Fernand Braudel et les différents temps de l'histoire

30 octobre 1972
07m 34s
Réf. 04649

Notice

Résumé :

L'historien Fernand Braudel revient ici sur sa trajectoire personnelle et sur la nécessité d'analyser les différents temps de l'histoire.

Type de média :
Date de diffusion :
30 octobre 1972
Source :

Contexte historique

Fernand Braudel (1902-1985) a commencé sa carrière en enseignant en Algérie puis au Brésil. Fait prisonnier en Allemagne pendant la guerre, il profite de ses années de captivité pour rédiger sa thèse de mémoire qu'il soutient en 1947 : La Méditerranée et le monde méditerranéen à l'époque de Philippe II. Publié deux ans plus tard, cette étude est tout de suite très remarquée.

Après sa rencontre avec Lucien Febvre en 1937, il rejoint l'école historique des "Annales" fondée en 1929. Il s'agit pour ce groupe d'historiens de dépasser l'analyse événementielle pour s'intéresser à l'évolution historique sur le temps long et aux changements progressifs des structures profondes de la société.

Ainsi, dans sa thèse, il ne s'intéresse pas à la politique du souverain Philippe II mais à une géo-histoire centrée sur l'étude de la Méditerranée. Il y développe une analyse fondée sur la prise en compte d'une triple temporalité : le temps géographique (longue durée) ; le temps social ( celui des Etats) et le temps de l'événement (très bref mais le plus directement accessible). Il privilégie l'étude des phénomènes anciens qui structurent la société et cherche à créer des lien entre l'histoire et d'autres disciplines (sociologie, économie, anthropologie).

Il publie également d'autres études sur la naissance du capitalisme, notamment Civilisation matérielle, économie et capitalisme (XVe-XVIIIe siècle) en 1979.

En 1950, il remplace Lucien Febvre au Collège de France et lui succède après sa mort à la direction de la revue des "Annales". Pendant plus de 20 ans, il jouit d'un pouvoir et d'une influence considérable dans le domaine de l'histoire et plus largement des sciences sociales.

En 1985, il entre à l'Académie française. Il meurt peu de temps après sans avoir achevé son étude des éléments caractérisant l'identité française à travers l'histoire.

Emeline Vanthuyne

Éclairage média

Cet extrait est issu de la série d'émissions "Signes des temps". De mars 1972 à avril 1974, ce magazine de Jean-Claude Bringuier et Hubert Knapp traite des grandes évolutions économiques et sociales de la France et de quelques autres pays. Certains numéros sont consacrés à des questions plus scientifiques : météorologie, astronomie. Le numéro du 30 octobre 1972 retrace ici le parcours des principaux historiens contemporains : Fernand Braudel mais aussi Pierre Vidal-Naquet, Emmanuel Le Roy Ladurie, Jacques Le Goff. Les lieux de rencontre choisis sont parfois insolites : Fernand Braudel se trouve dans la salle de lecture de la Bibliothèque Nationale mais Pierre Vidal-Naquet choisit un supermarché comme lieu représentatif de l'époque. Jacques Le Goff se trouve quant à lui dans les sous-sols du Musée des Arts et Traditions Populaires.

Fernand Braudel, assis à sa table d'études et filmé en gros plan, revient sur son parcours personnel et intellectuel : ses débuts dans l'enseignement en Algérie, ses années d'emprisonnement en Allemagne et sa conception de l'histoire. Il s'agit de combattre le terrorisme de l'événement : il faut "dépasser cette première réalité mouvante et qui fait trop de bruit" en prenant en compte les différentes dimensions du temps de l'histoire et les phénomènes de longue durée. Selon lui, "la liberté de l'homme est restreinte" et il faut analyser les logiques qui le rattachent à une civilisation et à des coutumes et forgent une grande part de son comportement.

