Téléphone

18 janvier 1980
06m 01s
Réf. 04755

Notice

Résumé :

Dans le cadre de l'émission "Fenêtre sur" du 18 janvier 1980, le groupe Téléphone interprète sa chanson Crache ton venin.

Type de média :
Date de diffusion :
18 janvier 1980
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Contexte historique

Fondé en 1976 de l'association de Jean-Louis Aubert, Louis Bertignac, Corine Marienneau et Richard Kolinka, Téléphone est le premier groupe français relevant sans ambiguïté d'une esthétique rock d'inspiration anglo-saxonne à s'être imposé dans le champ de la variété hexagonale, en parvenant à acclimater et traduire en langue française l'énergie adolescente et la dimension potentiellement libertaire et contestataire de la culture pop. Après des débuts obscurs dans des salles de MJC de villes de banlieue, Téléphone connaît soudain un succès foudroyant en 1976 après un passage triomphal au Gibus, la boîte rock à la mode de l'époque.

Leur rock brut, lyrique et sans fioritures, mêlant reprises de standards de grands groupes britanniques comme les Who ou les Rolling Stones - références explicites - et chansons originales (Hygiaphone, Métro c'est trop ) composées et chantées en français par le leader de la formation Jean-Louis Aubert, séduit un public jeune qui se reconnaît dans l'énergie de la musique et l'ancrage social des thèmes abordés. Le premier disque du groupe sobrement intitulé Téléphone et composé exclusivement de chansons originales paraît en 1977 et devient rapidement n°1 des ventes en France. Comme dopé par le succès, Téléphone choisit de cultiver cette proximité et de reprendre la route, accumulant pendant des mois les tournées explosives et triomphales. Le phénomène ne fait que s'amplifier lorsqu'en 1979 le groupe publie son second album, Crache ton venin. Des chansons comme La Bombe humaine, Fait Divers ou Crache ton venin deviennent aussitôt de véritables hymnes pour les adolescents qui trouvent enfin des gens de leur âge capables de traduire en mots simples leur mal être et leurs aspirations. Au cœur de la nuit, en 1980, album plus mature mais aussi plus sombre et désabusé, est la bande son de la crise économique et morale que traverse le pays. Des chansons comme Argent trop cher ou Fleur de ma ville s'inscrivent immédiatement parmi les plus belles jamais composées par un groupe qui cache de moins en moins ses convictions politiques : le 10 juin 1981, Téléphone est une des têtes d'affiche du gigantesque concert organisé place de la République à Paris pour fêter l'élection à la présidence de François Mitterrand. Si Dure limite (1982), produit par Bob Ezrin (Lou Reed, Pink Floyd, Peter Grabriel) restera dans l'histoire du groupe son plus gros succès public, c'est aussi l'album du déclin et des premières dissensions.

Musicalement, la tonalité générale reste rock et joyeusement iconoclaste (Ça c'est vraiment toi ) mais leur style ancré dans les années 70 semble soudain démodé et consensuel face à la new wave minimaliste et arty de groupe comme Stinky Toys ou au hard rock libertaire de Trust. Comme en réponse, Téléphone publie en 1984 Un autre monde, album plus métissé et paradoxalement plus tonique et dansant que le précédent, intégrant rythmes funky et sonorités synthétiques propres aux années 80. Mais cette ouverture esthétique laissant présager un nouveau départ n'est qu'une illusion : perdant irrémédiablement de l'influence en France et se montrant incapable d'exporter leur univers hors de nos frontières, le groupe se sépare en 1986.

Stéphane Ollivier

Éclairage média

Longtemps la télévision, dans sa façon de filmer la musique, s'est cristallisée sur le visage des interprètes, privilégiant la lisibilité des paroles par la visibilité des émotions. L'émergence du rock, notamment anglo-saxon, à partir de la seconde moitié des années 60, a remis en cause ce dogme esthétique, en ne concentrant plus l'essentiel de son propos sur la clarté du texte pour investir d'autres dimensions comme l'énergie, le rythme, la virtuosité instrumentale, la liberté gestuelle des corps. C'est très précisément ce que cette séquence extraite de l'émission Fenêtre sur datée du 18 janvier 1980 et consacrée au groupe Téléphone donne à voir.

