Entretien avec Bob Marley

19 novembre 1978
04m 46s
Réf. 04753

Notice

Résumé :

Dans une suite de l'hôtel Hilton à Paris, Bob Marley revient sur ses débuts avec les Wailers et définit succinctement les grands principes du mouvement rastafari.

Type de média :
Date de diffusion :
19 novembre 1978
Source :
Antenne 2 (Collection: CHORUS )

Contexte historique

Bob Marley restera à jamais dans l'histoire de la musique populaire comme ce "passeur" génial grâce auquel le reggae, genre musical confidentiel confiné dans les limites d'une petite île des Caraïbes, se transforma en quelques années en un véritable phénomène culturel planétaire, parmi les plus importants et influents du XXe siècle. Mais au-delà, en imposant d'un coup ce nouveau continent musical dans la sono mondiale, Bob Marley s'est fait le porte-voix des pauvres du monde entier, offrant plus encore qu'une nouvelle visibilité - une réelle dignité artistique au Tiers Monde. Par son charisme et la portée politique universelle de son discours de résistance contre toute forme d'aliénation et d'oppression, il est aujourd'hui l'une des icônes emblématiques de la contre-culture, au même titre que des personnalités comme Che Guevara, Nelson Mandela, Gandhi ou Martin Luther King.

Né à Nine Miles, paroisse de Saint Ann, en Jamaïque, le 6 février 1945, d'une mère noire et d'un père blanc d'origine anglaise, Bob Marley quitte la misère de sa vie campagnarde à l'adolescence pour rejoindre la capitale Kingston et ses ghettos. Là, il fonde en 1963 un groupe vocal, les Wailing Wailers, en compagnie notamment de Peter McIntosh (Peter Tosh) et Bunny Livingston (Bunny Wailer), et enregistre ses premiers titres dans un registre ska et rocksteady (mélanges de rythmes syncopés caribéens et de rythm'n'blues afro-américain). Il s'initie également durant cette période au mouvement rastafari, école religieuse et philosophique, fondé en Jamaïque dans les années 30 par Marcus Garvey, mêlant christianisme et bribes de religions africaines. La culture rasta demeurera le fondement de son inspiration musicale et philosophique tout au long de sa carrière.

Au tournant des années 70, Marley fonde le label Tuff Gong et s'associe à Lee "Scratch" Perry. Le grand producteur jamaïcain modifie sensiblement le son des Wailers et influence considérablement l'évolution stylistique de Marley. Le disque Soul Rebels (premier album à paraître sous le nom de Bob Marley and The Wailers) est tout à fait emblématique du style reggae à ses balbutiements. Marley contacte alors le producteur Chris Blackwell, fondateur des disques Trojan et Island Records. La rencontre est décisive. Blackwell fait remixer des vieilles bandes en modifiant les orchestrations pour les rendre plus accessibles aux oreilles occidentales et incite Marley à composer. En 1973 sortent coup sur coup Catch A Fire et Burnin', classiques incontournables de l'histoire du reggae et authentiques chef-d'œuvres où Marley trouve miraculeusement l'équilibre entre la véhémence de textes engagés et la somptuosité mélodique de chansons pulsées par ce groove nonchalant et lancinant qui fera le succès mondial du reggae. Des titres comme Get Up, Stand Up ou I Shot The Sheriff avec leurs paroles très politiques et ouvertement insurrectionnelles marquent les esprits, mais il faudra attendre le disque suivant Natty Dread (1974) pour que Marley obtienne la consécration définitive. Album très politique, fortement marqué par les thèses et la rhétorique rastafari, Natty Dread est peut-être le plus grand disque de reggae de tous les temps : sur des musiques sensuelles et lyriques, Marley y dénonce la pauvreté, la discrimination raciale, les ravages du néo-colonialisme, et devient du jour au lendemain le chantre de la contestation. Dès lors tout s'enchaîne : Marley accumules les disques (Rastaman Vibration en 1976, Exodus en 1977, Kaya en 1978) comme autant de bornes essentielles d'une musique qui se met à infiltrer tous les genres de la pop music (du jazz au post-punk de groupes comme Clash). En 1979, Bob Marley publie son disque certainement le plus militant et subversif, Survival. Avec ses orchestrations âpres marquées par l'Afro-beat d'une autre grande figure du "tiers-mondisme" musical, le Nigerian Fela Kuti, ce disque est un appel à la résistance contre le système capitaliste occidental (symbolisé par la figure de Babylone dans l'imagerie rasta).

A l'orée des années 80, l'influence de Marley dépasse désormais largement le simple cadre de la musique. Mais après la sortie d'un nouvel album, Uprising, faisant en quelque sorte la synthèse entre engagement politique et dimension spirituelle, le chanteur, miné par un cancer généralisé, décède en mai 1981, à peine âgé de 36 ans.

Stéphane Ollivier

Éclairage média

L'intérêt de cette interview donnée par Bob Marley au journaliste Patrice Blanc-Francart dans le cadre de l'émission "Chorus" du 19 novembre 1978 tient surtout en ce qu'elle acte le moment où la télévision française prend enfin la mesure de l'émergence du mouvement reggae, en offrant la parole à son principal représentant. Même si Blanc-Francart présente Marley, invité à Paris à l'occasion de la remise de deux disques d'or pour ses disques Kaya et Rastaman Vibration, comme la "superstar du reggae", de toute évidence le Jamaïcain n'est pas encore installé dans l'esprit des Français comme l'une des figures majeures de la pop internationale.

