Débat entre Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy avant le second tour de l'élection présidentielle de 2007

03 mai 2007
04m 51s
Réf. 04802

Notice

Contexte historique

Au soir du premier tour de l'élection présidentielle, le 22 avril 2007, Nicolas Sarkozy devance nettement Ségolène Royal, avec 31,18% des voix contre 25,87%, soit le meilleur score d'un candidat de droite depuis 1974. Il confirme ainsi sa position dominante dans les sondages depuis son entrée en campagne en janvier 2007 et apparaît largement favori pour le second tour. La candidate socialiste se trouve alors dans l'obligation de renverser la tendance. Durant l'entre-deux-tours, elle tente ainsi de séduire les électeurs de François Bayrou, arrivé en troisième position lors du premier tour, avec 18,57% des voix. Aussi noue-t-elle directement des contacts avec le candidat centriste, qui cherche à jouer un rôle d'arbitre avant le second tour. De manière inédite, un candidat éliminé au premier tour d'une élection présidentielle continue de peser dans l'entre-deux-tours. François Bayrou participe même le 28 avril 2007 à un débat télévisé avec Ségolène Royal, qualifiée pour le second tour. Jusque-là, seuls les deux candidats restant en lice pour le second tour s'affrontaient lors d'un tel débat. Cependant, François Bayrou n'apporte aucun soutien explicite à la présidente de la région Poitou-Charentes, même s'il affirme qu'il ne votera pas pour Nicolas Sarkozy.

Le point d'orgue de l'entre-deux-tours a lieu le 2 mai 2007 avec le traditionnel débat télévisé entre les deux candidats. A cette occasion, Ségolène Royal tente d'inverser la tendance très favorable à Nicolas Sarkozy. Pendant 2h40, les candidats s'affrontent sur différents thèmes qui laissent apparaître leurs divergences. Ils s'opposent en particulier vivement sur les 35 heures, la durée de la cotisation pour les retraites, le nucléaire civil ou l'entrée de la Turquie dans l'Union européenne. La passe d'armes la plus spectaculaire a lieu sur la scolarisation des enfants handicapés : Ségolène Royal reproche à Nicolas Sarkozy d'aborder ce thème et l'accuse d'"immoralité politique". Offensive et combative face à un adversaire résolu à afficher son calme, Ségolène Royal ne parvient toutefois pas - aux dires des différents observateurs - à remporter le débat et à refaire une partie de son retard dans l'électorat. De fait, quatre jours plus tard, le 6 mai 2007, lors du second tour de l'élection présidentielle, Nicolas Sarkozy obtient 53,06% des voix contre 46,94% pour Ségolène Royal. Il devient ainsi le sixième président de la Ve République.

Christophe Gracieux

Éclairage média

Organisé pour la première fois en 1974 entre Valéry Giscard d'Estaing et François Mitterrand, le débat télévisé entre les deux candidats restant en lice avant le second tour de l'élection présidentielle est dès lors devenu le principal événement politique et médiatique de l'entre-deux-tours. Il a ainsi constamment eu lieu, hormis en 2002 où Jacques Chirac avait refusé de débattre avec le candidat d'extrême droite Jean-Marie Le Pen.

Comme lors des éditions précédentes, le débat du 2 mai 2007 entre Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy a fait l'objet d'une minutieuse préparation. Des représentants des deux candidats, dont l'ancien ministre de la Culture Jack Lang au nom de Ségolène Royal et Claude Guéant, son directeur de campagne, pour Nicolas Sarkozy, se sont rendus à deux reprises au Conseil supérieur de l'audiovisuel afin de mettre au point sa mise en scène. Les règles du jeu en vigueur depuis plusieurs scrutins présidentiels ont été globalement reprises, à commencer par l'interdiction des plans de coupe, qui laissent apparaître à l'écran un candidat tandis que l'autre s'exprime.

Les deux équipes se sont également entendues sur le placement des candidats : face à face, à deux mètres de distance. Un tirage au sort a ensuite déterminé le positionnement de Ségolène Royal et de Nicolas Sarkozy, respectivement à gauche et à droite des arbitres du débat, Patrick Poivre d'Arvor pour TF1, et Arlette Chabot pour France 2. Les noms de ces journalistes chevronnés ont été soumis par les deux chaînes de télévision aux deux équipes de campagne, puis acceptés par l'UMP et le PS. Ils ont pour principale tâche d'introduire les différents thèmes du débat et de faire respecter le temps de parole. Celui-ci est en effet minuté pour chacun des deux candidats, comme en témoigne le chronomètre très visible situé en-dessous de chacun d'eux. Le débat du 2 mai 2007 a ainsi duré 2h40 au total, avec 2,2 minutes de temps de parole en plus pour Ségolène Royal. Le décor même du plateau a fait l'objet de négociations préalables. Celui qui a été retenu place les deux candidats de part et d'autre d'une table carrée et pleine, tandis qu'apparaît derrière les journalistes une représentation du palais de l'Elysée, sur fond tricolore. Enfin, une liste de sept sujets de campagne a été retenue pour le débat et un ordre fixé pour leur discussion.

