Florilèges d'extraits de l'émission littéraire Lectures pour tous

05 septembre 1990
08m 20s
Réf. 04653

Notice

Résumé :

Cette rétrospective consacrée à la place de la littérature à la télévision permet de revoir des extraits d'entretiens réalisés dans le cadre de l'émission Lectures pour tous avec des écrivains majeurs de la seconde moitié du siècle dernier.

Type de média :
Date de diffusion :
05 septembre 1990

Contexte historique

La première émission littéraire de la télévision, Lectures pour tous, était diffusée chaque semaine sur la première chaîne de l'ORTF de 1953 à 1968. Les animateurs, Pierre Desgraupes et Pierre Dumayet, étaient accompagnés de plusieurs critiques littéraires dont le plus célèbre reste Max-Pol Fouchet (voir Max-Pol Fouchet évoque Paul Eluard). Pendant 15 ans, près de 1400 invités se sont sont succédés, attirant un nombre croissant de téléspectateurs.

C'est Jean d'Arcy, directeur des programmes, qui a décidé en 1952 de créer un programme destiné à faire découvrir au plus grand nombre l'actualité littéraire. Ce projet s'inscrivait dans un contexte global de démocratisation de la culture, comme en témoignent d'autres projets (création des théâtres populaires par Jean Vilar, apparition du livre de poche). Le choix des deux présentateurs s'imposa de lui-même : en 1952, Pierre Dumayet animait un magazine consacrée aux arts et lettres mais où la littérature ne tenait qu'une place restreinte. Les archives de l'INA signalent également un programme de 5 minutes mais de fréquence semblant très aléatoire, présenté par Pierre Desgraupes où un écrivain lisait quelques pages de son oeuvre.

La télévision en est alors à un stade expérimental et les budgets sont très limités. Le dispositif de l'émission est donc simple (une table, des chaises ; rien d'autre). L'objectif est de rendre le dialogue entre présentateurs et écrivains le plus accessible possible.

Lectures pour tous s'impose aujourd'hui comme une référence dans l'histoire de la télévision : au début des années 50, la télévision est un média encore marginal et donc un espace d'innovation. Le ton de l'émission tranche avec le rythme imposé actuellement par les règles de concurrence : le présentateur assume les silences et les hésitations de ses invités dont les réponses peuvent être très longues (sans risque de coupure au montage). Max-Pol Fouchet présente les oeuvres d'auteurs absents sur le plateau et ses interventions face caméra peuvent durer plus d'une dizaine de minutes. Cette émission nous permet de disposer de documents d'archives précieux pour mieux comprendre les sujets de préoccupations de certains auteurs.

(Pour en savoir plus, voir l'ouvrage de Sophie De Closets, Quand la télévision aimait les écrivains, INA/De Boeck, 2004).

Emeline Vanthuyne

Éclairage média

Cet extrait est tiré de l'émission Quarante ans de lectures à la télévision diffusée sur France 3 le 5 septembre 1990. Elle s'insère dans une série de programmes célébrant les quarante ans de la télévision ("40 ans de rire", "40 ans de variétés"...). Elle est constituée à partir d'images d'archives et d'entretiens avec les animateurs et producteurs de l'époque. Elle permet surtout de redécouvrir les interviews réalisées avec de nombreux écrivains sur les grands thèmes abordés dans leurs ouvrages. Le passage choisi concerne l'émission Lectures pour tous diffusée de 1953 à 1968. Les deux présentateurs de l'émission (Pierre Desgraupes et Pierre Dumayet) reviennent sur les débuts artisanaux de l'émission et sur son intérêt patrimonial.

Des images d'archives en noir et blanc permettent de voir s'exprimer tour à tour des auteurs majeurs de la seconde moitié du siècle : Green, Duras, Nabokov, Gary... Par leurs déclarations, ils permettent aux téléspectateurs de mieux saisir la personnalité et les intentions de ces écrivains, qu'ils ne connaissent habituellement que par leurs oeuvres.

On remarque le ton de confession des questions posés et le souci de surprendre chaque expression et geste significatif des écrivains questionnés grâce à des plans très resserrés. Ce montage d'archives permet donc de dresser en quelques minutes le portrait d'écrivains tels qu'ils sont apparus sur le petit écran.

