La grève des enseignants-chercheurs

03 février 2009
02m 14s
Réf. 04903

Notice

Résumé :

L'application de la loi Libertés et Responsabilités des Universités (LRU), votée en 2007, suscite la protestation des enseignants-chercheurs au cours du premier semestre 2009. Les enseignants-chercheurs entament une longue grève et essaient de médiatiser leur cause. Ils s'opposent notamment à une gestion managériale de l'université.

Date de diffusion :
03 février 2009
Source :
A2 (Collection: 20 heures )

Contexte historique

Peu de semaines après l'arrivée de Nicolas Sarkozy à l'Elysée, le gouvernement dirigé par François Fillon entame une réforme de l'Université. Selon le gouvernement, les universités souffrent de plusieurs maux. D'une part, un important taux d'échec frappe les étudiants qui s'engagent dans des études universitaires. D'autre part, dans le cadre d'une économie mondiale où le savoir et l'innovation sont des éléments fondamentaux, les universités françaises seraient en désavantage par rapport à leurs concurrentes. C'est ce que montrerait le très discuté classement des universités mondiales élaboré par l'Université de Shanghai. Les universités françaises se trouvent loin derrière les universités américaines ou britanniques. Une des solutions mise en avant par le gouvernement est de rendre les universités autonomes, tant dans la gestion de leur budget que dans le recrutement de leur personnel enseignant. La pièce fondamentale de ce nouveau dispositif devient le président de l'Université, élu tous les quatre ans par le Conseil d'Administration composé de représentants des enseignants-chercheurs, du personnel administratif, des étudiants et de personnalités extérieures à l'université.

La loi Libertés et Responsabilités des Universités est votée dès août 2007. Un premier mouvement de grève mené par certains syndicats étudiants s'élève à l'automne 2007 contre cette loi qui, selon eux, annonce une privatisation de l'enseignement supérieur car les budgets alloués aux Universités seraient insuffisants. Le mouvement s'estompe après quelques concessions faites par la ministre de l'Enseignement Supérieur. Un nouveau mouvement de grève commence fin 2008 et s'amplifie au début de l'année 2009. Il a pour origine un projet de décret, s'inscrivant dans le cadre de la loi LRU, modifiant le statut des enseignants-chercheurs. Selon le projet, les enseignants-chercheurs doivent fournir un service annuel de 1607 heures. Les présidents des Universités disposent du pouvoir de moduler ce service annuel entre les tâches d'enseignement, de recherche et d'administration. Ainsi des enseignants-chercheurs pourraient être appelés à enseigner plus d'heures si le président de l'Université estime qu'ils n'effectuent pas - ou pas assez - de recherche. Ce décret apparaît pour beaucoup d'enseignants-chercheurs comme une remise en cause de leur autonomie et comme une ingérence trop importante des présidents des Universités - ainsi érigés en managers - dans leur travail. C'est aussi l'évaluation de la recherche qui est questionnée. La qualité d'une recherche peut-elle réellement se mesurer ? La quantité ne se fait-elle pas au détriment de la qualité ? L'évaluation des chercheurs par d'autres chercheurs n'est-elle pas la meilleure des évaluations ? Le mouvement de grève, mené notamment par le collectif « Sauvons la Recherche », est suivi par une partie substantielle des enseignants-chercheurs et par des étudiants. A la contestation contre le projet de décret sur le statut des enseignants-chercheurs s'ajoutent une opposition à la réforme des Instituts Universitaires de Formation des Maîtres (IUFM), à la masterisation et aux suppressions de postes prévues dans l'enseignement supérieur et la recherche. Les difficiles négociations entre les enseignants-chercheurs et le gouvernement font durer le mouvement plusieurs mois.

Le mouvement s'éteint à la fin du printemps. Les enseignants-chercheurs ne réussissent pas à faire abroger la loi LRU ni à empêcher la publication, le 25 avril 2009, au Journal Officiel, du décret sur le statut des enseignants-chercheurs.

Victor Pereira

Éclairage média

La mobilisation des enseignants-chercheurs de 2009 contenant de nombreux aspects techniques que la grande majorité des téléspectateurs ne maîtrise pas, les rédactions des journaux télévisés ont essayé de l'expliquer de manière pédagogique. C'est le cas de ce reportage de France 2 qui présente, d'une part, les positions des enseignants-chercheurs mobilisés et, d'autre part, l'avis d'un président d'Université favorable à la loi LRU.

