Le Déserteur, par Maxime Le Forestier

12 juin 1977
02m 56s
Réf. 04739

Notice

Résumé :

Le chanteur Maxime Le Forestier interprète la chanson pacifiste et antimilitariste de Boris Vian Le Déserteur.

Type de média :
Date de diffusion :
12 juin 1977
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Contexte historique

Né le 10 mars 1920 - poète pataphysicien, parolier, chanteur, critique et trompettiste de jazz mais surtout romancier (L'Ecume des jours (1947), L'Arrache-cœur (1953)) et figure incontournable des nuits du Saint-Germain-des-Prés d'après-guerre - Boris Vian est tout sauf un inconnu lorsqu'il écrit le 15 février 1954, sur une musique d'Harold Berg, le texte du Déserteur.

En pleine crise coloniale, quelques semaines seulement avant la défaite cuisante de Dien-Biên-Phu (7 mai), qui va précipiter la fin de la guerre d'Indochine, et à quelques heures de voir celle d'Algérie débuter (attentats d'Alger du 1er novembre), la chanson est créée par Marcel Mouloudji le 4 mars 1954 sur les ondes d'Europe 1. Aussitôt, par sa forme originale (une lettre aux mots simples adressée au président de la République par un appelé sur le point de déserter), mais surtout par la tonalité résolument pacifiste de paroles dénonçant l'absurdité de tout conflit, alors même que la France de nouveau se retrouve en 1ère ligne, Le Déserteur touche au cœur une population encore meurtrie par les atrocité de la Seconde Guerre mondiale et choque profondément un pouvoir en quête d'unité nationale dans sa politique coloniale. Car, même si Vian sur les conseils de Mouloudji a déjà remplacé les deux derniers vers du texte original, "Que je tiendrai une arme / Et que je vais tirer", par "Que je n'aurai pas d'arme / Et qu'ils pourront tirer" gommant ainsi toute charge trop subversive pour insister sur sa dimension pacifiste, la chanson est aussitôt dénoncée pour son antimilitarisme, certains dépassant le message humaniste et universel pour y lire un violent réquisitoire contre l'engagement de la France dans les guerres coloniales. Vian accepte une nouvelle fois de modifier son texte en remplaçant la référence trop explicite au président de la République par une formule plus vague : "Messieurs qu'on nomme grands". Mais rien n'y fait : en janvier 1955 le conseiller de Paris Paul Faber réclame la censure et obtient que la chanson ne soit plus diffusée sur les ondes. Outré, Vian riposte en publiant une lettre ouverte intitulée "Lettre ouverte à Monsieur Paul Faber" dans laquelle on peut notamment lire ces quelques mots : "Ma chanson n'est nullement antimilitariste, mais je la reconnais violemment pro-civile".

A la suite de cette censure, la chanson tombera peu à peu dans l'oubli - Vian mourant en 1959 et Mouloudji débutant alors une sorte de long exil artistique. Ce n'est qu'au milieu des années 60 que progressivement Le Déserteur va refaire surface. En France d'abord avec Serge Reggiani qui en 1964 met la chanson à son répertoire. Mais surtout aux Etats-Unis, alors en pleine révolte étudiante contre la guerre du Viêt-Nam, qui en1966 voit le groupe vocal Peter, Paul and Mary la reprendre sous le titre The Pacifist et lui donner une portée universelle en la transformant en véritable hymne du mouvement de protestation. Traduite et interprétée dans un grand nombre de langues, Le Déserteur est considérée aujourd'hui comme la chanson pacifiste et antimilitariste la plus célèbre de tous les temps.

Stéphane Ollivier

Éclairage média

Enregistré le 12 juin 1977 dans le cadre de l'émission de variété Musique and Music, Maxime Le Forestier et son trio interprètent en direct (on entend le public applaudir à la fin) une version du Déserteur. Artiste engagé, marqué par l'esprit libertaire et communautaire du mouvement hippie, Maxime Le Forestier, mêlant habilement la tradition anticonformiste d'un George Brassens avec le vocabulaire musical du folk américain, est alors la figure emblématique de la jeune chanson contestataire française. Auteur déjà de quatre albums, Le Forestier a notamment marqué les esprits par une chanson violemment antimilitariste intitulée Parachutiste (1972) aussitôt adoptée par les militants gauchistes comme un nouvel hymne anti-impérialiste (elle sera d'ailleurs reprise par la passionaria pacifiste Joan Baez au même titre que Le Déserteur ).

C'est donc dans ce contexte de proximité idéologique, que Maxime Le Forestier donne sa version du classique de Vian. La réalisation, tirant partie de la technique de parcellisation de l'image, choisit de mettre en regard plusieurs plans simultanés de l'artiste en train de chanter (plan large du trio, plan rapproché du chanteur, de face et de profil) et des images du manuscrit original du texte de la chanson. Cette façon de "donner à voir" la chanson dans ce qu'elle a de plus fragile et spontané (graphie cursive, rature), a principalement pour effet de placer sur le même plan l'auteur et son interprète, induisant à la fois l'idée d'une "éternelle jeunesse" du texte mais produisant aussi en retour une véritable légitimation culturelle, à travers l'un de ses principaux représentants, de la jeune chanson française.

Stéphane Ollivier

Transcription

Maxime Le Forestier
[Je vous fais une lettre
Que vous lirez peut-être
Si vous avez le temps
Je viens de recevoir
Mes papiers militaires
Pour partir à la guerre
Avant mercredi soir
Monsieur le Président
Je ne veux pas la faire
Je ne suis pas sur terre
Pour tuer des pauvres gens
C'est pas pour vous fâcher
Il faut que je vous dise
Ma décision est prise
Je m'en vais déserter
Depuis que je suis né
J'ai vu mourir mon père
J'ai vu partir mes frères
Et pleurer mes enfants
Ma mère a tant souffert
Qu'elle est dedans sa tombe
Et se moque des bombes
Et se moque des vers
Quand j'étais prisonnier
On m'a volé ma femme
On m'a volé mon âme
Et tout mon cher passé
Demain de bon matin
Je fermerai ma porte
Au nez des années mortes
J'irai sur les chemins
Je mendierai ma vie
Sur les routes de France
De Bretagne en Provence
Et je dirai aux gens :
Refusez d'obéir
Refusez de la faire
N'allez pas à la guerre
Refusez de partir
S'il faut verser son sang
Allez verser le vôtre
Vous êtes bon apôtre
Monsieur le Président
Si vous me poursuivez
Prévenez vos gendarmes
Que je n'aurai pas d'armes
Et qu'ils pourront tirer
Et qu'ils pourront tirer].
(Applaudissements)