Barbara

17 janvier 1964
04m 25s
Réf. 04733

Notice

Résumé :

Dans le cadre de l'émission Chanson pour une caméra, présentée par Jacqueline Joubert, Barbara interprète sa chanson Nantes.

Type de média :
Date de diffusion :
17 janvier 1964
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Contexte historique

Interprète d'exception à la voix troublante et savamment articulée, tour à tour fragile et mordante, mutine et acide, théâtrale et sensuelle, Barbara est entrée dans l'histoire de la chanson française comme l'un des plus grands auteurs compositeurs du XXe siècle. Comme nulle autre avant elle, elle a su exprimer à travers la grâce énigmatique de ses ritournelles atypiques toute la délicatesse et l'ambiguïté de sa sensibilité de femme. Née à Paris le 9 juin 1930, Monique Cerf, dite Barbara, connaît pourtant des débuts difficiles. Elle ne s'impose que tardivement à la fin des années 50, en chantant chaque soir à L'Ecluse, petit cabaret parisien typique du style "rive-gauche" alors à la mode, un répertoire éclectique mêlant humour caustique 1900, réalisme poétique et chanson "existentialiste".

En 1960, ses deux premiers disques consacrés aux univers de Jacques Brel et Georges Brassens suscitent l'attention de la critique, mais ce n'est qu'en 1964, avec la sortie de l'album Barbara chante Barbara que la chanteuse révèle soudain ses extraordinaires talents d'auteur et la richesse de son inspiration. Une écriture elliptique et précise, très imagée, abordant avec une élégance exquise des thèmes difficiles et personnels : l'amour interdit, l'enfance et la mort, la jeunesse enfuie, la solitude... Un ton inimitable surtout - mélange de nostalgie embuée, de réalisme poétique, de fragilité impudique et d'humour tout à la fois tendre, noir, douloureux et féroce. Tout est là, offert d'emblée, d'un univers poétique d'une cohérence esthétique totale, que la chanteuse va s'appliquer dés lors à décliner en mille et une variations.

Multipliant les prestations scéniques où elle excelle dans l'art d'envoûter littéralement son public ; livrant régulièrement des albums aux tonalités toujours plus noires et désespérées - Le Mal de vivre (1965), Ma plus belle histoire d'amour (1967), Le soleil noir (1968) - comme autant de pages arrachées à son journal intime, Barbara va accumuler les succès jusqu'au début des années 70 et l'apothéose de L'Aigle noir, chanson lyrique et onirique, qui s'impose d'emblée comme l'un des sommets de son répertoire. Après quelques années un peu en demi-teinte, Barbara fera un retour gagnant au tournant des années 80 avec des spectacles musicaux en forme de grand-messes (les concerts de l'hippodrome de Pantin en 1981 ; Lily Passion en 1986), profitant par ailleurs de sa notoriété pour s'engager publiquement dans le champ politique et social, se révélant notamment une militante ardente dans la lutte contre le sida. Elle enregistre un dernier disque en 1996 sobrement intitulé Barbara et meurt le 24 novembre 1997, à l'âge de 67 ans.

Stéphane Ollivier

Éclairage média

Chanson époustouflante d'émotion, Nantes se présente à bien des égards à la fois comme la matrice et la pierre de touche de l'ensemble de l'œuvre de Barbara. Confession autobiographique à la fois très intime et d'une grande pudeur dans l'expression des sentiments, elle raconte avec un sens narratif imparable les retrouvailles manquées de la chanteuse avec son père, après des années de séparation. Créée en 1963 elle figure sur le mythique "album à la rose", Barbara chante Barbara, disque essentiel dans l'éclosion artistique de la chanteuse.

Enregistrée le 17 janvier 1964 dans l'émission "Chanson pour une caméra", présentée par Jacqueline Joubert, cette version somnambulique résume toute la magie de l'univers de Barbara. Ce qui frappe ici c'est, pour reprendre le titre de l'émission, à quel point la caméra se met au service de la chanson, la réalisation extrêmement précise dans son ascétisme volontaire, cherchant en évitant soigneusement tout effet de style ostentatoire, à donner à voir et entendre l'interprète dans toute sa vérité. La mise en scène est minimale : un plan large de Barbara au piano, de profil, le regard dans le vague, avec en arrière-plan son contrebassiste pris dans un réseau d'ombres stylisé jouant sur toute la gamme des gris, se resserre imperceptiblement en un très lent travelling pour ne plus cadrer que son visage où se concentrent grâce à ses extraordinaires talents d'interprète toutes les nuances d'humeur de la chanson. Tout est dit.

A tel point que lorsqu'à la fin de la chanson, la caméra se recule et laisse la parole à Jacqueline Joubert qui, avec une brusquerie journalistique un peu maladroite, demande aussitôt quelques précisions supplémentaire sur la genèse de cette chanson, le refus pudique de Barbara d'aller au-delà dans l'explication apparaît effectivement comme la seule réponse possible.

Stéphane Ollivier

Transcription

(Musique)
Barbara
[Il pleut sur Nantes
Donne-moi ta main
Le ciel de Nantes
Rend mon coeur chagrin
Un matin comme celui-là
Il y a juste un an déjà
La ville avait ce teint blafard
Lorsque je sortis de la gare
Nantes m'était alors inconnue
Je n'y étais jamais venue
Il avait fallu ce message
Pour que je fasse le voyage :
« Madame soyez au rendez-vous
Vingt-cinq rue de la Grange-au-Loup
Faites vite, il y a peu d'espoir
Il a demandé à vous voir.»
A l'heure de sa dernière heure
Après bien des années d'errance
Il me revenait en plein coeur
Son cri déchirait le silence
Depuis qu'il s'en était allé
Longtemps je l'avais espéré
Ce vagabond, ce disparu
Voilà qu'il m'était revenu
Vingt-cinq rue de la Grange-au-Loup
Je m'en souviens du rendez-vous
Et j'ai gravé dans ma mémoire
Cette chambre au fond d'un couloir
Assis près d'une cheminée
J'ai vu quatre hommes se lever
La lumière était froide et blanche
Ils portaient l'habit du dimanche
Je n'ai pas posé de questions
A ces étranges compagnons
J'ai rien dit, mais à leurs regards
J'ai compris qu'il était trop tard
Vingt-cinq rue de la Grange-au-Loup
Il n'était plus au rendez-vous
Il était mort à la nuit même
Sans un adieu sans un « je t'aime »
Voilà, tu la connais l'histoire
De l'homme qui venait de nulle part
Et qui revint comme une épave
Du bout de son dernier voyage
Du vagabond, du mal-aimé
Qui se rappelant le passé
Voulut avant de s'endormir
Se réchauffer à mon sourire
Au chemin qui longe la mer
Couché dans un jardin de pierres
Je veux que tranquille il repose
A l'ombre d'une rose rose
Mon père, mon père
(Musique)
Barbara
J'ai le coeur chagrin
Donne moi ta main].
Jacqueline Joubert
Barbara, si vous avez écrit Nantes, est-ce pour faire revivre un souvenir ?
Barbara
Oui, mais si vous préférez Jacqueline, j'aimerais ne pas en parler.