Olivier Messiaen, Saint François d'Assise

11 décembre 1983
07m 19s
Réf. 04756

Notice

Résumé :

Le compositeur Olivier Messiaen offre quelques clés pour aborder son univers et revient sur la genèse de son opéra monumental Saint François d'Assise.

Type de média :
Date de diffusion :
11 décembre 1983
Source :

Contexte historique

Compositeur et organiste français, Olivier Messiaen par la hardiesse de ses conceptions en matière harmonique, mélodique et rythmique mais aussi par son sens novateur de l'instrumentation et des couleurs orchestrales, est indéniablement l'un des musiciens les plus importants de la musique du XXe siècle. Profondément marqués par sa foi catholique fervente mais aussi par sa curiosité sans limites pour les traditions musicales et philosophiques extra-européennes, son œuvre et son enseignement ont influencé de façon décisive quelques uns des plus grands noms de la musique contemporaine d'après-guerre comme Pierre Boulez et Karlheinz Stockhausen.

Né à Avignon le 10 décembre 1908, Olivier Messiaen suit l'enseignement de Paul Dukas et Marcel Dupré durant ses études au Conservatoire de Paris de 1919 à 1930. En 1931, fervent Catholique, il est nommé titulaire de l'orgue de la Trinité à Paris, poste qu'il occupera pendant presque 50 ans. Dès cette époque il fait preuve d'une étonnante ouverture d'esprit et s'initie aux rythmes grecs ainsi qu'à ceux de la musique savante traditionnelle indienne. En 1929 il publie ses Huit préludes pour piano, oeuvre encore sous influence debussyste mais où le compositeur commence d'établir sa théorie mettant en relation sons et couleurs. Il compose également ses premières grandes œuvres pour orgue : Hymne, 1932 ; L'Ascension, 1934 ; La Nativité du Seigneur, 1935 ; Le Corps glorieux, 1939. Fait prisonnier pendant la guerre, Messiaen compose dans son stalag pour les quelques instruments disponibles (violon, clarinette, violoncelle et piano) l'une de ses œuvres maîtresses, le Quatuor pour la fin du Temps, 1941. Nommé à son retour en France professeur d'harmonie au Conservatoire de Paris puis en 1947 professeur d'esthétique, d'analyse musicale et rythmique, Messiaen devient l'un des enseignants les plus influents d'après-guerre auprès d'une nouvelle génération de jeunes musiciens (Yvonne Loriod, Pierre Boulez, Karlheinz Stockhausen), n'hésitant pas à aller à l'encontre des directives officielles en abordant dans ses cours les grands principes du sérialisme. Parallèlement à ses fonctions d'enseignant, Olivier Messiaen poursuit sa carrière de compositeur. Il continue d'écrire pour le piano (Les visions de l'Amen, 1943 ; Vingt regards sur l'enfant Jésus, 1944) mais commence également à composer des oeuvres orchestrales d'envergure mettant en valeur son sens du rythme et de la couleur : en 1948 sa Turangalîla-Symphonie entre dans l'histoire comme l'œuvre symphonique la plus longue du répertoire français. En 1949 sa pièce théorique Mode de valeurs et d'intensité s extraite des Quatre études de rythme pour piano ouvre la voie au "sérialisme intégral", dans lequel s'engouffre Stockhausen.

A partir des années 50, rompant définitivement avec le sérialisme, l'œuvre de Messiaen va se développer suivant trois sources d'inspiration principales : sa foi catholique (le compositeur se veut un "théologien des sons") ; le chant des oiseaux (qu'il étudie minutieusement et transpose dans son langage musical) ; les rythmes et modes des musiques traditionnelles extra-européennes (Inde, Bali, Japon et Amérique du Sud). On trouve parmi les grandes œuvres de cette seconde partie de carrière la Messe de la Pentecôte pour orgue, le vaste cycle pianistique Le Catalogue des oiseaux (1956-58), Chronochromie (1960), œuvre pour orchestre où Messiaen élabore sa théorie des couleurs en rapport avec la durée, les Sept Haï-kaï, révélateurs de sa fascination pour la musique japonaise, Couleurs de la cité céleste (1963) ou encore Des Canyons aux étoiles (1971-1974), vaste cycle de 12 pièces pour piano et ensemble instrumental. Créé à l'Opéra de Paris le 28 novembre 1983, l'opéra Saint François d'Assise viendra tel un point d'orgue, au terme de huit années de travail acharné, résumer l'essentiel de ses conceptions musicales. Olivier Messiaen meurt à Clichy-la-Garenne le 27 avril 1992.