Emeline Vanthuyne

Transcription

Pierre Dumayet
Du point de vue du climat qui accompagnait cette pauvreté de moyens, il y avait quand même quelque chose de très agréable, à la télévision, à ce moment-là, c'est qu'il y avait pas de professionnels ; personne ne pouvait dire qu'il était un professionnel de la télé, c'était vachement bien. Il y avait quelques pratiquants, quelque néo pratiquants mais il y avait pas de professionnels.
Pierre Desgraupes
Oui ça c'était très important, c'est qu'on était à égalité avec les dirigeants Les dirigeants n'étaient pas plus professionnels que nous. On n'était pas davantage qu'eux Nous avons appris à faire de la télévision en même temps que monsieur D'Arcy, en gros.
Pierre Dumayet
Ce qui fait d'ailleurs que finalement on faisait un peu comme à la maison. Je veux dire que, après tout, une interview en direct, c'est à peu près l'équivalent d'une conversation chez soi, et à ce moment là, c'était ça.
Pierre Desgraupes
Mais après on s'est aperçu que après tout cette obsession de l'image était absurde, et que c'était très artificiel d'appeler image une gravure de Victor Hugo, et ne pas considérer que le visage d'un auteur, s'il exprimait vraiment quelque chose de passionnant, était aussi une image.
Julien Green
Je crois que ce que je dis de moi est vrai de tous les romanciers, du reste. Je crois que le roman se passe ou la source d'inspiration des romans se trouve dans les régions que nous connaissons très mal : c'est l'inconscient. Cette région très riche, très fertile, où nous ne voyons pas grand-chose au fond
Pierre Dumayet
Vous avez dit : le roman pour moi, c'est le journal de l'inconscient.
Julien Green
Oui c'est exactement ça. Merci.
Pierre Desgraupes
Je voudrais demander à Jean Rostand de nous dire ce qu'est pour lui, biologiste, l'amour.
Jean Rostand
Oui ici il faut s'entendre, nous allons prendre l'amour non pas au sens humain mais au sens très large, au sens biologique du mot.
Pierre Desgraupes
Est-ce que ce n'est pas la même chose ?
Jean Rostand
Non, ce n'est pas du tout la même chose. Pour le biologiste, l'amour se ramène toujours à la fusion de 2 éléments cellulaires, c'est-à-dire de 2 petits grains de protoplasme, de 2 petits grains de vie. Quels que soient les subterfuges, les stratagèmes, les parades, les coups, enfin tout ce dont les dessins de Trémois vous ont donné l'idée, toute cette fantasmagorie sexuelle que nous présente la nature, toutes les extravagances, Et bien, tout cela aboutit toujours à des noces cellulaires, des noces qui se passent généralement dans le domaine de l'invisible.
Pierre Dumayet
Jean Cocteau, vous avez passé votre vie et votre oeuvre à être anticonformiste, comment pouvez-vous être aujourd'hui de l'Académie Française ?
Jean Cocteau
Eh bien parce que je suis anticonformiste au point d'être contre le conformisme anti académique. C'est le plus répandu de tous n'est-ce pas ?
Pierre Dumayet
Mais vous ne craignez pas que les jeunes qui vous suivent, je ne parle pas des jeunes académiciens cette fois, mais les jeunes tout court pensent que vous vous compromettez en entrant à l'Académie Française ?
Jean Cocteau
Eh bien admettons que j'ai épuisé tous les moyens de me compromettre, et qu'il me restait plus que celui-là.
Max-Pol Fouchet
Je sais fort bien que certains qui n'aiment pas Jean-Paul Sartre, et non pas pour ce qu'il écrit mais pour ce qu'il pense et ce qu'il fait politiquement, ces gens là seront enchantés par certains aveux de l'écrivain. Et ils concluront peut être que c'est un aveu de faillite. Pas pour nous. C'est un aveu de lucidité, un aveu de courage, et ce livre peut être poignant, tragique même par certains endroits, jamais on en sort désespéré. Ne serait-ce justement que parce que c'est un exercice de lucidité et de courage, et qu'on ne voit pas beaucoup d'écrivains aujourd'hui qui mènent un tel exercice, aussi rigoureusement, et jusqu'à sa fin.
Pierre Desgraupes
Je voudrai vous poser une petite question à cet endroit, est-ce que vous croyez que le mot littérature a été employé toujours dans un sens aussi péjoratif qu'il l'est maintenant, dans les expressions telles que c'est de la littérature ou le reste c'est de la littérature, etc. Il me semble qu'il a du y avoir une époque où le mot littérature...
Claude Mauriac
