NTM, Qui paiera les dégats ? et Police

15 décembre 1993
07m 08s
Réf. 04744

Notice

Résumé :

Sur le plateau de l'émission culturelle Le Cercle de minuit, le groupe NTM interprète deux de ses titres (Qui paiera les dégâts ? et Police ) et réaffirme l'ancrage de son art de combat dans la vie des cités.

Type de média :
Date de diffusion :
15 décembre 1993
Source :

Contexte historique

Groupe phare du rap français dans sa version esthétiquement la plus radicale et politiquement la plus engagée, NTM demeurera dans l'histoire de la musique populaire hexagonale la formation qui sut le mieux, aux dernières heures du XXe siècle, mettre en mots et en rythmes le malaise des cités-dortoirs ouvrières, alerter le grand public sur la déshérence identitaire d'une jeunesse abandonnée par la société, et annoncer de manière prophétique l'imminence d'émeutes urbaines inévitables.

C'est au début des années 80 à Saint Denis dans le 93 que trois amis d'enfance, Didier Morville (Joey Starr), Bruno Lopes (Kool Shen) et Franck Loyer (DJS), happés par la culture hip hop venue des ghettos afro-américains (breakdance, smurf et graffitis) se tournent progressivement vers son expression musicale, le rap, et créent en 1988 le groupe NTM. Dès 1989, le trio fait ses premières apparitions publiques (dans l'émission culte Deenestyle de Radio Nova puis bientôt sur scène à L'Élysée Montmartre), et en 1990 voit l'un de ses titres - Je rap - paraître sur la première compilation de rap français Rapattitude. Remarqué par une Major, NTM signe son premier maxi dans la foulée. Un titre, Le Monde de demain, marque les esprits en dépeignant de manière violente et hyperréaliste la tension sociale régnant dans les cités. Quelques mois plus tard, des émeutes éclatent à Vaulx-en-Velin dans la banlieue de Lyon, conférant au texte un caractère prémonitoire. NTM est invité à la télévision, dans l'émission de Canal+ Mon Zénith à moi, et devient pour la France entière l'incarnation sulfureuse et inquiétante d'une jeunesse banlieusarde désorientée et révoltée. En 1991, NTM fait paraître son premier album Authentik, un disque âpre aux textes crus, agressifs, corrosifs, provocateurs, éructés avec violence sur des rythmes samplés dans les grands disques funk afro-américains : le rap dans ce qu'il a de plus contestataire et subversif fait une entrée fracassante dans le petit monde de la musique populaire hexagonale.

Deux ans plus tard, l'album 1993... J'appuie sur la gâchette reprend les choses au même point et finit d'asseoir la réputation du groupe, plus que jamais porte-voix inspiré des malaises de la jeunesse. Paris sous les bombes en 1995 marque une rupture dans la carrière de NTM : DJS, co-fondateur du groupe et producteur historique des deux premiers 33 tours claque la porte et la couleur musicale de la formation (assurée en partie par DJ Clyde (issu d'un autre groupe important du rap français, Assassin et l'américain LG Experience) s'en ressent en gagnant en diversité et en sophistication. Le regard posé sur la société lui, demeure le même : lucide et sans concession. Qu'est-ce qu'on attend, avec ses paroles insurrectionnelles (Mais qu'est-ce qu'on attend pour foutre le feu ? / Qu'est-ce qu'on attend pour ne plus suivre les règles du jeu ?) sonne alors comme l'hymne d'une génération. Suprême NTM, en 1998, est l'album de la maturité, d'une grande variété d'humeurs, dans un style urbain et hardcore toujours aussi dévastateur. Si la plupart des textes continuent de dépeindre une réalité dure, violente et désespérée, d'autres plus posés (Laisse pas traîner ton fils ou Pose ton gun ) choisissent en toute conscience de calmer les esprits en cherchant moins à choquer le bourgeois qu'à instaurer un nouveau dialogue. Cette évolution demeurera sans lendemain.

