Edith Piaf

20 janvier 1961
07m 55s
Réf. 04746

Notice

Résumé :

Edith Piaf interprète le dernier grand succès de sa carrière, Non, je ne regrette rien, puis en compagnie de Charles Dumont au piano, elle chante une autre de ses chansons, Mon Dieu.

Type de média :
Date de diffusion :
20 janvier 1961
Source :
ORTF (Collection: Discorama )
Lieux :

Contexte historique

Par la dimension éminemment romanesque d'une vie hors du commun ; par la puissance expressive d'une voix ample et vibrante transcendée par des talents exceptionnels d'interprète ; mais surtout par un style intemporel semblant comme par magie synthétiser et résumer des siècles de chanson française, en incarnant littéralement l'âme d'un peuple - Edith Piaf est incontestablement l'une des grandes artistes du siècle.

Née le 19 décembre 1915 dans le 20e arrondissement de Paris, d'un père artiste de cirque itinérant et d'une mère chanteuse de rue, Edith Gassion vit une enfance misérable, d'abord brinqueballée entre ses grand-mères avant de finalement rejoindre son père à la fin de la guerre et de commencer avec lui une vie de saltimbanque. Elle découvre alors progressivement le pouvoir de sa voix sur le public et dès l'âge de 15 ans elle décide de tenter sa chance seule dans les rues de la capitale, interprétant de façon instinctive les grands succès des chanteuses réalistes à la mode (Fréhel, Marie Dubas). C'est là qu'elle est repérée par Louis Leplée, directeur d'un des cabarets les plus chics des Champs-Élysées, le Gerny's, qui l'engage aussitôt et dans la foulée lui permet d'enregistrer son premier 78 tours, Les mômes de la cloche. La "Môme Piaf", comme on l'appelle alors, remporte un succès immédiat. Entourée d'auteurs talentueux comme Marguerite Monnot ou Henri Contet, et sous la houlette de Raymond Asso qui prend alors en main sa carrière, la pousse à révéler toutes les potentialités de sa voix exceptionnelle et à travailler ses talents d'interprète dramatique, la petite chanteuse va en quelques mois se métamorphoser en Edith Piaf. Elle signe ses premiers grands succès (Mon Légionnaire ), triomphe à l'ABC et à Bobino, tourne ses premiers films (La Garçonne ) et devient la coqueluche du tout-Paris artistique et intellectuel (Jean Cocteau notamment saisit d'emblée ses talents innés de tragédienne et écrit spécialement pour elle la pièce Le Bel indifférent, qu'elle crée en 1940). Quand la guerre éclate, Edith Piaf est déjà la plus grande star de la chanson française - statut qui ne fera que se confirmer pendant ces années de plomb. Avec générosité et un sens aigu du talent des autres, elle commence dès cette période à repérer et aider de jeunes artistes en devenir - Joseph Kosma, Yves Montand, Francis Lemarque ou encore les Compagnons de la chanson, qu'elle emmène avec elle pour sa première grande tournée américaine en 1947. Adoptée par le public américain, Edith Piaf fait lors de ce séjour la rencontre du boxeur Marcel Cerdan pour qui elle écrit l'un de ses grands chef-d'œuvres L'hymne à l'amour. Leur idylle largement diffusée par la presse est malheureusement de courte durée, Cerdan disparaissant tragiquement en octobre 1949 dans un accident d'avion.

Dévastée, Piaf plonge dans une grave dépression dont elle ne sortira jamais vraiment. Elle continue néanmoins de travailler, épaulée par un jeune auteur compositeur, Charles Aznavour, qui en plus de lui servir d'homme à tout faire, lui offre quelques chansons inoubliables (Jézébel, Plus bleu que tes yeux ). Si artistiquement Piaf est à son sommet, accumulant tournées triomphale et disques à succès (La vie en rose, Padam, Padam, Johnny tu n'es pas un ange, L'Accordéoniste ), minée par la morphine et l'alcool, sa vie personnelle tourne au désastre et sa santé se détériore inexorablement. En 1955 elle "fait" son premier Olympia et l'année suivante devient la première artiste de variété à chanter au Carnegie Hall de New York, haut lieu de la musique classique internationale. Toujours en quête de nouvelles chansons qu'elle choisit avec un goût très sûr, elle met à son répertoire La foule en 1957, Mon manège à moi en 1958, ainsi que Milord (1959) et Non, je ne regrette rien, qu'elle crée sur la scène de l'Olympia début 1961. En juin de cette même année, elle reçoit le grand prix du disque de l'Académie Charles Cros pour l'ensemble de sa carrière. Elle décède, après de longs mois de coma, le 11 octobre 1963 - le même jour que son ami Jean Cocteau.

