Jacques Brel

05 février 1966
05m 28s
Réf. 04764

Notice

Résumé :

Jacques Brel en répétition crée une nouvelle chanson, L'Enfance.

Type de média :
Date de diffusion :
05 février 1966
Source :
ORTF (Collection: MIDI VARIETES )
Lieux :

Contexte historique

Né le 8 avril 1929 à Schaebeek en Belgique, Jacques Brel commence sa carrière d'auteur-compositeur-interprète en 1952 dans des petits cabarets bruxellois de seconde zone. Son style lyrique, baroque et satirique déconcerte le public et en 1953 son premier enregistrement de quatre titres (La Foire, Il y a... ) ne rencontre aucun succès. Pourtant Jacques Canetti, directeur artistique chez Philips et grand dénicheur de talents (Brassens, Vian, Reggiani...) le remarque et le fait venir à Paris pour un contrat de quinze jours aux Trois Baudets, cabaret dont il est le propriétaire. Le succès n'est pas plus au rendez-vous. Mais Canetti croit dans son poulain et en 1954 Brel enregistre chez Philips son premier 33 tours (La Haine, Grand Jacques, Il pleut...) puis part sillonner le pays en tout sens, en participant aux fameuses "tournées Canetti" en compagnie d'artistes comme Philippe Clay, Catherine Sauvage ou les duettistes Poiret et Serrault. Des années de vache maigre où Brel, soir après soir, apprend son métier et prend de l'assurance.

En 1957 il publie son deuxième album. Orchestré par deux jeunes talents prometteurs, Michel Legrand et André Popp, et illuminé par une chanson exceptionnelle, Quand on a que l'amour, le disque remporte le Grand Prix de l'Académie Charles-Cros : le succès est enfin au rendez-vous. Brel fait alors une rencontre capitale en croisant François Rauber, jeune pianiste qui devient non seulement son accompagnateur mais le co-compositeur et l'orchestrateur de nombre de ses chansons. Rauber prend une part active dans l'élaboration du troisième disque de Brel qui remporte un vrai succès commercial et permet au chanteur d'investir dans la foulée les scènes de l'Olympia (1958) puis de Bobino (1959). Mais c'est son disque suivant, renfermant pas moins de trois chef-d'œuvres entrés instantanément dans le patrimoine (La Valse à mille temps, Les Flamandes et surtout Ne me quitte pas ) qui lui fait d'un coup changer définitivement de statut en l'installant parmi les auteurs-compositeurs-interprètes majeurs de la jeune chanson française. Dès lors le succès ne se démentira plus. Brel accumule les succès discographiques (Le Plat pays, Les Bourgeois (1962) ; Les Vieux, Les Bigotes (1963) ; Les Bonbons, Mathilde, Amsterdam (1964)) et, véritable bête de scène, s'épuise en tournées interminables et triomphales. En 1966, après avoir donné des centaines de récitals partout en France et en Europe, il décide de faire ses adieux à la scène. Après avoir rempli l'Olympia (pendant presque un mois) mais aussi le Carnegie Hall de New York et l'Albert Hall de Londres, il donne son dernier concert dans un petit cinéma de Roubaix le 16 mai 1967. Il publiera quelques mois plus tard un nouvel album studio renfermant encore quelques titres magnifiques comme Mon Enfance ou La Chanson des vieux amants, mais c'est au cinéma qu'il consacre dès lors l'essentiel de son temps et de son énergie. En tant qu'acteur d'abord (Les Risques du métier en 1967, Mon oncle Benjamin en 68, L'Aventure c'est l'aventure en 74) mais aussi au tournant des années 70 en s'essayant à la réalisation (Franz en 71).

Finalement en 1974 Brel rompt définitivement les amarres et annonce qu'il se retire aux Marquises. Atteint d'un cancer du poumon, il décidera néanmoins d'enregistrer un dernier album sobrement intitulé Brel (1977), somptueux testament artistique, renfermant quelques unes de ses plus belles chansons (Orly, Les Marquises ). Il meurt à l'hôpital Avicenne de Bobigny le 9 octobre 1978.

Stéphane Ollivier

Éclairage média

Ce document exceptionnel diffusé le 5 février 1966 dans le cadre d'une émission régionale intitulée "Midi Variétés" nous permet de découvrir, ainsi que l'indique le commentaire off du journaliste dans les premiers instants du reportage, "une chanson en train de naître" - en l'occurrence L'Enfance.