Stéphane Ollivier

Éclairage média

Créé à l'Opéra de Paris le 28 novembre 1983 sous la direction du chef d'orchestre américain Seiji Ozawa, l'opéra d'Olivier Messiaen Saint François d'Assise fut aussitôt tenu comme un événement culturel majeur - chose rare en cette fin de XXe siècle pour une œuvre musicale ardue relevant sans ambiguïté d'une esthétique contemporaine. Par sa démesure (près de trois heures et demi de musique) et le gigantisme de son dispositif orchestral, la pièce fut comparée aux grands drames wagnériens ou aux Troyens de Berlioz, mais c'est surtout la dimension testamentaire de cette œuvre-somme synthétisant tant d'un point de vue musical que spirituel une vie entière de création qui frappa les esprits, offrant soudain à Olivier Messiaen une visibilité médiatique dont il n'avait jamais bénéficié jusqu'alors.

Ce reportage extrait de l'émission "Concerts Actualité" du 11 décembre 1983 est parfaitement représentatif de cet intérêt soudain pour Messiaen, musicien majeur du siècle mais en grande partie inconnu du grand public. Très pédagogique dans le fond comme dans la forme, il se présente comme une sorte d'introduction, en forme d'initiation à l'univers du compositeur, à la retransmission télévisée de l'opéra prévue le lendemain. Fondée essentiellement sur la parole de Messiaen, qui se livre à l'exercice de vulgarisation qu'on lui demande avec beaucoup d'humilité et un vrai talent de pédagogue, la séquence fait l'inventaire des spécificités de son univers (recherches rythmiques, goût des couleurs, intérêt pour le chant des oiseaux) et revient longuement sur la genèse et la structure de Saint François d'Assise ainsi que sur ses fondations théologiques.

Présentant son opéra comme "un combat intérieur entre la grâce et l'homme", Olivier Messiaen insiste sur son caractère anti-dramatique et essentiellement métaphysique, offrant ainsi de précieuses pistes de compréhension de l'œuvre au téléspectateur désireux de l'aborder.

