Noir Désir, Tostaky

22 décembre 1992
05m 03s
Réf. 04743

Notice

Résumé :

Sur le plateau du Cercle de Minuit, le groupe Noir Désir interprète la chanson Tostaky.

Type de média :
Date de diffusion :
22 décembre 1992
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Contexte historique

C'est au début des années 80 que Bertrand Cantat et Serge Teyssot-Gay, deux camarades de classe du Lycée Saint-Genès de Bordeaux décident de fonder un groupe de rock. Le premier, littéraire et romantique, est marqué par la poésie urbaine des New-yorkais du Velvet Underground et voue un véritable culte à Jim Morrison, leader charismatique des Doors ; le second, plus expérimental, ne jure que par le mouvement post-punk anglais (Clash, Joy Division), le noise rock et la scène alternative américaine la plus radicale (Sonic Youth). Noir Désir voit le jour en 1985 sous ces influences musicales conjointes et parfois paradoxales.

Le premier disque du groupe, Où veux-tu que j'regarde ?, paraît en 1987 mais c'est avec l'album suivant, Veuillez rendre l'âme (à qui elle appartient) (1989) que Noir Désir accède soudain à la célébrité, grâce notamment au succès inattendu du single Aux sombres héros de l'amer. Avec ses climats sonores hallucinés renvoyant au meilleur du rock américain et ses textes noirs et désabusés chantés d'une voix éraillée et puissamment émotionnelle par un Cantat exceptionnel de lyrisme et de théâtralité, le groupe s'impose d'emblée parmi les meilleurs de la scène rock française et déchaîne aussitôt les passions. Au début des années 90, Noir Désir publie coup sur coup deux disques, Du ciment sous les plaines en 1991 et surtout Tostaky en 1992, qui lui assurent définitivement le statut de groupe culte. Des chansons mélodiques et lyriques au son rock toujours plus affirmé ; mais aussi des textes aux images poétiques très travaillées, véhiculant un engagement politique clairement alter-mondialiste et anti-fasciste (The Holy Economic War, En route pour la joie, Tostaky ) : Noir Désir introduit non seulement l'esprit "grunge" dans le paysage musical hexagonal mais s'impose comme l'un des plus grands groupes de scène de l'histoire du rock français (ainsi qu'en rend compte le disque live Dies Irae paru en 1994). Suite à de sérieuses dissensions dans le groupe qui voient le départ du bassiste Frédéric Vidalenc et Teyssot-Gay privilégier un temps ses propres projets, Noir Désir ne revient sur le devant de la scène qu'en 1997 avec l'album 666.667 Club. Disque plus mature et intériorisé, aux climats musicaux hybrides et sophistiqués (apparition du saxophoniste de jazz Akosh S.) évoquant même par instants le meilleur rock indé britannique (Radiohead), 666.667 Club est indiscutablement le chef-d'œuvre du groupe - les textes inspirés et militants de Cantat (Un jour en France, L'homme pressé ) trouvant dans cette nouvelle sophistication une force d'impact supplémentaire.

En 2001 Noir Désir surprend les amateurs de la première heure en publiant avec Des visages, des figures, un disque qui, très clairement, amorce une véritable mutation stylistique. Produit par Nick Sansano (Sonic Youth, Public Enemy), cet album, variant les ambiances musicales au gré de multiples collaborations (Manu Chao, Brigitte Fontaine, Jean Lamote), introduit un monde aux mélodies apaisées transfigurées par la voix assagie mais toujours aussi ensorcelante de Cantat. Malheureusement, le groupe est rapidement contraint d'interrompre sa mue esthétique quand Bertrand Cantat, à l'été 2003, tue accidentellement lors d'une dispute sa compagne Marie Trintignant. Condamné en mars 2004 à 8 ans d'emprisonnement, Cantat sort de prison en 2010. Entre 2008 et 2010, quelques nouveaux morceaux sortis discrètement et des interviews des membres du groupe laissent entendre une possible reprise d'activité de Noir Désir, mais le groupe est finalement dissous fin 2010.