La littérature était sacrée à l'origine, au contraire il ne pouvait pas, c'était au contraire considéré toujours avec le plus grand respect, et je crois que c'est assez récent mais ça il faut demander ça à des spécialistes de l'histoire littéraire.
Pierre Desgraupes
En somme quel est le but des alittérateurs, selon vous ? C'est de..., ils tendent vers quoi, vers le silence finalement.
Claude Mauriac
Eh bien oui, à force de rigueur, ils aboutissent à la page blanche, comme Mallarmé, ou au silence, comme Rimbaud, ou même à des espèces d'onomatopées comme Joyce, dans Finnegans Wake, ce sont les allitérations, mais alors ça c'est un paradoxe alors il faut évidemment, il faut éviter cet excès de rigueur et être cohérent.
Pierre Dumayet
Que devons nous penser de Lolita ?
Vladimir Nabokov
Eh bien moi, moi j'écris ce que je veux. J'ai écrit Lolita puisque je voulais l'écrire et je l'ai écrit. J'écris ce que je veux sans songer à un public éphémère. Mes lecteurs, mes lecteurs favoris, savourent le livre sans se préoccuper, je l'espère, de l'auteur qui est un gros bonhomme chauve, pas intéressant du tout. J'ai relu Lolita, au moins 6 fois, depuis sa publication, et en toute franchise, en toute modestie, j'avoue que j'en ressentais chaque fois le genre de plaisir très pur que vous donne le souvenir d'un beau paysage ou d'une bonne action.
Pierre Dumayet
Merci.
Michel Foucault
Nous voulons au contraire montrer que ce qu'il y a d'individuel, ce qu'il y a de singulier, ce qu'il y a de proprement vécu chez l'homme n'est qu'une sorte de scintillement de surface au dessus de grands systèmes formels. Et la pensée actuellement doit reconstituer ces systèmes formels sur lesquels eh bien flottent de temps en temps l'écume et l'image de l'existence propre.
Pierre Dumayet
Question pour vérifier si j'ai bien compris, je vois mal par conséquent comment une prise de conscience ou une attitude politique pourrait découler de votre attitude de travail.
Michel Foucault
Bien sûr, c'est sans doute la question que l'on pose à toutes les formes de réflexion qui sont en train de détruire un mythe et qui n'ont pas encore reconstitué une nouvelle mythologie.
Pierre Dumayet
On a dit que c'était probablement le dernier roman colonial, c'est-à-dire que c'est la fin d'une certaine façon de traiter l'exotisme. Il vous a fallu combien d'éléments pour que nous soyons aux Indes ?
Marguerite Duras
Vous pensez bien que les romans exotiques, enfin comme on peut les appeler comme ça me font horreur, et j'ai essayé oui à partir d'éléments simples, je dis ça comme des couleurs, de donner à voir l'Inde.
Pierre Dumayet
Lesquels ?
Marguerite Duras
La faim, la pierre, la lèpre, les palmes et le Gange.
Pierre Dumayet
Quel rapport étroit y a-t-il entre la mendiante et le vice-consul ?
Marguerite Duras
La mendiante c'est ce sur quoi tire le vice-consul. J'ai essayé en décrivant la marche et le malheur de la mendiante, j'ai essayé de préparer l'arrivée du vice-consul, en pensant que du moment que ces choses là existaient, on pouvait ne pas les supporter et tirer dessus. On peut tuer le malheur, on peut tirer sur la mort.
Romain Gary
Je fais ce livre, j'ai voulu, en faisant ce livre, montrer comment en quelque sorte cette protection de la nature que Morel entreprend les armes à la main, puisqu'il chasse les chasseurs, et qu'il les blesse, il ne les tue pas parce qu'il dit que : On n'apprend rien à quelqu'un en le tuant, au contraire on lui fait tout oublier. J'ai voulu montrer comment cette protection de la nature exige aussi la protection de l'homme, des droits de l'homme, de certains éléments et de certains droits essentiels de la personne humaine.
Pierre Dumayet
Mais cette indignation de Morel, vous la partagez ?
Romain Gary
Entièrement.
Pierre Dumayet
Morel s'élève contre la chasse aux éléphants.
Romain Gary
Entièrement. Je dois dire que, je crois que c'est une des choses que j'ai ressenties le plus profondément et en écrivant ce livre je peux dire que j'ai mené cette campagne à chaque page et à chaque instant. Je n'ai jamais été plus sincère à chaque page d'un livre que je l'ai été en écrivant Les Racines du ciel.

Les enseignants de l'Éducation nationale disposent d'un accès gratuit à la version intégrale de Jalons depuis le portail Éduthèque.

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