Au tournant des années 2000, après la parution d'un disque live révélateur de l'extraordinaire force scénique du groupe, Joey Starr et Kool Shen décident officiellement de mettre un terme à l'aventure de NTM et de poursuivre leur carrière séparément. En juin 2008, 10 ans après leur dernier disque studio, les deux rappeurs annoncent cependant la reformation du groupe. Le groupe emblématique du rap français renaît de ses cendres.

Stéphane Ollivier

Éclairage média

Le 15 décembre 1993, suite à la sortie de son deuxième album 1993... J'appuie sur la gâchette, le groupe NTM est invité sur le plateau de la grande émission culturelle quotidienne du service public, Le Cercle de minuit. Même si le groupe a désormais sa place dans le paysage de la musique populaire hexagonale, ses passages à la télévision sont rares : son image reste associée dans l'imaginaire collectif à la violence insurrectionnelle des cités, et le rap en tant que genre musical et phénomène culturel demeure marginalisé et sous-estimé par les grands médias.

En un sens, recevoir NTM sur un plateau de télévision est encore à cet instant un geste politique. L'animateur de l'émission Michel Field en a parfaitement conscience. Toute l'habileté de son interview précédant la prestation scénique du groupe va être de valoriser la dimension sociétale du rap et son ancrage dans la réalité la plus crue, en cherchant à rattacher ce nouvel "art de rue" à la grande tradition française de la chanson populaire réaliste. Si Joey Starr et Kool Shen ne rejettent pas véritablement cette interprétation et acceptent d'entrer dans le jeu d'une certaine "dédramatisation", en reconnaissant que la violence de leur texte est plus un signe de désespoir qu'un appel à l'insurrection, on sent bien que leur souci n'est pas d'obtenir une quelconque légitimité des tenants de la culture officielle, mais plutôt de profiter de ce passage à l'écran pour réaffirmer leur authenticité. Ils le font en continuant à s'exprimer dans un style musical sans concession relevant du hip hop le plus pur et radical (et à cet égard le mini concert suivant l'interview est un parfait exemple de la puissance d'incarnation de leur discours), mais aussi en ne cessant de répéter leur volonté de se montrer digne de leur statut de porte-parole des cités, affirmant là un vrai sens des responsabilités vis-à-vis de leur public.

Ainsi lorsque Field à la fin de l'interview revient sur les problèmes du groupe avec le ministère de l'Intérieur concernant l'un des titres de leur dernier album stigmatisant les bavures policières (Police ) - la raison d'être du rap est tout entier dans leur réponse : C'est autour de nous, ça se vit tous les jours...