Stéphane Ollivier

Éclairage média

Sur le plateau de l'émission culturelle Le Cercle de minuit (où l'on reconnaît en passant le cinéaste Claude Chabrol, preuve de l'éclectisme de la programmation), le présentateur Michel Field, visiblement mal à l'aise et peu au fait de la musique qu'il s'apprête à présenter, fait le lancement du groupe Noir Désir en insistant principalement sur son caractère sulfureux et la radicalité de son univers (allant même jusqu'à utiliser le mot anglais "hard", pour prévenir le téléspectateur de la tonalité de ce qu'il va entendre, au risque de l'anachronisme, le style musical du groupe n'ayant rien à voir avec le genre "hard rock", très spécifique et codifié). On voit là que si Noir Désir est un groupe reconnu déjà depuis quelques années (grâce notamment au succès de sa chanson Aux sombres héros de l'amer entrée en 1989 dans les hit parades), son image reste encore assez floue, et principalement associée à une réputation de groupe scénique aux parti pris sonores dévastateurs.

Sa prestation d'ailleurs va dans ce sens. Dans une ambiance rock, accentuée jusqu'à la caricature par la mise en scène et la réalisation (fumigènes, atmosphère sombre comme trouée par instants de lumières blanches surexposées, montage trépidant), Noir Désir offre ici une version de sa chanson Tostaky extraordinairement dense et énergétique. Un son énorme, épais, à base de riffs hallucinatoires ; une façon très particulière d'intégrer la voix de Cantat au magma sonore au point que les paroles souvent restent inaudibles (si ce n'est à la toute fin, répété comme un mantra poétique et politique, le vers devenu célèbre : "Soyons désinvoltes, n'ayons l'air de rien"). Ce qui est clairement privilégié ici, c'est le lyrisme, l'énergie, la dimension incantatoire d'une musique adolescente et révoltée, et le désir, sur le modèle du mouvement "grunge" américain contemporain (Niagara), de renouer sans concession avec l'essence même du rock.

La dimension politique et "générationnelle" du groupe ne viendra que plus tard, avec le succès précisément du disque Tostaky, présenté au cours de cette émission.

Stéphane Ollivier

Transcription

Michel Field
Je vous propose une première halte, et elle va être «hard» cette halte, c'est avec Noir Désir. C'est un groupe que vous connaissez. Il vient de Bordeaux. Il a été ébranlé par les critiques autour de leur avant-dernier album. Ils ont failli tout arrêter. Ils nous reviennent avec un album qui fait un... - Oh ! là, là, les fumigènes une fois de plus - C'est Tostaky, l'album en question, et c'est le titre du morceau. Et ça va secouer, baissez vos récepteurs pour les voisins. A vous.
(Musique)
Bertrand Cantat
[Nous survolons des villes
(des) autoroutes en friche
diagonales perdues
et des droites au hasard
des femmes sans visage
à l'atterissage
soyons désinvoltes
n'ayons l'air de rien
para la queja mexica
este sueno de america
celebremos la aluna
de siempre, ahorita
et les branleurs trainent
dans la rue
et ils envoient ca aux étoiles
perdues
encore combien à attendre
combien à attendre
combien à attendre
encore combien à attendre
encore combien à attendre
Tostaky
le fond du continent
l'or du nouveau monde
pyramides jetables
hommes d'affaires impeccables
quand la pluie de sagesse
pourrit sur les trottoirs
notre mère la terre
étonnez moi
para la queja mexica
este sueno de america
celebremos la aluna
de siempre, ahorita
pendre les fantomes
cortez
et pourrir à l'ombre
cortez
de l'Amérique vendue
à des girophares crus
pour des nouveaux faisceaux
pour des nouveaux soleils
pour des nouveaux rayons
pour des nouveaux soleils
aqui para nosotros
aqui para nosotros
aqui para nosotros
aqui para nosotros
aqui para nosotros
aqui para nosotros
aqui para nosotros
aqui para nosotros
aqui para nosotros
Tostaky
bien recu
tous les messages
ils disent qu'ils ont compris
qu'il n'y a plus le choix
que l'esprit qui souffle
guidera leurs pas
qu'arrivent les derniers temps où
nous pourrons parler
alors soyons désinvoltes
n'ayons l'air de rien
soyons désinvoltes
n'ayons l'air de rien
soyons désinvoltes
n'ayons l'air de rien
soyons désinvoltes
n'ayons l'air de rien].
(Musique)
Michel Field
Noir Désir, Tostaky. En direct du Cercle de Minuit, on remonte le récepteur.