Emmanuel Mounier, fondateur du personnalisme

25 octobre 1970
02m 59s
Réf. 04642

Notice

Résumé :

Le philosophe Jean Lacroix (1900-1986) évoque ici son ami Emmanuel Mounier et le courant de pensée auquel il se rattache lui-même, le personnalisme.

Type de média :
Date de diffusion :
25 octobre 1970
Source :
(Collection: Un certain regard )

Contexte historique

Emmanuel Mounier (1905-1950) a eu une influence considérable sur les intellectuels de sa génération. Né à Grenoble, Mounier obtient l'agrégation de philosophie à Paris en 1927. Ses premiers ouvrages montrent l'influence qu'a exercé sur lui la pensée de Charles Péguy et de Jacques Maritain. Il cherche avec d'autres jeunes philosophes à rompre avec les théories dominantes (capitalisme, marxisme) et à participer à une "Renaissance" morale et intellectuelle. Fondateur du "personnalisme communautaire", il entend remettre la personne au coeur de l'analyse. Selon lui, l'homme est par nature engagé dans la société et ses actes reflètent sa vocation spirituelle. Il crée en octobre 1932 la revue Esprit et s'engage avec son équipe de la rédaction en faveur de l'intervention française pendant la guerre d'Espagne ou contre les Accords de Munich en septembre 1938. Profondément chrétien, il ouvre sa revue à d'autres influences afin d'enrichir sa pensée philosophique.

Sous l'Occupation, Emmanuel Mounier continue à publier sa revue en zone sud mais ses prises de position contre les premières lois du régime de Vichy entraînent l'interdiction de parution en août 1941. Emmanuel Mounier participe alors au mouvement de Résistance "Combat". Arrêté puis acquitté après une grève de la faim, il rédige des ouvrages de réflexion sur les valeurs de résistance issues du christianisme. Après guerre, Esprit reparaît et Mounier y consacre l'essentiel de ses activités. Le rayonnement de la revue dépasse les milieux intellectuels : certains de ses auteurs participent au gouvernement et leur pensée influence les projets de reconstruction politique du pays. La revue est aussi le lieu de débats sur la nécessaire réconciliation franco-allemande, les colonies, le pacifisme… Concurrencé par Les Temps Modernes où Jean-Paul Sartre développe une théorie concurrente - l'existentialisme - Mounier fait le point sur sa réflexion philosophique : il publie en 1949 un ouvrage intitulé Le Personnalisme. Après sa mort brutale en 1950, sa revue lui survit et il contiue à influencer les réflexions des catholiques du monde entier sur leur engagement au sein de la cité pour la défense des valeurs démocratiques.

Emeline Vanthuyne

Éclairage média

L'entretien avec le philosophe Jean Lacroix est extrait de la série d'émissions intitulée "Un certain regard", diffusées de mars 1964 à novembre 1975 sur la première chaîne de l'ORTF. Ces documentaires sont consacrés à l'étude des différents courants de pensée à travers le monde, à l'aide de rencontres, d'analyses historiques et de réflexions sur les grandes questions contemporaines.

L'émission du 25 octobre 1970, diffusée en deuxième partie de soirée s'intitule "Emmanuel Mounier: un combat pour aujourd'hui". A l'occasion du vingtième anniversaire de la mort du philosophe, des entretiens avec quelques uns des amis de Mounier permettent pendant près d'une heure de revenir sur son parcours personnel et philosophique. Les entretiens se déroulent à Chatenay Malabry, sur les lieux où le fondateur du personnalisme vécut les dernières années de sa vie. Outre Jean Lacroix (alors chroniqueur au journal Le Mond e), Paul Ricoeur (professeur de philosophie), Pierre Aimé Touchard (directeur du Conservatoire), Jacques Madaule, Francis Jeanson expliquent l'influence que Mounier a exercé sur leurs réflexions intellectuelles.

Emeline Vanthuyne

Transcription

Présentateur
Reprise de soi, et cela a conduit à s'interroger sur sa conception de l'action, sur sa conception de l'engagement.
Journaliste
Mounier, c'était un homme qui participait tout à fait aux débats et aux affrontements du monde. Et en même temps, quand on voit ce parc, cette maison, où il s'était installé à partir de 1939 je crois, avec plusieurs de ses amis pour y travailler, on a le sentiment, d'un espèce de recul par rapport au monde.
Jean Lacroix
Il y a trois dimensions de la personne. C'est, la personne est, d'une part, caractérisée par un mouvement d'extériorisation, c'est-à-dire par ce qu'il apporte vers autrui, et c'est ce qu'il y a de fondamental. Deuxièmement, et si vous voulez ce premier mouvement est comme celui d'engagement. Deuxièmement, il y a un mouvement d'intériorisation, c'est-à-dire de retour à soi. De retour... il ne s'agit pas de se contempler, mais il s'agit d'une reprise en main, si j'ose ainsi m'exprimer, de soi-même. Le mouvement de retour implique, par conséquent, l'examen perpétuel de ce en quoi on est engagé. Et alors, il y a une troisième dimension de la personne, suivant Mounier, qui permet cette espèce de dialectique, de l'intériorité et de l'extériorité, qui est la dimension, qu'il appelait verticale, de la personne, c'est-à-dire la transcendance, c'est-à-dire la relation à Dieu. C'est essentiel de bien comprendre que pour Mounier, la personne est relationnelle, et la notion de relation commandait toute sa pensée et toute sa vie. Relation à autrui, relation à soi, et cette espèce de rapport perpétuel, est commandée par un rapport à Dieu, qui libère à l'intérieur du rapport à autrui, et à l'intérieur du rapport à soi.
Journaliste
Et cette conception de l'engagement que vous venez d'expliquer, n'est-elle possible que pour les croyants alors, puisqu'il y a l'intervention, toujours de la transcendance et de Dieu ?
Jean Lacroix
Vous posez là un problème qui a été essentiel pour Esprit. Vous mettez le doigt sur une question que d'autres que moi peut-être pourront vous expliciter davantage, je veux dire de ceux qui ne seraient pas croyants. Parce que il y avait à Esprit, non seulement des gens de religions différentes, mais il y avait des gens spécifiquement athées, et par conséquent il pouvait paraître difficile pour eux, d'expliquer cette notion de personne. Et cependant, il est peut-être possible mais ça, ce n'est pas à moi de le dire, c'est eux qui vous le diraient, il est peut-être possible d'avoir une conception de la personne qui implique une certaine transcendance, transcendance horizontale comme on dit aujourd'hui, et qui n'impliquerait pas l'existence de Dieu. En tout cas, certains ont tenté de l'expliquer dans Esprit...