Stéphane Ollivier

Transcription

Michel Field
Ce soir, Suprême NTM est sur notre plateau. Suprême NTM, J'appuie sur la gâchette, c'est le titre de l'album. Mais c'est un titre qui étonnera beaucoup de gens, je ne sais pas, qui ne vous connaissent pas ou qui sont vos détracteurs, parce que c'est une chanson qui n'est pas violente, c'est une chanson pleine de désespoir, et puis en même temps on a vraiment l'impression que c'est une sorte de cri d'angoisse, non ?
Joey Starr
Ouais, c'est surtout un pur cri d'angoisse, donc pour les gens qui ne nous connaissent pas, je pense que ça rejoins le reste quand même un peu quoi. Puisque c'est toujours basé autour de l'émotion quoi, vachement quoi, du vécu, de l'urgence et tout ça quoi.
Kool Shen
En fait ça étonne aussi les gens qui nous connaissent parce qu'on n'a pas eu vraiment l'habitude de balancer des lyrics comme ça. C'était souvent un peu plus violent, même s'il y a de la violence dedans, mais c'est surtout comme il disait un signe de désespoir.
Michel Field
En même temps, il y a une sorte de tradition de chanson réaliste et tout que vous reprenez, parce que c'est une sorte de grande complainte contemporaine. Mais en même temps qui, je veux dire, qui fait écho à une certaine tradition de la chanson française.
Joey Starr
On estime qu'on n'a pas lieu d'être si ce n'est pas le cas quoi. Parce que des niaiseries, on nous en balance beaucoup déjà, et je pense qu'avec le mini pouvoir qu'on a, pouvoir faire des disques, passer à la télé et tout ça, ben, autant le faire pour avoir quelque chose à dire quoi, pour faire avancer les choses un minimum quoi.
Michel Field
Alors je lis dans le texte qui est Pour un nouveau massacre, un de vos morceaux : « Le business a fait du rap son nouvel élixir ». C'est un souci que vous avez, c'est-à-dire comment arriver à la fois à être reconnus, tout en n'étant pas récupérés ?
Kool Shen
Le souci, c'est en fait de faire vraiment du Hip Hop et du rap sans vraiment s'adapter au créneau média, radio standard pour pouvoir passer à la radio, Vraiment faire notre truc sans l'élargir et que ce soit vraiment les médias qui s'approchent de nous et qui essaient de voir ce que c'est vraiment le Hip Hop. Et ne pas avoir la démarche inverse d'ouvrir, pour que les médias puissent venir et comprendre ce qu'on essaie de faire.
Joey Starr
Ce qui est normalement leur but en plus quoi, enfin je veux dire vraiment de découvrir, d'appeler les gens à découvrir, que ce soit les nouveaux talents ou autres quoi.
Michel Field
Authentik, c'est un album qui est disque d'or, et en même temps on ne peut pas dire qu'il a été énormément programmé ni sur les radios ni à la télé. Comment vous arrivez à comprendre ce succès ? C'est lié aux concerts, aux tournées ?
Joey Starr
Ben c'est lié aux concerts et aussi que le rap c'est un phénomène de rue, donc de bouche à oreille. Les gens ils vont acheter le disque dans les bacs parce qu'ils en ont entendu parler.
Kool Shen
Pas forcément parce qu'ils l'ont vu à la télé ou qu'ils l'ont entendu à la radio quoi.
Michel Field
Alors, il y a aussi une chanson manifeste où vous dites : «C'est net, NTM n'est pas une bande, pas un gang, pas une secte, c'est clair». Il y a besoin de s'expliquer comme ça ?
Joey Starr
Oui parce qu'on a un club de bridge et que les gens il faut qu'ils le sachent quoi, quand même, même si on n'en a pas l'allure quoi.
Michel Field
De bridge ... dentaire ?
Joey Starr
Exactement.
Michel Field
J'ai lu dans un livre sur le rap d'Africa Bambaataa, qui est un petit peu le père spirituel de tout ce mouvement, il écrit : « Certains sont profondément sincères et prêts à mourir pour la cause du Hip Hop, alors que d'autres prennent le train en marche pour se bourrer les poches ».
Kool Shen
C'est un constat qu'on fait aussi dans nos lyrics, oui c'est ça. C'est ce que je disais tout à l'heure. Il ne faut pas que ce soit nous qui fassions la démarche pour aller dans le sens des standards et des médias. Mais plutôt faire vraiment notre truc et puis les gens viennent s'approcher de ça quoi.
Michel Field
Alors il y a un titre qui s'appelle Police, dont on va entendre un extrait tout à l'heure et vous avez des petits soucis avec le ministre de l'Intérieur ? Enfin, c'est plutôt lui qui en a avec vous ?
Kool Shen