Cette interview a donc principalement pour objectif de permettre à Marley de présenter sa musique, en revenant sur les différentes étapes de sa carrière depuis les premiers temps des Wailers à Kingston en 1963 jusqu'au succès de Catch a Fire dix ans plus tard, mais aussi de s'expliquer sur les doctrines du mouvement rastafari au cœur de sa pratique musicale. Au-delà du folklore (la drogue, curieusement non abordée dans l'entretien), Marley développe autour de quelques motifs métaphoriques ("Babylone" en tant que système de domination, "Sion" comme l'espace de la communication avec Dieu) un discours politique argumenté et résolument anti-impérialiste résumé d'une formule : "être Rasta c'est se battre toute sa vie, pour la vie." L'extrait se termine sur la notion ésotérique de Nayabingi, cette musique mystique où l'harmonie spirituelle serait réalisée, rappelant que dans la pensée rasta, philosophie, religion et politique demeurent inextricablement liées.

Stéphane Ollivier

Transcription

(Musique)
Patrice Blanc-Francart
Devant vous, les remparts d'une des plus imposantes forteresses de Babylone. Allez, je parle un petit peu en langage reggae mais c'est la magie qui agit. Ça veut dire simplement qu'on est dans le XVème arrondissement de Paris et que c'est un grand hôtel américain dans lequel est descendue la superstar du reggae, Bob Marley, pour recevoir deux disques d'or, ni plus ni moins, pour ses deux derniers albums Kaya et Rastaman Vibration. Et c'est une bonne occasion pour parler avec Bob Marley du reggae et des débuts des Wailers. When was the beginning ?
Bob Marley
[Anglais] [anglais]Le début, c'était 1963.
Patrice Blanc-Francart
Was it in Kingston ?
Bob Marley
[Anglais] Oui Kingston, Kingston Trenchtown. On était un petit groupe a être ensemble. Et un jour, on est tombé sur un professionnel qui nous a aidés. C'était Joe Higgs. C'est lui qui nous a fait répéter, qui nous a améliorés, et c'est grâce à lui qu'on a pu enregistrer le tout premier disque, en 1963.
Patrice Blanc-Francart
[Anglais] Quand est-ce que vous avez commencé à sentir le succès vraiment venir ?
Bob Marley
[Anglais]Ce n'est pas tellement le succès, l'envie du succès, mais arriver à faire connaître notre musique. C'était en 73, dix ans après, avec l'album Catch a fire et puis ensuite Burning et Natty Dread.
Patrice Blanc-Francart
[Anglais]Le nouvel album, c'est un double album live.
Bob Marley
Il s'appelle Babylone by bus.
Patrice Blanc-Francart
Vous pourriez expliquer pourquoi ce titre ?
Bob Marley
[anglais] Babylone, c'est un système qui tue les gens, mais le Rasta, c'est celui qui dit que tu dois vivre, aller à Sion.
Patrice Blanc-Francart
[Anglais]Qu'est-ce que c'est, Sion ? Où c'est ? C'est en Ethiopie ?
Bob Marley
[anglais] Non, Sion, c'est là où on peut trouver la paix, la bonté, la communication avec Dieu. Ca peut-être l'endroit où tu veux à condition que tu trouves cette bonté et cette paix et cette communication avec Dieu.
Patrice Blanc-Francart
C'est ça que ça veut dire. [Anglais]Bob, vous êtes un Rasta ?
Bob Marley
[anglais]Oui.
Patrice Blanc-Francart
[Anglais]Qu'est-ce que ça veut dire ? Quelles règles de vie ?
Bob Marley
[anglais]Je dirais que c'est se battre. Etre un Rasta, ça veut dire se battre toute sa vie.
Patrice Blanc-Francart
[anglais]Vous pensez qu'il y a beaucoup de violence dans la vie quotidienne en Jamaïque, à Kingston ?
Bob Marley
[anglais]Violence ? Non, je pense que la violence est internationale. La violence est créée par des groupes qui commandent des guerres pour gagner de l'argent.
Patrice Blanc-Francart
[anglais]Dans une interview d'un journal anglais, The Melody Maker, il y a à peu près un an et demi, vous avez répondu à des critiques qui vous demandaient ce que vous feriez devant la commercialisation du reggae. Et vous leur avez répondu : « On leur amènera le Nayabingi ». Qu'est-ce que ça veut dire, Nayabingi ?
Bob Marley
[anglais]Nayabingi veut dire Mort aux oppresseurs noirs et blancs. C'est la musique la plus spirituelle qui existe, musique très spirituelle. C'est l'endroit le plus haut qu'on puisse atteindre en musique, le Nayabingi.
Patrice Blanc-Francart
[anglais]Est-ce qu'on pourrait appeler ça le reggae des racines ?
Bob Marley
[anglais]Ce n'est pas le reggae, c'est le Nayabingi.
Patrice Blanc-Francart
[anglais]C'est au-delà du reggae ?
Bob Marley
[anglais]Ça pourrait être la forme la plus pure de musique jamaïcaine. Ça peut être la forme la plus pure de musique tout court.