Stéphane Ollivier

Transcription

(Musique)
Olivier Messiaen
Je crois, ce qui me distingue de la plupart de mes confrères, c'est d'abord la recherche rythmique. Qui, évidemment, a été une prolongation de mon travail sur le métrique grec et sur les deci-tala de l'Inde.
Georges Bégou
Mais aussi au fait que je vois des couleurs quand j'entends de la musique et même quand je la lis.
(Musique)
Olivier Messiaen
Chaque fois que les concerts me le permettent, quand j'ai quelques plages de liberté, je vais dans la forêt et je vais écouter les chants d'oiseaux. Tout dernièrement, j'ai fait un immense voyage, j'étais en Nouvelle-Calédonie et j'ai entendu, là, des oiseaux qu'on n'entend nulle part ailleurs. C'est tout à fait unique en leur genre, notamment l'île Kouné ou île des pins.
Georges Bégou
C'est un île inconnue, que peu de gens connaissent en tout cas ?
Olivier Messiaen
C'est un endroit que peu de gens connaissent et c'est un vrai paradis, car figurez-vous qu'on y parle français, il y a des Jaunes, des Blancs et des Noirs, c'est-à-dire des Mélanésiens, des Polynésiens, des Chinois, des Japonais et des Français. Ils parlent tous français, ils s'entendent tous très bien, c'est merveilleux. Et les oiseaux sont des oiseaux spéciaux, et les arbres sont des arbres spéciaux et les fleurs aussi. Et les couleurs sont absolument surprenantes. Ce sont des couleurs de paradis perdu. Les feuilles des arbres sont rouges, les troncs des arbres sont blancs, les pigeons sont verts et la mer est violette.
Georges Bégou
Vous travaillez depuis des années à un opéra. Saint François d'Assise, ça sera le titre ?
Olivier Messiaen
Oui, c'est un opéra sur Saint François d'Assise. C'est une commande de Rolf Libermann. Cette commande m'a été faite, en effet, par Rolf Libermann il y a déjà sept ans, même huit ans, et j'ai d'abord dit non parce que je pensais que je n'étais pas doué. Ce n'est pas du tout une affaire de modestie, je pensais que j'étais un musicien, mais pas doué pour faire du théâtre musical, quoique j'adore le théâtre. Et puis il m'a tellement pressé que j'ai fini par accepter. Et grâce à lui, je me suis mis au travail, je lui en suis très reconnaissant. Alors j'ai tout fait : j'ai fait le poème, j'ai fait les projets de costume et de décor, j'ai fait, bien entendu, la musique, et j'ai fait surtout l'orchestration qui m'a pris des années, et ensuite la copie des partitions de l'orchestre. Je suis encore en train de copier. Il me reste encore un millier de pages à copier. C'est un travail de copie absolument considérable. On n'imagine pas ce que c'est, trois heures un quart de musique. Avec des grandes pages de 56 portées, ça représente des journées et des journées de copie.
Georges Bégou
Peut-on avoir quelques indications sur cet opéra, sur ce qu'il contient ?
Olivier Messiaen
Je peux vous donner, en tout cas, les sources du livret et la composition orchestrale et chorale. Alors les sources du livret, elles sont tout à fait pures. Je me suis inspiré, d'abord, des textes de Saint François lui-même, de ses prières, des règles qu'il avait écrites pour son couvent, pour les Franciscains, et spécialement du Cantique de Frère Soleil ou du Cantique des Créatures suivant comment on veut le nommer, qui est son texte le plus célèbre. Il est récité ou plutôt chanté tout au long de la pièce, une strophe par tableau. Ma deuxième source a été les Fioretti, très connus, qui ont été écrits par les moines franciscains, je crois, quelques années après la mort du saint. Et un livre encore plus beau mais moins connu qui est plus important pour moi : les Considérations sur les stigmates, qui a été écrit également par des Franciscains environ un demi-siècle après la mort du saint. Et, bien entendu, j'ai lu aussi d'autres livres et même des ouvrages modernes, des ouvrages de franciscains contemporains. Il y en a quelques-uns qui sont très remarquables. Je n'ai pas tout lu. La littérature franciscaine, elle est encore plus abondante que la littérature napoléonienne. Il existe quelque chose comme 3 ou 400 livres sur Saint François. Alors maintenant, la composition instrumentale et chorale, elle est monumentale, pas pour faire du bruit, pas du tout, mais pour avoir des effets de couleurs et des différences de couleur. J'ai donc sur scène, constamment, un choeur de 150 personnes, mixte, hommes et femmes, j'ai 7 personnages qui sont uniquement des moines franciscains, plus Saint François lui-même, plus un lépreux, et enfin un ange qui fera la seule voix de femme de toute l'affaire. Mais qui sera ni une femme ni un homme, n'est-ce pas, c'est un ange, avec un costume merveilleux que j'ai emprunté à un tableau de Fra Angelico. Ce n'est pas tout. Il y a, évidemment, des oiseaux, c'est très important. Il y a même un tableau qui leur est consacré. Quand Saint François prêche aux oiseaux, j'ai eu la chance que mon saint était en même temps un thaumaturge et un ami de la nature et j'ai mis en scène le sermon aux oiseaux. Ca va faire des complications scéniques très grandes mais nous avons donc les oiseaux, en tout cas, dans l'orchestre. Parmi ces oiseaux, le héros est la Capinera, c'est-à-dire la fauvette à tête noire, qu'on entend un peu partout en Italie, mais il y a d'autres oiseaux italiens et il y a même des oiseaux d'Europe. Et quand Saint François, selon le voeu du psaume, invoque les oiseaux des îles, arrivent des oiseaux japonais, des oiseaux australiens et spécialement des oiseaux de Nouvelle-Calédonie. Et parmi eux, parmi ces oiseaux de Nouvelle-Calédonie, il y en a un qui a une grande importance, c'est la fauvette Gerygone, que j'ai notée à l'île Kouné ou à l'île des Pins, et qui est non seulement dans le prêche aux oiseaux mais qui accompagne toutes les entrées de l'ange. C'est comme le thème annonciateur des entrées de l'ange. Je ne peux tout de même pas tout vous raconter à l'avance, mais ce que je peux tout de même vous dire, parce que j'ai eu quelques questions déjà de gens qui n'étaient pas au courant, et qui se sont étonnés que je me sois attaqué à la vie de Saint François, et qui m'ont dit : « Ce n'est pas un opéra : il n'y a pas de drame passionnel et il n'y a pas de meurtre ». Et je leur ai dit : « Oui, justement. Ça sera la première fois qu'il n'y aura pas de drame passionnel et qu'il n'y aura pas de meurtre ». Le drame, ça sera un combat intérieur entre la Grâce et l'homme.
(Musique)