Quant aux deux candidats, ils ont chacun de leur côté préparé le débat comme s'il agissait d'un grand oral avec l'aide de leurs équipes respectives. Deux jours avant le débat, Nicolas Sarkozy a ainsi réuni autour de lui plusieurs personnalités de l'UMP afin de travailler chaque thème. Le conseillait également l'ex-socialiste Eric Besson, grand connaisseur du programme économique du PS et qui a rallié le camp de Nicolas Sarkozy avant l'élection présidentielle.

Perçu comme le dernier événement susceptible de modifier l'écart favorable à Nicolas Sarkozy dans les sondages, le débat lui-même a été conforme aux attentes : après la poignée de mains rituelle inaugurale, Nicolas Sarkozy comme Ségolène Royal ont tous deux joué "à contre-emploi" en raison même de leurs situations respectives. Le premier, qui souhaitait éviter tout faux pas et conserver sa position dominante, s'est ainsi montré particulièrement calme et serein. A l'inverse, Ségolène Royal, qui devait absolument renverser la tendance, est apparue offensive et pugnace. Se disant "très en colère", elle n'a pas hésité à déclencher un vif incident au sujet de la scolarisation des enfants handicapés et à accuser son adversaire d'"immoralité politique". En retour, Nicolas Sarkozy, restant sur la défensive, lui demanda de se "calmer".

Diffusé simultanément sur TF1 et France 2, le débat a été suivi par 20 millions de téléspectateurs. Les commentateurs politiques ont dans leur ensemble estimé qu'aucun des deux protagonistes n'avait pris le dessus sur l'autre, bien que chaque camp ait revendiqué la victoire dès la fin du débat.