Invité à se produire sur scène dans les conditions du direct (mais sans l'apport du public), Téléphone interprète une de ses chansons emblématiques, Crache ton venin. A aucun moment la réalisation, très fluide, ne choisit de se concentrer exclusivement sur le chanteur. Multipliant les plans collectifs en diversifiant les angles, cherchant à faire entendre la musique dans ses subtilités en se focalisant à certains moments sur tel ou tel instrumentiste pour mieux saisir l'interaction entre les musiciens, la façon de filmer suffit à indiquer que Téléphone s'inscrit sans ambiguïté dans un registre rock et non dans le champ de la chanson française traditionnelle. Pour autant, et c'est une part non négligeable de son succès en cette fin des années 70, Téléphone se singularise alors de la plupart des autres groupes de rock français de l'époque en faisant le pari de chanter dans sa langue maternelle. L'idée communément admise était alors que les rythmes et formats pop façonnés par la langue anglaise étaient incompatibles avec la prosodie du Français. En prouvant le contraire et en réconciliant deux traditions que l'on pensait à jamais étrangères l'une à l'autre, Téléphone ouvrira la voix à l'émergence d'un nouveau rock hexagonal, confiant dans les capacités de la langue française à exprimer les états d'âmes de la jeunesse.

Stéphane Ollivier

Transcription

(Musique)
Jean-Louis Aubert
[Tu siffles au fond d'un monde creux
Et crache maintenant
Crache ton venin
(Musique)
Jean-Louis Aubert
Tu es le long, long serpent
Tortueux et vicieux
Tu siffles au fond d'un monde creux
Qui t'empêche d'oser
Prisonnier de ce trop vieux panier
Tes barreaux sont d'osier
Et tu peux t'en tirer
Doucement onduler
Ta prison est en toi
Le poison est en toi
Allez crache ton venin, crache ton venin
Crache ton venin, crache ton venin
Mais donne-moi la main
Tu verras ce sera bien, enfin
(Musique)
Jean-Louis Aubert
Tu es une panthère dedans
Tu es seule maintenant
Mais il te faut chasser pour être rassasiée
Dans ta gueule, des poignards
Taquinent tes mâchoires
Et dans tes yeux l'espoir
Allume un feu tout noir, tout noir
Alors reste là, et attends moi
Bientôt c'est le moment
Fais toi les dents, fais toi les dents
Fais toi les dents
Maintenant!
Mords-y dedans mords dans la vie
(Musique)
Jean-Louis Aubert
Attention! En y mordant dedans
Tu te tâches de sang, pourtant...
(Musique)
Jean-Louis Aubert
Tu pleures?
Tu pleures tu n'as plus faim, tu regardes tes mains
Tu pleures tu n'as plus faim, tu regardes demain
On ne mange pas sans se tacher
Tu es un homme maintenant tu sais
Pourquoi toujours, pourquoi toujours
Pourquoi toujours mordre la main
Qui se tend vers ta main
Allez crache ton venin, crache ton venin
Crache ton venin
Crache ton venin
Maintenant Crache!
Crache! Crache!
Crache! crache! (...)
Crache ton venin
Mais donne-moi la main
Tu verras ce sera bien
Enfin, enfin]...
De toute façon, je crois que tous les gens, ils aiment comprendre ce qu'on dit si on dit quelque chose. Et en plus, je crois, les jeunes, on leur a dit tellement de conneries en chansons, avant, que peut-être maintenant, si des jeunes chantent pour les jeunes, ils se retrouvent plus là-dedans. Moi, je pense, si on vivait aux Etats-Unis, on chanterait en anglais, mais comme on est en France, c'est vachement important que les gens sentent que le rythme change parce que les paroles changent, et que les paroles changent parce que le rythme change. Et que ça fait plus un tout qu'une musique qu'on comprend uniquement par le côté musique et tout. Le rock, c'est un tout, alors c'est bien que les gens entendent des paroles. Avant, ça ne se faisait pas tellement de faire coller des paroles à du rock. Je pense qu'on a trouvé un moyen de le faire.