaches de chiens. Et ce qui compte, n'est-ce pas, dans l'attelage, c'est le guide. Le guide est généralement une chienne, qui est particulièrement fine et qui sait, à 25 ou 30 mètres, dire qu'il y a une crevasse. Or, on ne la voit pas sous la neige, n'est-ce pas la crevasse, ça ne se voit pas. Alors nous dirons qu'elle est violente parce qu'elle avertit tout le traineau qui va s'embarquer dans la crevasse, et qui va descendre 60, 70 mètres dans un trou, et, ça va être fini, la mort, n'est-ce pas ? Eh bien ça évidemment, j'ai peut-être la finesse d'une chienne de traineau. Pas plus.
Pierre Dumayet
Mais vous ne niez pas, enfin je pense, vous ne niez pas la violence qu'il y a dans votre style ? La violence est au moins chez vous question d'écriture ?
Louis-Ferdinand Céline
C'est comme la chienne, elle aboie, un certain aboiement, et le maître, j'en ai connu, [Michaelson] en particulier, qui était gouverneur du Groenland, il m'expliquait bien souvent cette histoire. Il avait une chienne, et les autres chiens auraient été directement dans la crevasse. Mais immédiatement il avait le traineau, mais il avait une chienne qui aboyait bien avant, qui disait : attention, 20 mètres sous la neige, il y a un trou, et elle seule le savait. Il faut être fine. C'était une bête de finesse, c'était une aristocrate, n'est-ce pas, et elle avait de la finesse, les gens n'en avaient pas.
Pierre Dumayet
Elle était raffinée.
Louis-Ferdinand Céline
Elle était raffinée, les autres n'étaient pas. Je suis raffiné, mettons que je suis raffiné, mais c'est tout, alors on m'accable parce que je suis raffiné, mon Dieu, qu'on me tue. Si dans un élevage on tue des bêtes raffinées, évidemment c'est un élevage très spécial, c'est un peu ce qui se passe.
Pierre Dumayet
Très souvent dans votre livre, vous rappelez au lecteur que vous êtes né passage Choiseul, c'est le mot raffinement qui me fait penser à cela. Pourquoi éprouvez-vous le besoin de le dire et de le répéter ? Vous pensez que c'est...

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