Public Enemy

12 avril 1990
57s
Réf. 04758

Notice

Résumé :

Dans le cadre du journal télévisé, Chuck D. de Public Enemy réaffirme la logique militante du rap afro-américain.

Date de diffusion :
12 avril 1990
Source :
Antenne 2 (Collection: MIDI 2 )

Contexte historique

Fondé en 1982 à Long Island dans l'état de New York, de l'association de Chuck D et Flavor Flav aux voix, de Terminator X aux platines et de Professor Griff aux chorégraphies, Public Enemy s'est non seulement affirmé au fil des années comme l'un des groupes phares de l'histoire du hip hop, forme artistique majeure de la culture urbaine et populaire de la fin du XXe siècle, mais par ses prises de positions politiques radicales, comme le porte-parole d'une nouvelle génération de jeunes Afro-américains, séduits par les théories révolutionnaires du Black Power prônées par le parti des Black Panthers. Dès son premier disque en 1987, Public Enemy affirme un style profondément original : des textes violents, crus et agressifs, dénonçant tous les maux de la société américaine, dévidés par Chuck D en un flow âpre et hargneux sur des ambiances sonores résolument hardcore : Yo ! Burn Rush the Show fait l'effet d'une bombe. Mais c'est avec les deux albums suivants, It Takes A Nation Of Millions To Hold Us Back et Fear of a Black Planet, parus respectivement en 1988 et 1989, que le groupe entre véritablement dans la légende de la musique noire.

Ces grands classiques de l'histoire du rap sont de véritables apocalypses sonores. Un mix de bruits urbains concassés, de grooves funky et d'énergie rock servant d'écrin pulsatif à des textes clairement insurrectionnels. Des attentats musicaux destinés à éveiller les consciences de l'Amérique blanche de Reagan. Le coup atteint sa cible. Le groupe devient véritablement l'ennemi public n 1. Mais Chuck D persiste : "Le rap, c'est le CNN des Noirs" proclame-t-il. Et de fait ses textes, chroniques très fines de la vie des ghettos, font d'un coup prendre au rap une dimension sociale et politique. Un titre emblématique, Fight the Power, composé en 1989 pour la B.O. du film de Spike Lee Do the Right Thing puis un nouvel album Apocalypse 91 : The Enemy Strikes Black radicalisent encore le discours du groupe, tant au niveau des textes toujours plus militants que d'un point de vue musical, en allant piocher ses ambiances sonores du côté du jazz ou du rock Metal. Pourtant, Public Enemy connaît des dissensions : Griff, proche des thèses de Louis Farrakhan, leader des Black Muslims, est exclu du collectif pour des propos antisémites et les disques suivants s'en ressentent, qui perdent en inspiration et en urgence. Il faudra attendre la fin des années 90 pour voir le groupe revenir à son meilleur avec le disque He Got Game (1998), B.O. du film éponyme de Spike Lee.

Depuis Public Enemy, s'il s'est fait plus discret d'un point de vue médiatique, n'a pas pour autant quitté le devant de la scène hip hop et continue régulièrement d'enregistrer de nouveaux disques toujours aussi combatifs et incendiaires (How You Sell Soul To A Soulless People Who Sold Their Soul, 2007). Mais au-delà de leur actualité militante, reconnus unanimement comme les parrains du rap "old school", Chuck D, Flavor Flav et Terminator X, en ayant su inscrire le hip hop dans la grande histoire des formes et de la pensée afro-américaine, appartiennent définitivement désormais à la légende de la musique populaire.

Stéphane Ollivier

Éclairage média

Cet extrait d'un reportage, diffusé dans le cadre généraliste du journal télévisé de la mi-journée d'Antenne 2 le 12 avril 1990, nous permet d'entrer de plain-pied dans la logique militante de Public Enemy - le groupe, alors au faîte de sa créativité et de sa renommée sulfureuse, profitant de chaque prestation publique pour réaffirmer le credo politique sous-tendant son discours. Organisée sur les lieux mêmes du concert, c'est à une véritable conférence de presse que l'on assiste, les trois membres du groupe étant installés derrière une table sur laquelle se trouve disposé un bouquet de micros de divers médias tandis qu'en arrière-plan un membre de leur service d'ordre surveille les alentours.

Alternant sans commentaire bribes d'interview de Chuck D. et images fugaces du groupe en concert, insistant sur la mise en scène paramilitaire (danseurs en uniformes des Black Panthers, gestuelle martiale), le reportage dans l'espace très limité qui lui est réservé choisit de se focaliser sur l'ancrage idéologique du rap de Public Enemy, que Chuck D. résume d'une formule : "Nous voulons rendre à la race noire sa dignité." Le propos se veut documentaire et informatif et se contente de relayer la parole des rappeurs, sans interroger la dimension potentiellement raciste de leur discours. De toute évidence, le but du reportage n'est pas d'alimenter la polémique en diabolisant le hip hop mais d'offrir au spectateur français quelques clés culturelles pour mieux l'appréhender en le resituant dans le contexte des grandes luttes identitaires de la communauté afro-américaine.

Pourtant, sentant confusément la dimension subversive des idées véhiculées, en guise de conclusion, la journaliste décide d'élargir la focale à travers quelques images de jeunes venus assister au concert, afin de rassurer le public du journal télévisé en insistant sur la caractère spécifiquement américain de cette radicalisation née de la discrimination raciale. Quelques mois plus tard les émeutes de Vaulx-en-Velin dans la banlieue de Lyon et l'explosion du rap français viendront proposer un autre point de vue sur l'état de la société française.

Stéphane Ollivier

Transcription

Chuck D.
[anglais] Les jeunes blancs aux Etats-Unis commencent par regarder les hommes noirs et à dire : « Ah ! J'aimerais bien leur ressembler ». La pire crainte des parents blancs, c'est que leur fils ressemble à un rappeur noir.
(Musique)
Chuck D.
[anglais] Nous jouons de la musique et nous avons un message. Nous voulons rendre à la race noire sa dignité. Par la faute des blancs, nous avons été victimes de la discrimination, de l'esclavage. Aujourd'hui, nous subissons un esclavage moral. Tout ce que nous avons à faire, nous, c'est jouer et défendre nos idées, sans provoquer qui que ce soit.
Pascale Deschamps
Pour les jeunes des cités de banlieue, Public Enemy, c'est d'abord un produit de la discrimination raciale aux Etats-Unis, ce qui ne les empêche pas de rapper avec eux et d'aimer ça.
Inconnu
C'est pas la violence, c'est la haine que les gens peuvent ressentir tous les jours dans le ghetto à New York, vous comprenez ?