Stéphane Ollivier

Éclairage média

C'est un moment très particulier de la carrière d'Edith Piaf dont témoigne ce document en tout point exceptionnel. Accablée de désespoir depuis la disparition de Marcel Cerdan, épuisée physiquement par la maladie, d'innombrables opérations chirurgicales et une dépendance chronique à la morphine, Piaf au tournant des années 60 est dans un état de délabrement tel que nombreux sont ceux qui ne la pensent plus capable de remonter un jour sur scène. C'est alors que Bruno Coquatrix, propriétaire et directeur de l'Olympia, en proie à de graves problèmes financiers, lui demande de l'aider à sauver la salle de la faillite en assurant une série exceptionnelle de représentations. Contre l'avis de tous, Piaf accepte. Par amitié et fidélité. Mais aussi parce qu'un jeune auteur du nom de Charles Dumont vient tout juste de lui offrir une chanson qui correspond tellement à ce qu'elle ressent au plus profond d'elle-même de sa soif inextinguible de vie, qu'elle ne peut envisager de mourir sans l'avoir chanté une fois sur scène.

Piaf en janvier 1961 investit donc de nouveau la scène mythique de l'Olympia et, pouvant à peine bouger, minée par la polyarthrite, crée, l'espace de quelques récitals aussi triomphaux que dramatiques, Non je ne regrette rien, chanson testamentaire parmi les plus belles de son répertoire, pourtant riche en chef-d'œuvres. C'est en marge de cet événement qu'Edith Piaf enregistre le même mois pour la télévision une version bouleversante d'intensité de la chanson. Filmée de face et en légère contre-plongée sur un fond noir où s'affiche son portrait et son nom en grandes lettres blanches stylisées, elle apparaît, petite femme en noir vieillie prématurément, dans toute sa déchéance physique - apparence pathétique contrastant singulièrement avec la tonalité d'un texte résolument ouvert sur l'avenir.

La suite du document est d'ailleurs constituée d'une interview au cours de laquelle la chanteuse insiste sur le regain d'énergie et d'inspiration que lui a donné sa collaboration avec Dumont. Mais l'interprétation doloriste qu'elle offre ensuite, en compagnie du compositeur au piano, de sa chanson Mon Dieu, est plutôt celle d'une artiste en "fin de partie" qu'en en pleine renaissance artistique. Cette séquence prévue pour être diffusée dans le cadre de l'émissions "Discorama" restera finalement dans les tiroirs. C'est aujourd'hui l'un des plus beaux et émouvants documents qu'il nous reste des derniers moments de la chanteuse.