Comme le montre le premier plan dépeignant les grévistes, l'un des objectifs des enseignants-chercheurs est de rallier à leur cause une grande partie de l'opinion publique. Le lancer de chaussures vise à montrer au grand public l'exaspération des enseignants-chercheurs face à l'arrogance et à la prépotence de la ministre de l'Enseignement Supérieur, Valérie Pécresse. Ils reprennent la symbolique du geste effectué par un journaliste irakien qui, en décembre 2008, essaya d'atteindre avec ses chaussures le président des Etats-Unis George W. Bush, en visite à Bagdad. Cette pratique du lancer de chaussure suggère la faiblesse d'opprimés (qui n'ont que leur chaussure pour se défendre) face à la toute-puissance de dirigeants insensibles et humiliant les plus humbles. Les enseignants-chercheurs adoptent d'autres pratiques symbolisant visuellement la justesse de leur cause et la surdité du gouvernement à leurs revendications. Certains d'entre eux participent à une « ronde des obstinés ». Jour et nuit, des enseignants-chercheurs se succèdent pour marcher en rond sur le parvis de l'hôtel de ville, indiquant ainsi leur obstination. C'est un mode de manifestation qui s'inspire des luttes des Mères en Argentine, des femmes réclamant le droit de savoir où se trouvent ceux qui ont disparu pendant la dictature militaire (1976-1983).

La seconde partie du reportage explique ce qu'implique dans la pratique la loi LRU à partir de la perspective d'un président d'Université, On y retrouve les scènes habituelles concernant les représentations audiovisuelles de la recherche (travail de laboratoire) mais aussi des plans démontrant la nouvelle gouvernance des Universités désormais en grande partie autonomes.

Si le reportage ne veut pas donner d'avis et reste dans une posture neutre, son épilogue sous-entend que les parties opposées campent sur des positions irréductibles et que le conflit risque de s'enliser.

Victor Pereira

Transcription

David Pujadas
Le bras de fer s’engage dans les universités. Plusieurs établissements ont rejoint la grève pour protester contre le nouveau statut des enseignants chercheurs. Le Gouvernement, lui, écarte toute idée de recul. Antoine Gaveau. Jean-Marie Lequertier.
Inconnus
3, 2, 1… lancez !
Antoine Gaveau
Des professeurs d’université qui lancent leurs chaussures contre une ministre imaginaire ou qui chahutent comme des étudiants en amphi. Les scènes sont inhabituelles mais se multiplient partout en France. Les enseignants chercheurs sont en grève, opposés à la réforme de leur statut. Leur crainte, que leur salaire et leur carrière soient maintenant gérés par les présidents d’université.
Bernard Paulre
Il y a une perte de vie démocratique, une perte de collégialité, une centralisation du pouvoir. On veut faire des présidents de grands managers, comme les managers d’entreprise.
Antoine Gaveau
C’est une conséquence de la loi sur l’autonomie des universités. Un exemple, ici à Strasbourg, dans la plus grande fac de France.
Intervenant
C’est vraiment le premier CA qui siège pour travailler à cette…
Antoine Gaveau
Depuis le 1er janvier, l’Etat n’intervient plus dans aucune décision. Elles sont toutes prises ici par le Président et son Conseil d’administration.
Alain Beretz
Cette fois-ci, le budget comprendra la masse salariale. Donc les décisions budgétaires vont prendre une importance colossale et la responsabilité des administrateurs va être énorme sur ce sujet-là.
Antoine Gaveau
Personnage central du nouveau système, le président pourra plus facilement recruter des chercheurs, mieux les payer aussi. Pour Alain Beretz, c’est plutôt une avancée.
Alain Beretz
Il faut que nous soyons capables d’offrir des conditions de travail mais aussi des conditions de salaire qui soient compétitives avec - il faut bien l’appeler comme ça - nos concurrents. Mais à Toulouse, Rouen, Bordeaux ou même ici à l’Institut d’études politiques d’Aix-en-Provence, les enseignants ne sont pas d’accord et se mobilisent. Aujourd’hui, dans toute la France, près d’un cours sur deux n’était pas assuré. Objectif, le retrait de la réforme.
André Cartapanis
Je ne parlerai pas de durcissement mais de maintien d’une position d’opposition ferme à ce texte.
Antoine Gaveau
La Ministre, Valérie Pécresse, n’entend pourtant pas céder. Elle vient d’écarter tout retrait de la réforme. Ce soir, les enseignants appellent à reconduire la grève et à manifester les 5 et 10 février.

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