Le parcours de Simone Weil

18 avril 1968
04m 40s
Réf. 04645

Notice

Résumé :

Ce reportage retrace la vie de la philosophe Simone Weil à travers le témoignage de ceux qui l'ont connue au cours de son expérience en tant qu'ouvrière en usine.

Type de média :
Date de diffusion :
18 avril 1968
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Contexte historique

Simone Weil (1909-1943), fille de médecin, poursuit ses études supérieures au lycée Henri IV (où elle reçoit l'enseignement du philosophe Alain) avant d'intégrer l'Ecole Normale Supérieure d'Ulm en 1928. Agrégée de philosophie, elle enseigne en lycée (au Puy, d'Auxerre puis à Roanne). Elle s'engage également dans la lutte syndicale et rencontre Trotsky et Souvarine. Elle reste néanmoins méfiante face à tout appareil syndical ou politique et critique vis à vis de l'URSS.

Après s'être engagée aux côtés des républicains pendant la guerre d'Espagne, elle décide, afin de mieux comprendre la condition ouvrière, de se faire engager comme manoeuvre chez Alsthom et Renault. Elle raconte son expérience dans La Condition ouvrière paru en 1951.

Poursuivant une quête religieuse, elle effectue le pèlerinage d'Assise, mais refuse de se soumettre au poids d'une institution telle que l'Eglise. Pendant l'Occupation, elle quitte la France pour les Etats-Unis puis Londres où elle arrive en 1942. Ne pouvant participer à aucune mission organisée par la France Libre, elle évoque dans ses Cahiers son "suicide apparent" : elle meurt dans un sanatorium à Ashford le 24 août 1943.

Son oeuvre nous est parvenue grâce à des publications posthumes (grâce au concours d'Albert Camus).

La pensée de Simone Weil reste attachée à l'analyse du nazisme dès 1932, son expérience atypique au sein de la classe ouvrière et sa pratique singulière du christianisme. Elle est un exemple d'une intellectuelle engagée dans les combats politiques et sociaux de son temps ( Front populaire, guerre d'Espagne, Résistance).

Emeline Vanthuyne

Éclairage média

Ce documentaire consacré à la philosophe Simone Weil est constitué d'images d'archives et de témoignages de certains de ses amis. Ses séquences sont entrecoupées par des passages de ses oeuvres posthumes interprétés par la comédienne Danièle Netter. Son portrait est retracé par ceux qui l'ont connue (son frère, ses anciens camarades de classe, une de ses élèves, les anciens membres du groupe "Révolution prolétarienne" et Gustave Thibon chez qui elle vécut son expérience de travail agricole). Tous évoquent un être exceptionnel doté d'une profonde exigence ce vérité et de sacrifice.

Dans l'extrait sélectionné, Albertine Thévenon, qui a accueilli Simone Weil chez elle, évoque la volonté de la syndicaliste de partager le sort des plus pauvres en s'engageant comme fraiseuse chez Renault. Il est intéressant de noter les critiques émises par cette femme de condition modeste face à l'expérience tentée par Simone Weil. Issue d'un milieu aisé et ayant fait de brillantes études, la philosophe ne peut selon elle endosser parfaitement le costume d'une ouvrière ordinaire.

L'interprétation des écrits de Simone Weil par la comédienne Danièle Netter permet également de mieux incarner la pensée de la philosophe (même si le décor rend l'atmosphère quelque peu pesante). Cette mise en scène permet de donner plus d'échos au texte de la philosophe et de montrer le talent dont elle fit preuve pour traduire la pénibilité du travail en usine et des contraintes infligées.