Emeline Vanthuyne

Transcription

Présentateur
La longue histoire de son oeuvre est liée à celle d'une conversion opérée lentement dans sa vie. Vie, oeuvre, conversion, comment les séparer ? Nous avons saisi quelques points de repère, quelques fragments.
Fernand Braudel
Je me suis trouvé, agrégé d'histoire, professeur de lycée, je ne dis pas sans avoir réfléchi, mais sans avoir beaucoup réfléchi. Si bien que j'ai enseigné l'Histoire telle que mes bons maîtres me l'avaient apprise, l'histoire événementielle, l'histoire biographique, l'histoire politique, d'autant plus que les programmes de lycée m'en faisaient une obligation. J'avais l'avantage d'être professeur en Algérie. J'ai notamment été longtemps professeur au lycée d'Alger.
Présentateur
Hum !
Fernand Braudel
Et ce n'est que peu à peu que je me suis aperçu qu'une autre histoire était possible.
Présentateur
Il avait choisi comme sujet de thèse : « La politique étrangère de Philippe II en Méditerranée ».
Fernand Braudel
15 ans après le livre achevé s'appelait : La Méditerranée et le monde méditerranéen à l'époque de Philippe II.
Présentateur
Dans cette inversion se situent toutes les théories de Fernand Braudel sur l'histoire, sur les rapports de l'histoire et du temps. Les évènements, bizarrement, l'ont aidé, lui le théoricien du non-évènementiel.
Fernand Braudel
C'est que en 1939, il y avait, brusquement, la guerre. Je suis sur la ligne Maginot et ensuite je suis en Allemagne dans un camp de prisonniers pendant 5 ans. Et c'est là pendant cette période de captivité que j'ai mis au point, uniquement d'après mes souvenirs, ce qui vous paraîtra extravagant mais j'ai une très, très bonne mémoire, j'ai fini par reconstituer, je dirais, le livre qui a été publié par la suite sous le nom : La Méditerranée et le monde méditerranéen à l'époque de Philippe II. Mais j'ai mis un temps considérable.
Présentateur
Et où la Méditerranée joue le rôle principal parfois.
Fernand Braudel
Oui, la Méditerranée est le personnage central.
Présentateur
Alors justement, étant, changeant de sujet, c'est pas simplement un changement de sujet, comme on passe d'un sujet à un autre, c'est un changement de niveau de lecture et finalement de conception de l'histoire, je crois.
Fernand Braudel
C'est-à-dire que je me suis trouvé brusquement devant une problématique nouvelle, nouvelle même pour moi, devant des problèmes auxquels je n'avais pas pensé. Je suis tombé en quelque sorte dans une sorte de traquenard que je m'étais tendu à moi-même et sur lequel j'ai eu le temps de réfléchir pendant mes années de captivité. Je ne dis pas que je n'aurais pas écrit la Méditerranée si je n'ai pas été prisonnier pendant 5 ans, mais je ne l'aurai pas écrit de cette façon bizarre. J'ai rêvé sur la Méditerranée, je l'ai vue de loin, je l'ai reconstituée, si vous voulez, je dirai presque matériellement. Et au milieu de ces années de la Seconde Guerre mondiale, qui ont été pour tous les Français, mais moi aussi en particulier, assez désagréables, vous aviez, vous étiez accablé par les nouvelles de la propagande allemande ou de la propagande des Alliés, on croyait d'un côté comme de l'autre, ça allait se terminer avec rapidité, donc vous étiez assailli par une sorte d'histoire événementielle. Et cette histoire événementielle, il fallait la refuser à chaque instant, en pensant que la guerre était organisée sur des rythmes beaucoup plus profonds, et que ces rythmes, c'était des rythmes très longs. Non seulement, il fallait avoir beaucoup de patience, mais il fallait essayer de détecter quels étaient ces mouvements profonds qui conduisaient en quelque sorte l'histoire. Alors à force d'échapper au temps de l'histoire en train de se faire, c'est comme si on prenait la position de Dieu le Père, pour voir les choses je dirais dans leur éternité et dans leur immobilité.
Musique
(Bruits de canon)
Présentateur