Stéphane Ollivier

Transcription

(Silence)
(Musique)
Edith Piaf
[Non ! Rien de rien
Non ! Je ne regrette rien
Ni le bien qu'on m'a fait
Ni le mal tout ça m'est bien égal !
Non ! Rien de rien
Non ! Je ne regrette rien
C'est payé, balayé, oublié
Je me fous du passé !
Avec mes souvenirs
J'ai allumé le feu
Mes chagrins, mes plaisirs
Je n'ai plus besoin d'eux !
Balayées les amours
Avec leurs trémolos
Balayés pour toujours
Je repars à zéro
Non ! Rien de rien
Non ! Je ne regrette rien
Ni le bien, qu'on m'a fait
Ni le mal, tout ça m'est bien égal !
Non ! Rien de rien
Non ! Je ne regrette rien
Car ma vie, car mes joies
Aujourd'hui, ça commence avec toi !]
(Musique)
Paul Giannoli
Toutes vos chansons, si on les rassemblait en un livre, est-ce qu'elles seraient un guide, une leçon d'amour ?
Edith Piaf
Oui, ça pourrait être une leçon d'amour, c'est vrai.
Paul Giannoli
Il y a tous les stades, tous les moments de l'amour ?
Edith Piaf
Oui, tout. Je pense.
Paul Giannoli
Il n'y a pas de recette pour faire des chansons d'amour, ce serait trop facile, mais pouvez-vous me dire ce qu'il faut qu'il y ait absolument dans une chanson d'amour ?
Edith Piaf
Eh ! bien, je crois qu'aussi bien l'auteur que le compositeur doit être un amoureux dans la vie, sinon il ne peut pas écrire de chanson d'amour.
Paul Giannoli
Il faut que l'auteur soit amoureux, mais vous, lorsque vous chantez, chantez-vous mieux lorsque vous êtes amoureuse ?
Edith Piaf
Mais je suis toujours amoureuse, je ne connais de moment où je ne le suis pas.
Paul Giannoli
Une chanson doit exalter l'amour ?
Edith Piaf
Oui, je pense que quand on se moque de l'amour, on n'est pas grand-chose dans la vie. Ceux qui sont dégoûtés de l'amour, parce qu'ils ont eu des déceptions, ce n'étaient pas des vrais amoureux.
Paul Giannoli
Il n'y a pas de joie comparable à celle que peut apporter l'amour ?
Edith Piaf
Non, je ne pense pas, parce que même si on a un travail, un travail qui vous passionne, si on n'a personne à qui l'offrir, ce travail, je pense qu'il devient inutile, l'un ne va pas sans l'autre.
Paul Giannoli
Jacques Prévert a parlé du tendre et dangereux visage de l'amour. C'est comme ça que vous le voyez ?
Edith Piaf
Je pense qu'il a tous les visages.
Paul Giannoli
Plutôt tendre ou plutôt grave, plutôt dangereux ?
Edith Piaf
Tous les visages, ça dépend, ça dépend du moment.
Paul Giannoli
Dans votre répertoire de cette année, il y a huit chansons du même auteur, Charles Dumont.
Edith Piaf
Le compositeur.
Paul Giannoli
Du même compositeur. Et, je ne sais pas si c'est une coïncidence, mais j'ai trouvé justement que vos chansons cette année avaient une autre dimension, quelque chose qu'elle n'avait pas les années précédentes.
Edith Piaf
Oui, c'est exact. Quand Charles Dumont et Michel Vaucaire m'ont apporté la première chanson Non, je ne regrette rien. Ca a été comme une sorte de révélation en moi, c'est-à-dire que j'ai senti qu'il fallait que j'efface tout, que je recommence tout, que je me renouvelle tout à fait, Et principalement dans la musique de Charles Dumont, j'ai trouvé ce que je cherchais, le compositeur qui m'aidait carrément à me renouveler tout à fait, Et ce qui a aussi guidé mes auteurs qui avaient écrit avant pour moi et qui continuent à écrire, tels que Michel Rivgauche, qui a collaboré aussi avec Charles Dumont. Eh ! bien d'écrire dans un sens nouveau, vers une direction nouvelle, qui je crois, me convient beaucoup plus encore qu'avant.
(Musique)
Edith Piaf
[Mon Dieu ! Mon Dieu !
Mon Dieu !
Laissez-le-moi
Encore un peu,
Mon amoureux !
Un jour, deux jours, huit jours...
Laissez-le-moi
Encore un peu
A moi...
Le temps de s'adorer,
De se le dire,
Le temps de se fabriquer
Des souvenirs
Mon Dieu ! Oh oui
Mon Dieu !
Laissez-le-moi
Remplir un peu
Ma vie
Mon Dieu ! Mon Dieu !
Mon Dieu !
Laissez-le-moi
Encore un peu
Mon amoureux
Six mois, trois mois, deux mois
Laissez-le moi pour seulement un mois
Le temps de commencer
De finir
Le temps d'illuminer
De souffrir
Mon Dieu ! Mon Dieu !
Mon Dieu !
Même si j'ai tort
Laissez-le moi un peu
Même si j'ai tort
Laissez-le moi encore].