Saisie au cours d'une séance de répétition quelques heures seulement avant que Brel et son orchestre ne montent sur la scène du Théâtre du Gymnase à Marseille, cette séquence plonge le téléspectateur au cœur du travail de l'artiste. Après quelques plans fugaces d'introduction présentant les musiciens de l'orchestre (accordéon, piano, contrebasse), le corps du document est constitué d'un long plan séquence. La caméra mobile, fureteuse, rompant avec les codes de représentation assez formatés des émissions de variété traditionnelles, pour s'engager dans une esthétique plus libre relevant du film documentaire, tourne autour de Brel, s'approche de son visage, saisit un geste de sa main, dérive du côté de l'orchestre pour de nouveau s'accrocher au regard de l'artiste... Rien ici n'est prémédité, précisément cadré, l'image tremble, hésite, à la façon des musiciens tâtonnant dans l'interprétation d'une chanson qu'ils ne maîtrisent pas encore... Ce que la caméra cherche à saisir c'est l'interaction entre les musiciens et le chanteur, le travail en cours, la magie d'une chanson qui progressivement prend forme et s'incarne. Pas la perfection de l'interprétation.

On ne peut qu'être surpris par la générosité de Jacques Brel, alors au firmament de sa célébrité, d'accepter ainsi l'intrusion de la télévision dans cet espace très intime de la répétition, dans ces instants de fragilité où l'artiste "en travail" ne maîtrise pas encore toutes les dimensions de son interprétation. A mille lieues des logiques promotionnelles qui bientôt viendront corseter et formater les relations de l'artiste à la télévision, Brel, sans fard, s'offre ici tout entier à son public et trouve dans la télévision un média curieusement respectueux de cette mise à nu et encore pour un temps "à l'écoute".

Stéphane Ollivier

Transcription

(Musique)
Jean-Paul Seligmann
Théâtre du Gymnase, à Marseille, à l'heure d'une dernière répétition. Cette mélodie, vous ne la connaissez pas encore et pour cause, la chanson qui s'appelle L'Enfance est tout simplement en train de naître.
(Musique)
Jacques Brel
[Mon enfance passa
De grisailles en silences
De fausses révérences
En manque de batailles
L'été j'étais au ventre de la grande maison
Qui avait jeté l'ancre au nord parmi les joncs
L'été à demi nu
Mais tout à fait modeste
Je devenais indien
Pourtant déjà certain
Que mes oncles repus
M'avaient volé le Far West
Mon enfance passa
De cuisine en cuisine
Où je rêvais de Chine
Vieillissaient en repas
Les hommes au fromage
S'enveloppaient de tabac
Flamands taiseux et sages
Qui ne me savaient pas
Moi qui toutes les nuits
Agenouillé pour rien
Arpégeais mon chagrin
Au pied du trop grand lit
Je voulais prendre le train
Et ne l'ai jamais pris
C'est tout doux ça, tout doux
Mon enfance passa
Tu peux venir un peu
De servante en servante
Je m'étonnais déjà
Qu'elles ne fussent point plantes
Je m'étonnais encore
D'être de ce troupeau
Flânant de mort en mort
Et que le deuil habille
Je m'étonnais encore
D'être de ce troupeau
Qui m'apprenait à pleurer
Que je connaissais trop
J'avais l'oeil du berger
Et le coeur de l'agneau
Mon enfance passa
Ce fut l'adolescence
Et le mur du silence
Un matin se brisa
Ce fut la première fille
Et la première fleur
La première gentille
Et la première peur
Je volais je le jure
Je jure que je volais
Mon coeur ouvrait les bras
Je n'étais plus barbare
Et la guerre arriva
Et nous voilà ce soir].
(Musique)
Jean-Paul Seligmann
Merci Jacques Brel. En tant que journaliste, c'est un scoop que vous nous donnez : une chanson qui n'existe pas encore pour le public.
Jacques Brel
C'est ça. Elle va exister ce soir ou demain ou après-demain. Je me suis trompé tout le temps. Eux aussi... Il s'est passé des tas de choses.
Jean-Paul Seligmann
C'est une des chansons non seulement nouvelles par rapport à votre dernier tour de chant, mais que vous offrez aux Marseillais. C'est assez formidable pour nous.
Jacques Brel
Elle a 36 heures, là. Enfin, le texte a été fini il y a 36 heures.
Jean-Paul Seligmann
C'est-à-dire que vous n'étiez pas loin de chez nous quand vous l'avez écrite.
Jacques Brel
C'est vrai, au pont d'Avignon.
Jean-Paul Seligmann
Au pont d'Avignon.