Emeline Vanthuyne

Transcription

Albertine Thévenon
Au cours du travail, enfin toutes ces choses qui l'intéressaient.
Présentateur
En décembre 1934, Simone Weil entre comme manoeuvre chez Alsthom. Cette première expérience ouvrière dure 4 mois. Plus tard, elle se fait embaucher aux usines Renault. Pendant toute cette période, les douloureux maux de tête dont elle souffre depuis son adolescence ne font que s'aggraver. Chaque entrée à l'usine est pour elle une sorte de descente aux enfers volontaire et réfléchie.
Danièle Netter
Etant en usine, confondue aux yeux de tous et à mes propres yeux avec la masse anonyme, le malheur des autres est entré dans ma chair et dans mon âme. Rien ne m'en séparait, car j'avais réellement oublié mon passé et je n'attendais aucun avenir, pouvant difficilement imaginer la possibilité de survivre à ces fatigues. Ce que j'ai subi là m'a marqué d'une manière si durable, qu'aujourd'hui encore, lorsqu'un être humain, quel qu'il soit, dans n'importe quelle circonstance, me parle sans brutalité, je ne peux m'empêcher d'avoir l'impression qu'il doit y avoir erreur et que l'erreur va sans doute malheureusement se dissiper. Un jour, je me suis rendue compte que quelques semaines de cette existence avait presque suffi à me transformer en bête de somme docile, et que le dimanche seulement, je reprenais un peu conscience de moi-même. Je me suis alors demandée avec effroi ce que je deviendrai, si jamais les hasards de la vie me mettaient dans le cas de travailler de la sorte : sans repos hebdomadaire. Je me suis jurée de ne pas sortir de cette condition d'ouvrière avant d'avoir appris à la supporter de manière à y conserver intacte le sentiment de ma dignité d'être humain. Je me suis tenu parole, mais j'ai éprouvé jusqu'au dernier jour que ce sentiment était toujours à reconquérir, parce que toujours les conditions d'existence l'effaçaient et tendaient à me ravaler à la bête de somme Il me serait facile et agréable de me mentir un peu à moi-même, d'oublier tout cela. Il m'aurait été facile de ne pas l'éprouver, si seulement j'avais fait cette expérience comme une sorte de jeu, à la manière d'un explorateur qui va vivre au milieu de peuplades lointaines mais sans jamais oublier qu'il leur est étranger. Bien au contraire, j'écartais systématiquement tout ce qui pouvait me rappeler que cette expérience était une simple expérience.
Présentateur
Elle vous en a parlé de son expérience chez Renault ?
Albertine Thévenon
Ah oui, elle m'en a pas parlé, mais elle m'a écrit longuement sur cette expérience.
Présentateur
Qu'en pensiez-vous ?
Albertine Thévenon
Eh bien nous, on en avait discuté avant qu'elle s'en aille, et moi je n'étais pas du tout, du tout d'accord, parce que, même encore maintenant, je ne pense pas que quelqu'un qui est agrégé de philosophie, puisse avoir des réactions élémentaires d'une ouvrière. Une ouvrière va à l'usine, d'abord par nécessité, et puis ensuite elle a d'autres sujets de pensée que Platon ou Karl Marx. Il faut qu'elle sache faire bouillir sa marmite, qu'elle fasse sa lessive, qu'elle pense peut-être où elle ira au bout du week-end, et nous n'étions pas du tout d'accord ; moi je pensais pas, j'étais pas du tout d'accord. Ce genre d'expérience, même maintenant, ça n'a pas ma sympathie. Je pense que le fait d'être prolétaire, c'est une situation de fait, ce n'est pas une situation de choix.
Présentateur
Elle n'était pas consciente de ça ?
Albertine Thévenon
Bien sûr que si, mais elle, elle pensait qu'elle avait quelque chose à apprendre, et elle est allée quand même quoi !
Danièle Netter
Compter sou par sou. Pendant 8 heures de travail, on compte sou par sou, combien de sous rapporteront cette pièce ? Qu'est-ce que j'ai gagné cette heure ci, et l'heure suivante ? En sortant de l'usine, on compte encore sou par sou. On a un tel besoin de détente que toutes les boutiques attirent. Est-ce que je peux prendre un café ? Mais ça coûte 10 sous ; j'en ai déjà pris un hier. On fait son marché Combien coûtent les pommes de terre ici ? 200 mètres plus loin, elles coûtent 2 sous de moins. Il faut imposer ces 200 mètres à un corps qui se refuse à marcher. Les sous deviennent une obsession, jamais à cause d'eux, on ne peut oublier la contrainte de l'usine.
Inconnu
Simone Weil, par exemple...