Oui ce sont des époques où on se sent pris par l'urgence et un peu le terrorisme des évènements.
Fernand Braudel
Ça c'est une très bonne formule. Les évènements terrorisent l'historien dans le passé, comme les évènements de l'actualité terrorisent l'homme qui réfléchit sur son sort et le sort de son pays. L'essentiel, c'est de se libérer, de dépasser cette première réalité mouvante et qui fait trop de bruit. Les nouvelles qui font du bruit ne sont pas forcément les nouvelles les plus importantes. Il y a des phénomènes sous-jacents qu'on n'entend pas, dont le glissement est imperceptible et qui changent je dirais la vie du monde, la vie de tous les êtres humains et votre propre vie. Et c'est pourquoi je suis arrivé, je dirais surtout pendant ma captivité, à cette conception qui est une conception je dirais très défendable. Je l'ai présentée si souvent que maintenant, on me mettrait, on mettrait en doute ce que j'avance, ça ne me paraîtrait pas très raisonnable. Ça signifie si vous voulez que le temps de l'Histoire, le temps des Hommes, le temps de la vie sociale, c'est un temps multiple. C'est un temps multiple qui est formé de temps très brefs, de temps plus longs, de temps très longs, et de temps je dirais de longue durée, qui peut sembler immobile, qui n'est pas immobile mais qui peut sembler immobile ; donc de vitesse différente. Vous avez comme si le temps qui était lâché dans la vie des hommes sortait d'outres, vous connaissez les outres d'Eole, sortait d'outres différents avec des vents qui ne sont pas des vents de même force, de même puissance, de même largeur et surtout de même vitesse.
Présentateur
Et donc qui entraînent les hommes à des vitesses différentes
Fernand Braudel
Qui entraînent les hommes, non, parce que c'est une décomposition très théorique, en réalité toutes les vitesses de l'histoire sont vécues par les hommes au même instant. Je suis traversé par des phénomènes qui sont des phénomènes de très, très, très longue durée. Je parle une langue qui est la langue française ; la langue française remonte très loin. Je me rattache à une civilisation dont les racines s'en vont à des siècles en arrière, etc. Je pratique une religion, qui mon Dieu, existe depuis des siècles et des siècles, donc je suis pris dans une partie de moi-même par l'histoire qui est une histoire très ancienne. Dans un autre domaine, je vis sur des vitesses différentes et j'ai l'illusion dans ce monde je dirais, de mouvements divers, j'ai l'illusion d'avoir des responsabilités, donc des libertés et de pouvoir choisir entre telle possibilité et telle autre. Je crois que dans une théorie comme celle que j'expose, la liberté de l'homme est beaucoup plus restreinte qu'elle ne le paraissait aux historiens il y a une vingtaine, une trentaine d'années, et qui croient qu'un personnage est vraiment maître de son destin. Qu'il est capable de choisir dans un sens ou dans l'autre, alors qu'en réalité, il est comme tout le monde, il est emporté par le courant de l'histoire, par la marche lente.
Présentateur
Il est aussi en partie maître.
Fernand Braudel
Il est aussi maître, mais non, il est maître, il faudrait qu'il ait la conscience exacte du temps qu'il est en train de vivre. Enfin, s'il se laisse prendre aux apparences, s'il se laisse prendre à l'histoire clinquante du monde, alors il agira je dirais à la superficie de l'histoire, superficie des évènements, alors que le problème, c'est de chercher l'appui en quelque sorte des mouvements les plus profonds. Si les mouvements profonds sont en votre faveur, quelle que soit votre qualité d'intelligence, vous êtes un des maîtres de la politique ou un des maîtres de l'économie, vous serez servi, poussé en avant, au-delà de vos mérites, au-delà même de vos réflexions. La grosse difficulté, c'est de faire exactement le point.
Présentateur
Faire le point...

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