Oui, sûrement. Parce qu'on se rend compte que quand on balance des réalités, ça gêne pas mal de gens quoi. Enfin ce titre-là, on l'avait écrit bien avant le retour de Charles Pasqua à l'Intérieur.
Michel Field
Donc vous auriez eu sans doute des emmerdements avec son prédécesseur aussi.
Kool Shen
Oui, et puis surtout depuis qu'il est revenu quoi, il y a eu pas mal de ...
Joey Starr
C'est un peu légitime quand même hein.
Kool Shen
Il y a eu des décès du côté des jeunes quand même. Enfin la semaine où on est revenu, il y a eu quatre morts, donc voilà. Je pense que c'est normal d'écrire des paroles comme ça quoi, c'est autour de nous, ça se vit tous les jours, Donc là je ne comprends pas pourquoi il y a plainte de sa part.
Michel Field
Et donc on en entendra un petit bout, Suprême NTM, à vous.
Joey Starr
[Yeah ! Dédicacé à monsieur [Fist], monsieur [Kar], monsieur [Naofel] et tous les gens de Saint-Denis
Kool Shen
Et à Joliot-Curie, ouais.
N'oublie jamais que les cités sont si sombres.
Tard lorsque la nuit tombe et que les jeunes des quartiers
N'ont jamais eu peur de la pénombre.
Profitant même d'elle tels des hors-la-loi
N'ayant pas d'autre choix que de développer une vie parallèle.
Business illicite, la survie t'y invite
Comme persuadé de prendre le chemin de la réussite.
Mais pour ça, qui fait quoi?
Quelle chance nous à donné l'Etat?
Joey Starr
Ne cherchez pas, intentionnel était cet attentat.
Kool Shen
Laisser à l'abandon une partie des jeunes de la nation,
Ne sera pour la France qu'une nouvelle amputation,
Car quand la faute est faite, la fête est finie.
Fini de rire, pire, j'ai peur pour l'avenir,
Mais toi qu'as-tu à dire pour contredire mes dires?
Je n'invente rien contrairement à ce que tu peux lire,
Pas de brodages dans mes textes, pas de romance.
Car je sais que notre pensée peut avoir de l'influence.
Quelle solution préconise-t'on?
Mieux vaut prévenir que de guérir dit le dicton.
Mais de cas précis si guérison il y a,
N'oublie jamais que c'est à nos frais que seront les dégats.
(Musique)
Kool Shen
Trop longtemps plongés dans le noir,
À l'écart des lumières et des phares,
Éclairés par l'obscure clarté de l'espoir,
Les enfants des cités ont perdu le contact,
Refusent de paix le pacte.
Conscients qu'ils n'en sortiront pas intacts,
Vivre libre, aspirer au bonheur,
Se donner les moyens de sortir du tunnel pour voir la lueur.
Et pouvoir tapisser de fleurs les murs de l'amour.
Voilà ce qu'on reproche à mes proches à ce jour,
Sans pour autant essayer de comprendre le pourquoi du comment et préférant se baser sur des préjugés,
Pour porter un jugement à la hâte, dans le vent.
Non, non, décidément un monde nous sépare alors foutez-moi le camp.
C'est clair, je pense vous avez saisi la sentence,
La France est accusé de non-assistance à personne en danger,
Coupable crient les cités, mais l'Etat malgré ça nous fera payer les dégats.
(Musique)
Joey Starr
Yeah ! Il est l'heure de passer à un autre volume là, alors on va Pump it up !
T'es prêt ?
Kool Shen
Nique Nique Nique la police !
Joey Starr
Du haut du 93, Seine St-Denis, Chicago bis,
Port des récidivistes, mère patrie du vice,
Je t'envoie la puissance, conservant mon avance.
Kool Shen
Tout en transcendance, un à un me jouant
De tous les flics de France,
Joey Starr
Mercenaires, fonctionnaires au sein d'une milice prolétaire,
Kool Shen
Terriblement dans le vent,
Joey Starr
Trop terre à terre pour qu'ils tempèrent
Ou même modèrent
L'exubérance héréditaire qui depuis trop
Longtemps prolifère
Kool Shen
Aidant à la montée de tous les préjugés et,
Joey Starr
Manoeuvrant pour renflouer l'animosité des
Poudrières les plus précaires
Considérées secondaires par les dignitaires
Kool Shen
D'un gouvernement trop sédentaire
Joey Starr
Et d'une justice dont la bâtisse est trop factice
Pour que s'y hissent oui sans un pli
Nos voix approbatrices
Mais sincèrement, socialement
Quand il était encore temps
Que l'on prenne les devants,
Tout ne s'est fait qu'en
Régressant, comment ?
Aucun changement de comportement
Kool Shen
De la part des suppôts des lois
Rois du faux-pas
Ma foi, ce qui prévoit un sale climat
Joey Starr
Donc pour la mère patrie du vice
De la part de tous mes complices,
Des alentours ou des faubourgs,
Avant qu'on ne leur ravissent le jour
Nique la
Kool Shen
Chhhhhhh !!]

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