Christophe Gracieux

Transcription

Stéphane Lippert
Le sort en est jeté. Les électeurs ont, maintenant, toutes les cartes en mains. Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy se sont affrontés pendant plus de 2 heures et demie, hier soir, devant 20 millions de téléspectateurs. Un débat sans concession avec des moments forts qui resteront dans l'histoire. Revenons tout de suite sur les grands moments de cette soirée avec Sandrine Rigaud.
Sandrine Rigaud
Avant l'affrontement, la poignée de main. Le débat commence dans quelques minutes et chaque candidat veut afficher sa sérénité. Malgré la tension, sourire caméra. Premier thème abordé : les institutions. Très vite, Ségolène Royal attaque l'ex-ministre de l'Intérieur sur son bilan. 2 heures d'échange tendu. Puis la passe d'arme la plus spectaculaire du débat, à propos du handicap à l'école.
Ségolène Royal
La façon, là, dont vous venez faire de l'immoralité politique par rapport à une politique qui a été détruite et à laquelle je tenais particulièrement parce que je sais à quel point cela soulageait les parents de voir leurs enfants accueillis à l'école, et c'est vous qui avez cassé cette politique-là. Et aujourd'hui, vous venez de promettre, comme ça, en disant aux parents : " Vous allez aller devant les tribunaux ". Non, monsieur Sarkozy. Tout n'est pas possible dans la vie politique. Tout n'est pas possible. Ce discours, cet écart entre le discours et les actes, surtout lorsqu'il s'agit d'enfants handicapés, n'est pas acceptable. Et je suis très en colère. Et les parents...
Nicolas Sarkozy
Calmez-vous.
Ségolène Royal
Non, je ne me calmerai pas.
Nicolas Sarkozy
Ne montrez pas du doigt avec cet index pointé parce que franchement, je voudrais vous dire...
Ségolène Royal
Non, je ne me calmerai pas. Je ne me calmerai pas parce que...
Nicolas Sarkozy
Pour être président de la République, il faut être calme.
Ségolène Royal
Non, pas quand il y a des injustices. Il y a des colères qui sont parfaitement saines.
Sandrine Rigaud
Une bataille des nerfs où chacun joue à contre-emploi. Ségolène Royal, offensive ; Nicolas Sarkozy, presque un modèle de self-control.
Nicolas Sarkozy
Vous annoncez donc aux adhérents aux régimes spéciaux que vous allez faire la réforme des régimes spéciaux ?
Ségolène Royal
Mais bien sûr.
Nicolas Sarkozy
Très bien. Voilà, c'est un point...
Ségolène Royal
Les régimes spéciaux seront mis dans la discussion des retraites, mais évidemment.
Nicolas Sarkozy
C'est un point qui est, me semble-t-il, extrêmement important.
Ségolène Royal
Il a toujours été dit sans crier haro sur les régimes spéciaux... Moi, je n'oppose pas les uns aux autres.
Nicolas Sarkozy
Mais moi non plus.
Ségolène Royal
Mais tout sera mis à plat donc y compris les régimes spéciaux.
Nicolas Sarkozy
Madame, quand il y en a qui cotisent 37 années et demi et quand d'autres cotisent 40 ans, ce n'est pas crier haro sur ceux qui cotisent 37 années et demi que de leur dire : " Dites donc, l'égalité, dans la France d'aujourd'hui, c'est que vous cotisiez comme les autres ". Bon. Sur l'idée de François Hollande, de créer une CSG supplémentaire...
Ségolène Royal
Vous ferez un débat avec François Hollande quand vous le voudrez.
Nicolas Sarkozy
Vous n'êtes pas concernée ?
Ségolène Royal
Voilà.
Nicolas Sarkozy
Ça ne vous engage pas ?
Ségolène Royal
Non.
Nicolas Sarkozy
Très bien, il sera content de l'apprendre. Et j'aurais au moins facilité cette part du dialogue.
Sandrine Rigaud
Les retraites d'abord. Les 35 heures ensuite.
Nicolas Sarkozy
Qu'est-ce que vous changez dans les 35 heures ? Parce qu'on n'y comprend rien.
Ségolène Royal
Si, si, vous avez parfaitement compris mais vous faites semblant de ne pas comprendre. Ce que j'observe, c'est que vous ne reviendrez pas non plus sur les 35 heures et vous ne les avez pas remises en cause donc elles ne sont pas responsables de tous les maux de la terre comme le dit également le MEDEF. J'ai rencontré la présidente du MEDEF. La première chose qu'elle m'a dite, c'est : " Revenez sur les 35 heures ". J'ai dit : " Ce n'est quand même pas sérieux. Il y a quand même d'autres sujets sur lesquels discuter ". Je dis : " Vous voulez qu'on revienne et qu'on annule les 35 heures ? ", elle m'a dit : " Non ". Donc dont acte. C'est donc un acquis social important mais ça a créé des difficultés dans des petites entreprises. C'est vrai.
Nicolas Sarkozy
S'agissant des 35 heures, qu'est-ce qu'on fait ? On garde les 35 heures comme durée hebdomadaire. D'abord, je suis pour une durée hebdomadaire du travail, 35 heures. Tout ce qui est travaillé au-dessus est payé 35-39 plus 25% de salaire. Au-delà de 39, plus 50%. Parce qu'au fond, il y a une différence entre vous et moi, madame Royal. A quoi ça sert, les RTT, quand on n'a pas de quoi payer des vacances pour ses enfants ? A quoi ça sert, les RTT, quand, à la fin du mois, on a travaillé tout le mois et qu'il ne reste plus rien ? Il y a un problème de pouvoir d'achat.
Sandrine Rigaud
Les questions internationales sont rapidement abordées et c'est l'adhésion de la Turquie à l'Europe qui divise.
Nicolas Sarkozy
Non, madame.
Ségolène Royal
N'utilisez pas ce sujet comme ça, de façon aussi brutale par rapport à un peuple, par rapport à un grand peuple qui a une aspiration, peut-être, à rejoindre l'Europe. Donc ne claquez pas la porte parce que je pense que c'est dangereux.
Nicolas Sarkozy
Mais quand bien même c'est un pays laïque, il est en Asie mineure. Je n'expliquerai pas aux écoliers français que les frontières de l'Europe sont avec l'Irak et la Syrie. Et quand on aura fait du Kurdistan un problème européen, on n'aura pas fait avancer les choses.
Sandrine Rigaud
Au final, 2 heures 40 de débat et 2 minutes 20 de temps de parole en plus pour Ségolène Royal. Son rival accepte de les lui laisser. Certainement le seul cadeau de la soirée.

Les enseignants de l'Éducation nationale disposent d'un accès gratuit à la version intégrale de Jalons depuis le portail Éduthèque.

Se connecter:

eduthèque